Art et patrimoine: Musées Yves Saint Laurent, sanctuaires de la mode
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Biographie en images, salle Yves Saint
Laurent, musée de Marrakech.
© Fondation Jardin Majorelle / Nicolas Mathéus
N° 130 - Automne 2019

Musées Yves Saint Laurent, sanctuaires de la mode

Le grand couturier Yves Saint Laurent rêvait que ses créations lui survivent et que son œuvre devienne musée. Ses vœux furent exaucés. Fin 2017, deux lieux emblématiques ont ouvert en son honneur. Direction Paris et Marrakech où le style du prince de la mode est désormais sanctuarisé.

Yves Saint Laurent, c’est ce regard intense campé derrière de lourdes lunettes de myope, cette grande silhouette déhanchée surgissant à la fin des défilés. Furtive, éphémère, marquante. Toujours sur le fil, entre insouciance et exigence, son élégance naturelle a cadencé pendant cinquante ans les saisons de la haute couture et a été immortalisée par de multiples clichés de presse saisis par les plus grands photographes, Irving Penn, Marc Riboud, André Ostier, Jeanloup Sieff… Derrière l’œil des caméras, c’est aussi, évidemment, Pierre Bergé, celui qui a partagé sa vie, soutenu l’artiste, géré la maison de couture, celui qui regardait dans la même direction, vers le soleil se couchant et déclinant sur les jardins parfumés de l’Agdal marocain. Instants suspendus pour une âme d’artiste torturée, sans cesse en proie au doute. Ne disait-il pas : « Quand je dessine, quand je crée des vêtements, je me torture, je me fais du mal » ?

Yves Saint Laurent place Jemaa el-Fna à Marrakech. © Reginald Gray
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© Reginald Gray
Yves Saint Laurent place Jemaa el-Fna à Marrakech.

Souvenons-nous de ce 22 janvier 2002 à 18h, au Centre Pompidou. Le dernier défilé rétrospectif de son œuvre est comme un supplice. Yves annonce qu’il arrête, qu’il ferme boutique, la mort dans l’âme. Deux mille invités prestigieux assistent à la fin de cette carrière miraculeuse. Les femmes, ses égéries, Claudia Schiffer, Carla Bruni, Jerry Hall, Naomi Campbell, Laetitia Casta, Catherine Deneuve… elles sont toutes là pour regarder l’ultime smoking noir, pièce iconique, clôturer le bal d’une vie de couture. Comme l’écrit Pierre Bergé dans ses Lettres à Yves, « ce regard si gai et surtout si malicieux qui avait été le tien pendant les premières années » était perdu, devenu celui d’un alcoolique, triste et fuyant. Yves se savait malade. Il ne voulait plus de lumière sur lui. Le crépuscule tombe alors sur ce destin solaire, comme un rideau de scène. Lui qui aimait tant le théâtre.

Pierre Bergé, Yves-Saint-Laurent et Loulou de la Falaise.©Guy Marineau
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Yves Saint Laurent dessine dans son studio, Paris 1976. © Musée Yves Saint Laurent Paris / Guy Marineau
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Yves Saint Laurent au mariage de Loulou de la Falaise, l’une de ses plus proches amies, rencontrée en 1968. Elle intègre le studio du couturier en 1972 et y restera trente ans, chargée notamment des accessoires qu’elle aime colorés et volumineux. © Musée Yves Saint Laurent Paris
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Les ateliers parisiens du 5, avenue Marceau ferment leurs portes. Mais la marque Yves Saint Laurent, elle, ne cesse pas de briller. Pierre Bergé s’empresse d’ouvrir une fondation pour préserver et promouvoir l’œuvre du couturier. La Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent est propriétaire de l’ensemble des collections de la maison de mode, et ces dernières sont désormais accessibles au public grâce à deux musées ouverts en même temps en octobre 2017, à Paris et à Marrakech.

