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Mitre Peak in Milford sound on a clear calm day, taken from a tour ferry in the Sound.
N° 127 - Automne 2018

La Nouvelle-Zélande : l’île la plus proche du paradis

Amarrée aux confins de la planète, dernière escale avant l’antarctique, la Nouvelle-Zélande aurait pu passer inaperçue. Longtemps, elle est restée seule avec ses glaciers et ses pics enneigés qui caressent le ventre du ciel, ses torrents tumultueux et ses douces plaines. Ces îles ont été parmi les dernières à avoir été découvertes par l’homme, qui a abusé sans vergogne d’une terre généreuse. Aujourd’hui, les habitants essayent de réparer les dégâts causés par leur ignorance, de rendre hommage à sa beauté et de faire de la Nouvelle-Zélande un des pays les plus verts de la planète.

Dunedin. L’Université d’Otago est la plus ancienne du pays.
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© David Wall
Dunedin. L’Université d’Otago est la plus ancienne du pays.
Île du sud. Des routes vertigineuses filent en direction de l’Antarctique.
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© David Wall
Île du sud. Des routes vertigineuses filent en direction de l’Antarctique.

L’eau du torrent, fouettée par le courant, n’est plus qu’un trait de jade qui se tord entre les falaises, se déchire sur les rochers. À chaque méandre, le torrent se cogne sur les berges, rebondit et repart. À la cadence d’un cheval fou, il cavale, décroche les galets qui tapissent son lit et les fait gicler comme des truites hors de l’eau dans un grondement d’orage. Rivière de marbre, aussi froide que les glaciers dont elle arrive à si belle allure. Mais en y plongeant les mains pour remplir sa gourde, Ray n’a pas un sursaut. L’habitude, mais aussi la colère qui l’habite ce matin l’ont rendu insensible à la morsure de l’eau. Ce Néo-Zélandais de presque 80 ans est aussi résistant qu’à l’époque où il était ranger dans le sanctuaire d’Okarito. Quelques heures plus tôt, il a trouvé le corps d’un kiwi. Sous la fougère, la nuque brisée, l’oiseau gisait sur la mousse.

Kiwi, manchot royal et opossum. Le premier est en voie de disparition, le dernier est considéré comme l’ennemi numéro un du pays.
Kiwi, manchot royal et opossum. Le premier est en voie de disparition, le dernier est considéré comme l’ennemi numéro un du pays. © THINK Global School
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Kiwi, manchot royal et opossum. Le premier est en voie de disparition, le dernier est considéré comme l’ennemi numéro un du pays.
Kiwi, manchot royal et opossum. Le premier est en voie de disparition, le dernier est considéré comme l’ennemi numéro un du pays. © iStockphoto / AndreAnita
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Kiwi, manchot royal et opossum. Le premier est en voie de disparition, le dernier est considéré comme l’ennemi numéro un du pays.
Kiwi, manchot royal et opossum. Le premier est en voie de disparition, le dernier est considéré comme l’ennemi numéro un du pays. © iStockphoto / KathrynWillmott
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Le kiwi est à la Nouvelle-Zélande ce que le coq est à la France, un emblème national. Il est aussi le surnom que l’on donne aux Néo-Zélandais. Le kiwi est un drôle d’oiseau : Pas d’ailes mais des moustaches de chat, des plumes qui ont la texture de poils, des narines plantées au bout du bec et un œuf de la taille d’un melon, que le mâle va couver durant environ 80 jours. Parce qu’il est resté longtemps sans prédateur sur ces îles où, à l’exception des chauves-souris, n’existait aucun mammifère, le kiwi n’a jamais eu à apprendre à voler. Tout comme le moa, gigantesque volatile qui apparut au temps du Gondwana, ce continent qui réunissait toutes les terres du Sud. Quand les pirogues des premiers Maoris abordèrent le rivage d’Aotearoa, ils découvrirent une terre inespérée avec de l’eau douce à profusion et des hordes de moas dont un seul suffisait à nourrir une tribu entière. Ils furent mangés jusqu’au dernier. Plus tard, les colons britanniques, en introduisant chiens, chats et renards, bouleversèrent une immémoriale harmonie. Ce fut l’hermine qui fut fatale aux kiwis, elle ne les dévore que petits, mais 95 % d’entre eux succombent avant d’atteindre l’âge adulte. Les rowis, les plus rares des kiwis, étaient des dizaines de milliers, il n’en reste que quelques centaines.

