East Pacific Drive. Quand les routes de la côte est sont suspendues entre terre et mer © Simon Clayton
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East Pacific Drive. Quand les routes de la côte est sont suspendues entre terre et mer © Simon Clayton
N° 129 - Été 2019

Sur la route à la rencontre des baleines australiennes

Des vignobles du Victoria aux mangroves du détroit de Torres, la trajectoire de la côte est australienne s'étire, dans un bel arrondi, sur 4 000 km. Si à l'approche de l'hiver, vous décidez de longer ce rivage ourlé par les rouleaux du Pacifique qui se défont sur les plages, vous ne serez jamais seuls.

Sur la mer, des panaches blancs baliseront le chemin et, parfois, une aile noire surgie des flots semblera plantée comme un drapeau: vous êtes sur la route des baleines.

Les guetteurs

La presqu’île de Malabar plonge un doigt de rochers dans l’océan qui, ce matin, semble assoupi après la furie de la veille qui a poussé les vagues jusqu’au sommet des falaises. Malgré l’abondance de parcs nationaux et de terrains de golf qui l’encadrent et lui donnent des allures bucoliques, ce quartier est dans l’enceinte même de Sydney. « C’est difficile à imaginer. On a le sentiment d’être en pleine nature, si loin de la ville. Enfant, on venait jouer et se cacher dans les vestiges des bunkers construits pendant la Deuxième Guerre mondiale. En fait, pas grand-chose n’a changé. C’est magnifique ici. » À presque 50 ans, Denise a toujours des enthousiasmes d’enfant, elle suit à peine la conversation, le regard braqué sur l’océan : « Là regarde ! Elle souffle. Et juste là, sur la gauche, une autre, elle vient de plonger ! »

Comme ailleurs, on attend les vendanges ou la saison des perdreaux, Denise guette le retour des baleines. Elle n’est pas la seule. Sur la côte, tout le monde s’adonne plus ou moins à la contemplation des cétacés, les locaux comme les touristes, les forcenés comme les dilettantes. Il existe même des applications sur téléphone portable, alimentées par des guetteurs volontaires, pour signaler, en temps réel, la présence des baleines.

Queensland. Pas de surf sur les plages de la Gold Coast protégée par la Grande Barrière de corail.
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© Tourism and Events Queensland
Queensland. Pas de surf sur les plages de la Gold Coast protégée par la Grande Barrière de corail.

Elles arrivent de l’Antarctique. Elles ont, sans fléchir, traversé les 50es hurlants, puis les 40es rugissants. Comme chaque année, la migration des baleines à bosse vient de commencer, elles vont naviguer tout le long de la côte est pour rejoindre les eaux tièdes de l’État du Queensland dans lesquelles elles mettront bas pour ensuite redescendre avec leurs petits vers les glaces du pôle Sud.

Depuis 1978, elles sont protégées. Pendant plus d’un siècle, le collier blanc des plages fut rouge du sang des baleines dépecées. Quand elles entamaient leur migration vers le nord, les hommes les guettaient pour les exécuter. En un siècle, les Australiens et les Néo-Zélandais tuèrent plus de 40 000 baleines. Dans des barques avec des harpons, puis avec des fusils et des explosifs embarqués sur des bateaux à vapeur. Le gras de baleine qui fournissait la base de fabrication des bougies et des parfums, les os dont on faisait les armatures des corsets et des ombrelles constituèrent l’une des exportations de la jeune colonie parmi les plus florissantes. « Cela semble impensable aujourd’hui », constate Denise en regardant l’horizon où une baleine qui vient de plonger a déployé l’éventail de sa nageoire caudale. Pour arriver jusqu’ici, les baleines ont d’abord longé les côtes de la Tasmanie, poudrée par les premières neiges et traversé le détroit de Bass, avant de rejoindre le continent australien où elles croisent devant les deux plus grandes villes du pays.

Queensland. La danse des baleines au large de la Gold Coast.
© Tourism and Events Queensland
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Queensland. La danse des baleines au large de la Gold Coast.
© Tourism and Events Queensland
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Melbourne et Sydney, l’éternel duel