UNE POSTÉRITÉ SOUHAITÉE

« Vous trouvez important de passer à la postérité ? » – « Oui, j’aimerais que, dans cent ans, on étudie mes robes, mes dessins. » Voilà ce que répond Yves Saint Laurent en 1992. Le couturier a en tête depuis longtemps la conservation de ses collections. Dès 1964, il entreprend d’archiver les prototypes qu’il a dessinés, œuvres originales uniques, conçues par ses ateliers et montrées lors des défilés. À chaque pièce s’ajoutent les bijoux et accessoires assortis ainsi que les fiches d’ateliers, les croquis originaux, les photographies, les articles de presse… Et sur chaque fiche d’atelier, à partir de 1982, le couturier appose la mention « M » puis « Musée ». Le concept de musée a donc toute sa place dans l’esprit du créateur. La valorisation et la patrimonialisation de ses plus belles pièces sont officialisées avec la création en 1997 de l’Association pour le rayonnement de l’œuvre d’Yves Saint Laurent.

Se constitue petit à petit une extraordinaire collection qui garde la mémoire du quotidien de l’une des plus grandes maisons de haute couture du monde. Une histoire si riche que deux musées ne suffisent probablement pas pour appréhender tous les contours d’une création multiple et d’une personnalité complexe. Mais on y découvre avec bonheur deux visions différentes : le Saint Laurent de Paris, la gloire, les paillettes, les défilés, les coulisses de la maison de couture, et le Saint Laurent du Maroc, ses inspirations, sa fascination pour la couleur, son intimité dans le refuge adoré. Le couturier a passé sa vie entre la France et le Maroc après avoir grandi à Oran en Algérie. Un va-et-vient qui a rythmé sa créativité. « C’est une même collection, mais ce sont deux projets très différents. Dans les prochaines années, nous envisageons évidemment des expositions et des publications communes aux deux musées », explique Olivier Falviano, directeur du musée Yves Saint Laurent Paris.

Au musée Yves Saint Laurent Paris, la grande salle très claire du studio, où travaillait le couturier, conservée en l’état. © Musée Yves Saint Laurent Paris / Sophie Carre
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© Musée Yves Saint Laurent Paris / Sophie Carre
Au musée Yves Saint Laurent Paris, la grande salle très claire du studio, où travaillait le couturier, conservée en l’état.

LE 5 AVENUE MARCEAU, L’ÂME DE LA MAISON DE COUTURE

À Paris, on entre dans un sanctuaire. L’ambiance très chic de l’hôtel particulier est feutrée, obligeant à évoluer lentement. Les pièces emblématiques du créateur nous accueillent dans une scénographie signée Nathalie Crinière et une décoration du fidèle Jacques Grange qui avait déjà œuvré pour le couple Bergé-Saint Laurent au « château Gabriel » à Bener-ville-sur-Mer ainsi qu’à leur appartement parisien de la rue de Babylone.

Le tailleur-pantalon, le jumpsuit, la saharienne, le trench-coat sont quatre pièces, créées lors de la décennie 1960, qui révolutionnent définitivement l’univers de la mode. Le prêt-à-porter vient de naître et, avec lui, l’émancipation de la femme. Car Yves Saint Laurent c’est avant tout la libération du corps féminin au sein de la société, à travers le vêtement. Il l’habille avec le vestiaire masculin, pour lui donner le pouvoir, dira-t-il : « Chanel, on le sait, a libéré les femmes. Ce qui m’a permis, des années plus tard, de leur donner le pouvoir et, d’une certaine manière, de libérer la mode.»

Désormais, plus rien ne sera comme avant. Pendant quarante ans, Yves Saint Laurent ne cessera de créer des modèles d’avant-garde aux multiples inspirations, théâtrale, picturale, littéraire. Le musée parisien en décline un certain nombre dans le lieu même où beaucoup ont été créés, découpés, taillés, confectionnés par 200 personnes s’activant chaque jour. On revit les grandes heures de la maison de couture à travers croquis, modèles et photographies, on découvre les différentes étapes de création d’une collection, tandis qu’au premier étage, le studio, grande pièce figée, a gardé toute son âme. Il semble que le maître vient tout juste de quitter la pièce. Sur le bureau d’Yves Saint Laurent, les croquis, les échantillons de textiles, ses objets fétiches, son portrait par le peintre Bernard Buffet (ancien compagnon de Pierre Bergé) et, derrière, la bibliothèque qui regorge d’ouvrages d’art. « On a ouvert le musée avec le projet de montrer ce qu’était la maison de couture. L’idée était donc de mettre en valeur les espaces historiques, comme les salons du rez-de-chaussée et le studio où travaillait Yves Saint Laurent », poursuit Olivier Flaviano. La vie de la maison de couture se ressent avec encore plus d’émotion dans la pièce présentant des témoignages vidéo des anciens, ceux qui ont travaillé en coulisses, « une admirable machinerie », selon les termes du couturier. « Nous continuons de recueillir les mots des anciens qui ont travaillé ici pour constituer un fonds d’archives », précise Olivier Flaviano. Le musée parisien, dans son hôtel particulier de style Second Empire, transmet donc l’âme de la maison Yves Saint Laurent, en véritable lieu de mémoire.