On les trouve dans cette région, à l’ombre de Franz et Fox, deux glaciers qui font la paire. Ils ont pratiquement les pieds dans l’eau et sont les joyaux des Alpes du sud, masse bleutée qui descend dans le goulot des vallées. Le sanctuaire d’Okarito, déployé sur 12 000 hectares de forêts et qui a reçu pour mission de sauver le rowi, est un champ de bataille, parsemé de 1 500 pièges conçus pour briser les reins des hermines qu’aucun poison n’a pu éradiquer. « Mais cela revient à tenter d’endiguer une marée… » soupire Ray en creusant la terre sous un sapin pour y déposer l’oiseau.

unnel Beach, Dunedin. Au début du XIXe siècle, un homme politique local fit creuser un tunnel à travers la falaise pour que sa famille puisse rejoindre la plage et se baigner…
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© DunedinNZ
unnel Beach, Dunedin. Au début du XIXe siècle, un homme politique local fit creuser un tunnel à travers la falaise pour que sa famille puisse rejoindre la plage et se baigner…

Arches de Noé

À défaut de pouvoir éliminer les hordes de prédateurs installées sur les grandes terres du nord et du sud, de petites îles comme Codfish, Maud ou Kapiti, au large de la Nouvelle-Zélande, sont devenues – après avoir été nettoyées de toutes les espèces indésirables – les forteresses où survivent les rescapés. Des kiwis, des takahés aux plumes mauves, des tuataras, reptiles aux allures de lézard qui furent les contemporains des dinosaures… la Nouvelle-Zélande tente de rattraper le temps perdu et même de recréer les mondes disparus comme à Zealandia, qui ressemble à une prison bien qu’elle soit un sanctuaire. Les mesures de sécurité déployées ici ont pour but d’empêcher une invasion et non une évasion. À 2 kilomètres de Wellington – la capitale de la Nouvelle-Zélande – ce parc de 252 hectares a pour ambition de remonter le fil du temps et de recréer une parcelle de terre à l’image de ce qu’elle était avant l’arrivée des hommes. Le périmètre de ce futur paradis a été bouclé par une barrière de 8,6 kilomètres décrétée infranchissable. Deux cents mammifères, 22 scientifiques et ingénieurs ainsi que plusieurs mois de réflexion furent nécessaires pour tester ces barricades qui s’élèvent à plus de 2 mètres. Les chats devaient être incapables de les sauter, les opossums de les escalader, les rats de les contourner en creusant des tunnels. Puis, le parc fut vidé de tous les animaux indésirables pour y installer flore et faune endémiques avant d’être inauguré en 1999. Le public et le personnel n’y entrent qu’après avoir été fouillés et, si tout se passe bien, il faudra cinq siècles pour que cet éden soit achevé…

Mais si l’on veut, sans attendre, rêver à ce que fut la Nouvelle-Zélande des premiers jours, il faut aller dans les forêts d’Oparara, sur l’île du sud, quand les nuages se déchirent à la cime des arbres en écharpes de brume, la magie de l’ancien monde est encore perceptible. Il suffit de suivre le fil des araignées géantes ou le sillage des escargots à la chair bleue pour imaginer des moas qui avancent entre les fougères arborescentes, le cri des kiwis qui, par milliers, se répondent et le vol de cet aigle géant dont les ailes se déploient avec l’ampleur d’une voilure au vent. Les arbres y sont velus des mousses et des lichens qui recouvrent leurs troncs et leurs branches, les rivières y ont creusé des arches de pierres et des grottes où gisent des foisons de fossiles, souvenirs des temps disparus.