Cela fait plus de 150 ans que les deux cités s’affrontent. Elles se disputèrent tant le titre de capitale nationale que pour clore l’affaire, Canberra fut finalement construite de toutes pièces, sur des terres à moutons, entre Sydney et Melbourne, au début du XXe siècle. « La compétition est sans doute moins virulente aujourd’hui, mais il en reste toujours quelque chose. La preuve ? C’est qu’on ne cesse de comparer l’une à l’autre », s’amuse George, Australien et marin au long cours qui a plusieurs fois fait le tour de la planète mais qui, toujours, comme les baleines, revient à son port d’attache. Sydney est une ville lumineuse, avec des chapelets de maisons claires, de longues plages qui embrassent la mer et les méandres de la rivière Parramatta qui traverse la ville et ajoute du bleu au décor même quand on s’éloigne de l’océan. « À Sydney, il y a des collines, des repères, on retrouve toujours sa route. Melbourne est plate, confuse, il faut une boussole », commente George. Son cœur pencherait-il vers la capitale du New South Wales ? « Pour un marin, l’entrée dans la rade de Sydney au petit matin reste quelque chose de magique. » Sur une mer d’encre, les ailes blanches de l’opéra frémissent et les premiers ferries ramassent, au creux des baies, les habitants qui convergent vers la city. Les chauves-souris regagnent les arbres du jardin botanique alors que les mouettes et les ibis au long bec commencent leur danse. « Mais Melbourne a ses charmes », assure George. On la catalogue volontiers comme plus intellectuelle, plus victorienne. Une ville qui, bien que proche de la mer, a été construite de manière à lui tourner le dos, rappelant l’époque où les femmes de la bonne société ne sortaient pas sans leurs ombrelles pour se protéger du soleil et ne pas se gâter le teint. Mais une ville où il fait bon déambuler et s’attabler. La réputation gourmande de la dame du sud n’est plus à faire. Denise n’y est jamais allée. Comme beaucoup d’Australiens, elle connaît peu son pays et n’a de cesse de visiter l’Asie. Souvent, les Australiens attendent la retraite, attachent une caravane à leur voiture et prennent la route des mois ou des années durant, pour enfin découvrir le continent où ils sont nés. On les appelle les Grey Nomads, les nomades aux cheveux argentés. Comme Tom et sa femme Glenda, partis il y a 4 ans de Melbourne, ils y retournent parfois pour embrasser leurs petits-enfants et reprennent la route. Il était fonctionnaire, elle, secrétaire dans un cabinet médical. « Nous avons eu une vie tranquille mais sans surprise. Aujourd’hui, chaque jour est une aventure ! » assure Glenda sur ce parking de station-service en banlieue de Sydney où Tom remplit le réservoir de sa voiture avant de reprendre la route vers l’État du Queensland. Car si dans l’hémisphère Nord, on descend vers le sud pour y trouver le soleil. Dans l’hémisphère Sud, dans un mouvement inverse, on va vers le nord pour retrouver la chaleur et les eaux bleutées qui s’enroulent autour du tropique du Capricorne.

Sydney, Melbourne. Les deux rivales de la côte est.
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© Laura Cros
Sydney, Melbourne. Les deux rivales de la côte est.
Sydney, Melbourne. Les deux rivales de la côte est.
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© Linda Xu
Sydney, Melbourne. Les deux rivales de la côte est.

Un rêve de corail

Suivre la côte est, c’est très vite, après avoir dépassé Sydney et abandonné l’État du New South Wales, se trouver nez à nez avec le plus grand récif corallien de la planète. Pour James Cook, la rencontre fut brutale. Le 11 juin 1770, le navigateur britannique, parti deux ans plus tôt d’Angleterre pour observer le transit de Vénus, se retrouva encastré dans un récif qui aujourd’hui porte son nom. Pour dégager son navire, l’Endeavour, d’une si mauvaise posture, James Cook devra faire passer par-dessus bord une partie du ballast, 50 tonnes de provisions et la moitié de ses canons. Les six semaines de réparation donneront le temps au navigateur d’observer les Aborigènes : « Ils peuvent apparaître à certains comme un des peuples les plus misérables de la Terre, mais en réalité ils sont beaucoup plus heureux que les Européens… » L’Endeavour échappe enfin aux tenailles du corail et c’est au sortir de la Grande Barrière que James Cook revendiquera, au nom du roi George III, ce continent qui deviendra l’Australie.

La Grande Barrière appartient donc à l’histoire. À l’imaginaire aussi. En sous-sol, se joue une mélodie chaque jour différente. Vertes sont les tortues qui se hissent sur les plages pour y enterrer leurs œufs et bariolés les poissons qui habitent cette volière aquatique. On les surnomme papillons, anémones, trompettes ou perroquets au gré de leur forme et de leur plumage. Les coraux ont la même extravagance, ils se déploient en volutes, en spirale, en éventail ou font la boule, comme des bouddhas assoupis. Les crevettes portent des maillots rayés, les crabes agitent des pinces bleues et les requins ne font pas assez de victimes pour que les Australiens renoncent à leurs jeux aquatiques. Ces animaux étranges sont loin d’être tous recensés. Sur le papier, cela donne pour l’instant 4 000  variétés de mollusques, 1 500  espèces de poissons, 350 types de coraux et la fièvre aux scientifiques qui disposent de l’écosystème marin le plus varié qu’ils puissent trouver sur la planète.

Si les récifs bourgeonnent et s’épanouissent comme les fleurs d’un massif, le corail n’appartient pas au monde végétal, ni même minéral.

Victoria. Les Twelve Apostles. Piliers de calcaire qui surgissent de l'océan aux alentours de Melbourne.
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© Daniel Sessler
Victoria. Les Twelve Apostles. Piliers de calcaire qui surgissent de l'océan aux alentours de Melbourne.