La terrasse du café « Le Studio » au musée Yves Saint Laurent Marrakech. © Fondation Jardin Majorelle / Nicolas Mathéus
La terrasse du café « Le Studio » au musée Yves Saint Laurent Marrakech. © Fondation Jardin Majorelle / Nicolas Mathéus
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Oiseau sénoufo, première acquisition de Pierre Bergé et d’Yves Saint Laurent en 1960. Hall du musée Yves Saint Laurent de Marrakech. © Fondation Jardin Majorelle / Nicolas Mathéus
Oiseau sénoufo, première acquisition de Pierre Bergé et d’Yves Saint Laurent en 1960. Hall du musée Yves Saint Laurent de Marrakech. © Fondation Jardin Majorelle / Nicolas Mathéus
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MARRAKECH, L’INSPIRATION AFRICAINE

Totalement différent, le musée de Marrakech est logé dans un bâtiment entièrement nouveau, voulu par Pierre Bergé. Son architecture épurée, couleur ocre, séduit d’emblée le regard. Dans les lignes choisies par le cabinet d’architectes Studio KO, il faut voir une référence à la dualité entre lignes droites et lignes courbes, une caractéristique des créations de Saint Laurent. Les architectes ont étudié les archives de la maison de couture pour réaliser un intérieur qui fasse penser à la doublure d’un vêtement, soyeux et velouté, et un extérieur plus géométrique et minimaliste rappelant la trame d’un tissu grâce à une dentelle de briques.

 

Façade est du musée Yves Saint Laurent de Marrakech. © Nicolas Mathéus
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© Nicolas Mathéus
Façade est du musée Yves Saint Laurent de Marrakech.

Lorsque Yves Saint Laurent découvre le Maroc en compagnie de Pierre Bergé en 1966, c’est un choc esthétique. Ils décident immédiatement d’y acquérir une maison. Le musée est aujourd’hui à deux pas de la villa Oasis achetée en 1974, au milieu du splendide jardin Majorelle. À l’intérieur, la scénographie de Christophe Martin est conçue comme un écrin noir, présentant des trésors rares. Une place importante est donnée aux vêtements inspirés de l’Afrique. « À chaque coin de rue, à Marrakech, on croise des groupes impressionnants d’intensité, de relief, des hommes et des femmes où se mêlent des caftans roses, bleus, verts, violets. Et ces groupes qu’on dirait dessinés et peints, qui évoquent les croquis de Delacroix, c’est étonnant de se dire qu’ils ne sont en fait que l’improvisation de la vie », écrit Yves Saint Laurent, confiant aussi que le Maroc lui donna le goût de la couleur. La collection printemps-été 1967 est constituée d’une série de robes délicates faites de perles de bois, de raphia, de paille et de fils d’or. L’une d’entre elles, la plus regardée, est directement inspirée des sculptures bambaras du Mali, aux corps très longilignes et aux seins pointus. Yves Saint Laurent est aussi l’un des premiers couturiers à faire défiler sur les podiums des mannequins noirs dès le début des années 1960.

Robe du soir courte © Musée Yves Saint Laurent Paris / Alexandre Guirkinger
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© Musée Yves Saint Laurent Paris / Alexandre Guirkinger
Robe du soir courte.
Ensemble de soir long © Musée Yves Saint Laurent Paris / Alexandre Guirkinger
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© Musée Yves Saint Laurent Paris / Alexandre Guirkinger
Ensemble de soir long.