Le Parc national Whanganui. Des soldats néo-zélandais rentrés de la Première Guerre mondiale s’installèrent comme fermiers sur ces terres. Les maisons ont disparu, reste le pont.
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© Chris McLennan
Le Parc national Whanganui. Des soldats néo-zélandais rentrés de la Première Guerre mondiale s’installèrent comme fermiers sur ces terres. Les maisons ont disparu, reste le pont.
La rivière Haast. Une eau pure qui arrive des glaciers et se jette dans la mer de Tasman.
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© Hasst River Safari
La rivière Haast. Une eau pure qui arrive des glaciers et se jette dans la mer de Tasman.

100 % pur

Pour le visiteur qui douterait des convictions écologistes des Néo-Zélandais, un passage à l’aéroport international d’Auckland – la plus grande ville du pays qui se prend parfois pour la capitale – donne le ton. Dans les bagages des arrivants, les agents des services phytosanitaires traquent tout ce qui pourrait mettre en péril la nature et les cultures du pays. Les fruits ou le miel qui pourraient contenir des insectes, la terre sous les chaussures qui pourraient transporter des germes fatales à l’agriculture du pays… Si elles sont sales, elles seront momentanément confisquées, récurées et rendues au touriste avant qu’il ne soit autorisé à mettre un pied à l’extérieur de l’aéroport. Quand il repartira, on lui proposera d’acheter une fourrure d’opossum. Ces charmants marsupiaux ont été importés d’Australie et relâchés dans l’île du sud en 1837, ils ont traversé tout le pays pour atteindre, en 1990, l’extrême pointe nord du pays. Plus nombreux que les moutons et d’une voracité de sauterelle, ils sont la plaie de la Nouvelle-Zélande. Leur population est estimée à 60 millions et autant de dollars sont dépensés par an pour tenter de contrôler des opossums qui, chaque nuit, avalent 20 000 tonnes de feuilles. Aucun arbre ne les rebute avec une préférence pour les pousses les plus tendres. Dans un pays où, dans les années 80, porter une fourrure relevait de la provocation, afficher du poil d’opossum est aujourd’hui considéré comme un acte de salut écologique pour préserver la nature et l’agriculture, qui représente l’exportation la plus importante du pays avec une large part faite aux produits laitiers et à la viande. Des marchandises qui peuvent se targuer d’être sans contamination. La Nouvelle-Zélande, qui fait la même taille que le Japon, a banni le nucléaire en 1984.

L’arboretum d’Eastwoodhill. On y trouve, sur 70 hectares, 4 000 arbres originaires de l’hémisphère Nord.
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© Tourism Easland Inc
L’arboretum d’Eastwoodhill. On y trouve, sur 70 hectares, 4 000 arbres originaires de l’hémisphère Nord.

La terre, les eaux territoriales et l’espace aérien néo-zélandais sont « nuclear free ». Aussi radicale qu’ait pu paraître la décision à l’époque, personne en Nouvelle- Zélande ne la regrette. « Être un pays totalement dénucléarisé était un choix audacieux mais visionnaire, explique Michael King, un fonctionnaire devenu éleveur de mouton ; Aujourd’hui, cela renforce notre image écolo et comme nous sommes un petit pays en marge des grands marchés, nous avons besoin d’être différents pour que le monde s’intéresse à nos produits. » C’est dans cette direction que se sont engouffrés les promoteurs du tourisme néo-zélandais en proclamant le pays « 100 % pur ». Si la publicité est efficace, la réalité n’est pas encore à la hauteur proclamée. Certes un tiers du pays est constitué de parcs nationaux protégés et les trois quart de son électricité provient d’énergies renouvelables, mais la Nouvelle-Zélande produit encore un taux élevé de gaz à effet de serre. Ses millions de moutons et de vaches produisent une quantité énorme de méthane et son absence de transport public de qualité fait la part belle au réseau routier et aux voitures, toujours plus de voitures… « Nous y arriverons, assure Michael King. Nous serons un jour le pays le plus vert de la planète et le reste du monde suivra notre exemple, nous sommes extrêmement déterminés. »