Animal donc, presque dérisoire dans la simplicité de sa structure : un boyau qui s’ouvre sur une bouche, couronnée de tentacules. Seul, un corail n’est rien. En colonie, les coraux déploient la vigueur d’une armée, ils sculptent des arches, élèvent des cathédrales, bâtissent des forteresses avec pour seul matériau ce calcaire qu’ils puisent dans l’eau pour verrouiller d’une armure leur chair tendre. La Grande Barrière australienne, née d’un grain de sable, déroule une piste dans l’océan, si grande qu’elle est la seule structure corallienne visible de l’espace. Non pas une muraille aveugle et linéaire, mais un dédale sous-marin où s’enchevêtrent 2 600 récifs et quelque 300 îlots.

En 1981, l’Unesco en a fait un monument classé sur la liste du patrimoine mondial, mais depuis longtemps les Australiens avaient accordé le titre de huitième merveille du monde à ce rêve de nacre et d’argent, plusieurs fois millénaire et, aujourd’hui, menacé par l’homme.

North Queensland. Non loin du rivage, avant le désert, la frontière de la forêt.
© Tourism and Queensland Events
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Corail en péril
© Jemma Craig
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Une forteresse si fragile

Bien que les gardiens des récifs qui patrouillent le lagon en bateau et en hélicoptère soient souvent stupéfaits par la ténacité d’un si gracile enchevêtrement, la Grande Barrière est attaquée sur tous les fronts. Les rangers traquent les pêcheurs illégaux, les voyagistes sans licence, les touristes qui cueillent le corail pour s’en faire des souvenirs, les bateaux qui jettent leurs ordures à la mer… Les récifs coralliens subissent aussi des attaques sournoises comme celles des engrais utilisés dans les plantations de canne à sucre qui, à chaque pluie, fi lent droit à la mer.

Aux traditionnels ennemis s’est ajouté le réchauffement climatique (voir encadré). Sans doute la pire calamité à laquelle est confrontée la Grande Barrière. Les cyclones se multiplient dans la région et les océans s’acidifient, réduisant le calcium et le carbonate contenus dans l’eau et dont les coraux ont besoin pour grandir. Quand ils arrivent dans le Queensland, Tom et Glenda déballent masque et tuba, et se jettent à l’eau. « Il nous semble que tout reste très beau. Cette histoire de réchauffement nous préoccupe bien sûr, mais les gens viennent ici pour s’amuser », explique Tom. Comme la Côte d’Azur en France, la Côte dorée du Queensland, la Gold Coast, est un lieu mythique. On y célèbre la fin de l’année scolaire, un anniversaire, un mariage… Avec ses hauts immeubles, plantés comme des bougies sur la meringue d’un sable impeccable, qui toisent le turquoise de l’océan, on pourrait s’imaginer à Miami. Et la foule danse et boit jusque sur les trottoirs et jusqu’à l’aube. Le regard toujours vers la mer qui n’a qu’un seul défaut, elle est trop plate pour y surfer…

Bondi Beach, Sydney. La plus célèbre des plages australiennes.
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© Destination NSW
Bondi Beach, Sydney. La plus célèbre des plages australiennes.
Bondi Beach, Sydney. La plus célèbre des plages australiennes.
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© Destination NSW
Bondi Beach, Sydney. La plus célèbre des plages australiennes.

Le Grand Nord

George, marin mais aussi surfeur, pardonne bien volontiers cette bévue au Queensland, protégé de la houle par sa barrière de corail. Il aime rejoindre le bush qui, à peine en retrait, borde la côte. Là où finit le sable des plages commence celui des pistes. Fils de fermiers, George a parfois la nostalgie d’une enfance passée à cheval, des grandes foires au bétail, de la cohue des rodéos, des baignades dans les trous d’eau.

Plus on monte au nord et plus la route devient poudreuse, épique et chaotique. Les baleines sont arrivées à destination. Ils sont moins nombreux à les guetter, à les regarder passer. Un pêcheur qui avance sur le rivage, son filet sur l’épaule. Et puis peut-être, là-haut, le pilote de l’avion qui transporte le courrier vers les terres lointaines de la péninsule du cap York où même les grands-parents nomades Tom et Glenda n’iront jamais. George aime y écouter le souffle des dugongs dont la respiration est si douce que les marins des temps anciens imaginaient entendre le chant des sirènes. La côte est australienne s’achève contre le détroit de Torres. Par temps clair, au-delà des mangroves, on peut voir la Papouasie-Nouvelle-Guinée sous un soleil qui fait trembler la ligne indigo de l’horizon où s’épousent la mer et le ciel.

L'Outback. Non loin de la mer, les cow-boys de la côte est.
© Tourism and Events
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L'Outback. Non loin de la mer, les cow-boys de la côte est.
© Tourism and Events
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Cocktown. Tout en haut de l'Australie, un des derniers phares de la côte est.
© Darren Jew
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Footnotes

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