L’INVENTEUR DE LA FEMME MODERNE

Les deux musées apparaissent comme deux temples dédiés à la femme et à la mode. Car la maison Yves Saint Laurent, dans les années 1960, c’est avant tout l’euphorie d’une mode inédite qui incarne le style français et devient la référence incontournable. Quelques années auparavant, le jeune couturier a tout appris chez Dior dont il prend la tête de la direction artistique en 1958. Le poulain doit alors faire ses preuves. Il n’a que 21 ans et lui incombe la charge de présenter la collection printemps-été 1958. Après un aller-retour fulgurant à Oran, il revient les valises pleines de dessins, comme l’écrit Anne-Marie Muñoz, sa plus fidèle collaboratrice : « Il est revenu début décembre. Dans cette première valise, il y avait tout. La rigueur. La ligne. La transparence. Un jet. » La ligne « trapèze » était née, résolument moderne, décorsetant définitivement le corps de la femme. La presse est dithyrambique.

En 1962, alors débarqué de chez Dior, il ouvre sa propre maison de couture au 30 bis, rue Spontini. C’est dans ces années-là que naît le style Saint Laurent. Une décennie foisonnante avec le caban et le trench-coat (1962), le smoking, la marinière, le paletot et les transparents (1966), le tailleur-pantalon (1967), le jumpsuit et la saharienne (1968). Les robes sont légères et géométriques, inspirées aussi bien par les peintres cubistes que par les habits officiels des militaires. Saint Laurent va bien au-delà de l’esthétique vestimentaire. Ses créations deviennent des emblèmes de la mode. Il le dit lui-même, au moment de se retirer en 2002 : «Je me dis que j’ai créé la garde-robe de la femme contemporaine, que j’ai participé à la transformation de mon époque. »

L’ESPRIT D’UNE ÉPOQUE : PROUST, COCTEAU, JEANMAIRE, PICASSO…

De la littérature à la peinture, du théâtre au music-hall, Yves Saint Laurent côtoie les cercles intellectuels et artistiques et s’en inspire beaucoup. Déjà, adolescent, il imagine des décors et des costumes de théâtre alors qu’il vient de découvrir L’École des femmes mise en scène par Louis Jouvet avec des décors de Christian Bérard. Et dès 1957, il imagine les costumes pour le Bal des têtes donné par le baron Alexis de Redé à l’hôtel Lambert sur l’île Saint-Louis à Paris. Les croquis conservés en révèlent toute la sophistication et l’extravagance. C’est à cette occasion qu’il rencontre le chorégraphe Roland Petit et sa femme, la danseuse Zizi Jeanmaire, avec lesquels il collaborera à plusieurs reprises. Grâce à eux, le jeune couturier assouvit sa soif de théâtre en réalisant de nombreux costumes pour le théâtre et le cinéma. Il habille Claudia Cardinale dans La Panthère rose, Catherine Deneuve dans Belle de jour, Romy Schneider dans Max et les Ferrailleurs, Isabelle Adjani dans Subway et Arletty pour son dernier rôle dans la pièce Les Monstres sacrés de Jean Cocteau. Autant de rencontres marquantes qui enrichissent son travail d’artiste. S’il est fasciné par Proust et Shakespeare, il est admiratif de Cocteau et d’Apollinaire, se lie d’amitié avec Sagan, Duras, les sculpteurs François-Xavier et Claude Lalanne ou encore Andy Warhol, qui fera son célèbre portrait.

Visiter les deux musées, c’est évoluer à travers ces inspirations, parmi lesquelles la peinture et les voyages imaginaires tiennent une place prépondérante. N’a-t-il pas créé l’emblématique robe Mondrian mais aussi les collections « hommage » au pop art, à Braque, à Picasso, à Bonnard, à Matisse, à Fernand Léger ? Ne s’est-il pas inspiré des Ballets russes de Serge de Diaghilev ? Yves Saint Laurent fait entrer l’art dans la mode. Il réinvente aussi les modes du passé, en revisitant la vestale antique, les tenues médiévale ou romantique et imagine des collections chinoises, russes ou indiennes, autant de références à des contrées lointaines qu’il n’a jamais visitées mais qu’il retranscrit à merveille. Son petit paradis était la chère villa Oasis, où, chaque année, il passait de longues semaines pour dessiner ses modèles devenus mythiques. Dans le somptueux jardin de cette propriété, on peut voir le mausolée érigé à la mémoire des deux hommes qui ont façonné le style du XXe siècle qui habille toujours les femmes aujourd’hui. Yves parti en 2008, Pierre le rejoignant le 8 septembre 2017.

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