Roturua. La tradition maorie se perpétue à l’École nationale de sculpture de Te Puia.
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© Eric Lindberg
Roturua. La tradition maorie se perpétue à l’École nationale de sculpture de Te Puia.
Hongi. C’est un salut traditionnel. Pendant le hongi, les Maori pensent que le ha (souffle de vie) s’échange et se partage.
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© Chris Sisanich
Hongi. C’est un salut traditionnel. Pendant le hongi, les Maori pensent que le ha (souffle de vie) s’échange et se partage.
Matamata. Le village des Hobbits où furent tournées certaines scènes du « Seigneur des Anneaux ».
Matamata. Le village des Hobbits où furent tournées certaines scènes du « Seigneur des Anneaux ». © Sarah Orme
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Matamata. Le village des Hobbits où furent tournées certaines scènes du « Seigneur des Anneaux ».
Matamata. Le village des Hobbits où furent tournées certaines scènes du « Seigneur des Anneaux ». © Ian Brodie
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Matamata. Le village des Hobbits où furent tournées certaines scènes du « Seigneur des Anneaux ». © Ian Brodie
Matamata. Le village des Hobbits où furent tournées certaines scènes du « Seigneur des Anneaux ». © Ian Brodie
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Des durs à cuire

La détermination ne fait certainement pas défaut à ce peuple. Il en fallut du cran aux Néo-Zélandaises pour aller, de maison en maison, recueillir assez de signatures pour que le droit de vote leur soit finalement accordé en 1893, bien avant que le reste du monde ne le concède aux autres femmes ; De la passion au jeune Néo-Zélandais Edmund Hillary pour être le premier, avec le sherpa Tenzing, en mai 1953 à escalader le mont Everest en 1953 ; De la conviction au premier ministre de l’époque David Lange, dans les années 80, pour tenir tête aux Américains qui voulaient avoir le droit d’ancrer leurs navires sans dire s’ils étaient ou non à propulsion nucléaire. « On est des durs à cuire », confirme Ray, l’ancien ranger qui continue à patrouiller à travers les montagnes de son pays, qui peuvent être parfois secouées de terribles tremblements quand la terre bouge. Les soubresauts de la Nouvelle-Zélande, installée sur la ceinture du feu du Pacifique, sont peu fréquents mais spectaculaires quand ses volcans se mettent à cracher des tombereaux de flammes, de lave et de cendres. « Peut-être que la terre nous fait savoir qu’elle n’est pas contente de ce qu’on lui fait subir… »

Ray, quand il n’est pas dans la forêt à essayer de sauver les kiwis ou en train de gratter le lit des rivières pour y trouver de l’or, observe le ciel qui, à l’aube, palpite de couleurs douces. Écho assourdi des aurores australes qui, encore plus loin vers le sud, enrubannent le pôle de draperies embrasées. Ici, la transparence de l’air trouble les sens. À saisir d’infimes détails de l’horizon, on l’imagine, à tort, à portée de main. Le mirage se poursuit la nuit quand l’herbe blonde capture la clarté de la lune et la renvoie au ciel, rendant inutile la lumière des phares. La nature voulait sans doute s’appliquer, elle s’est surpassée. Soigneuse comme les peintres du dimanche qui, penchés sur leur toile, ne veulent rien négliger, extravagante comme les plus grands maîtres qui savent inventer de nouvelles couleurs, orchestrer de nouvelles géométries. Du tranchant d’un pic enneigé au frémissement des coquelicots dans les champs, de ses vignobles ponctués de rosiers blancs aux longs rouleaux de la mer de Tasman, la nature a joué de tous ses effets. Généreuse et volubile. Mais parfois si discrète qu’il faut prendre le temps nécessaire pour découvrir ses perfections, comme celle du lac Wakatipu, dans l’île du sud, qui possède les eaux les plus pures de la planète. Dans un perpétuel mouvement de balancier, il se hausse et s’affaisse de 12 centimètres toutes les 5 minutes. Secrète marée, douce respiration d’un pays qui a, décidément, un goût de paradis.

Aoraki / Mont Cook. Deux noms pour la plus haute montagne de Nouvelle-Zélande. Un prénom maori et un hommage à James Cook, qui fut le premier Européen à explorer les côtes.
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© Rob Suisted
Aoraki / Mont Cook. Deux noms pour la plus haute montagne de Nouvelle-Zélande. Un prénom maori et un hommage à James Cook, qui fut le premier Européen à explorer les côtes.

Footnotes

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