N° 134 - Printemps 2021

Saintes reconversions

Habitation, école de musique, maison de quartier… en suisse, de plus en plus d’églises désacralisées s’adaptent à l’époque en changeant de fonction.

Cet homme habite dans une église. Il n’est pourtant ni prêtre ni pasteur, mais architecte. Une très belle église Art déco, en plein centre de Berne, la chapelle Saint-Luc. Les fidèles se faisaient rares, le bâtiment se délabrait… Sous la supervision de l’architecte Cornelius Morscher, du cabinet Morscher Architekten, la chapelle subit une profonde rénovation en 2014 pour devenir une superbe maison d’habitation, découpée en trois appartements. Dont l’un occupé par Cornelius.

Églises. La chapelle Saint-Luc.
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© Morscher Architekten
La chapelle Saint-Luc, une très belle église Art déco du centre de Berne, devenue une splendide maison d’habitation.

Façade préservée, avec ses belles fenêtres typiques. À l’intérieur, des volumes vertigineux permettent à une petite fille de faire de la balançoire dans le salon. « Ce fut un projet très intéressant, mais aussi chargé d’émotion, explique l’architecte. Parfois, les gens ont du mal à comprendre que l’on puisse toucher à une église. Les habitants du quartier ont finalement bien accueilli le changement. »

Perte de foi

En Suisse comme partout en Europe, les fidèles se font rares. Face à cette perte de foi, les autorités religieuses se retrouvent avec des édifices toujours plus vides, voire totalement délaissés et dont l’entretien s’avère souvent ruineux. Pour le meilleur ou pour le pire, une seule solution s’offre alors à elles : vendre. Églises et temples vivent alors une seconde vie, transformés en maisons d’habitation, en manoirs comme aux États-Unis, en Angleterre ou au Canada, en hôtel 4-étoiles (à Poitiers, en France), en écoles de musique (grâce à l’acoustique forcément favorable), en salles communales. Ou, de manière plus étrange, en cave à vin (en France, à Meaux) voire en boîte de nuit (en France toujours, à Angers).

Églises. Le temple Saint-Luc à Lausanne.
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© Dirk Weiss
À Lausanne, au temple Saint-Luc, on célèbre depuis 2013 la jeunesse et les arts.

À Berne, Cornelius Morscher a tout de suite compris que le volume offert par la chapelle était trop grand pour en faire un seul et même appartement. « Mais la hauteur sous le plafond et la superficie nous ont permis de concevoir trois appartements sur deux étages.

Deux de 170 m², un de 120. Plus un jardin. C’est un projet comme on n’en voit pas tous les jours. D’autant que j’avais trois rôles à jouer, investisseur, architecte et futur habitant ! » La bâtisse, vieille de cent ans, a été conservée autant que faire se peut. La croix a été laissée en place sur le toit : « J’ai voulu garder tous les petits détails, l’identité et la sacralité du lieu, tout en le transformant. Finalement, ce fut assez facile. J’aurais eu plus de mal avec une église gothique ! »

Candidats par centaines

Johannes Stückelberger est Bâlois, historien de l’art et spécialiste de ces volte-face liturgiques. Il estime à 200 le nombre d’églises, chapelles et monastères utilisés à d’autres fins ces vingt-cinq dernières années, et à plusieurs centaines les autres qui attendent de connaître à leur tour une reconversion.

À Pully, à deux pas de Lausanne, l’église a été transformée en école de musique. « C’est en 2015 que les premières réflexions ont été menées pour rechercher un lieu permettant d’accueillir les répétitions de la fanfare « Corps de musique de Pully », et de répondre au manque de locaux disponibles pour l’école, explique Gil Reichen, syndic de la commune vaudoise. Depuis plusieurs années, l’église du Coteau n’était plus utilisée par la paroisse protestante, mais mise à disposition d’une église évangélique. Nous avons pensé qu’il était possible d’optimiser l’utilisation de ce lieu en le réaménageant de manière rationnelle, pour accueillir nos activités musicales tout en conservant les activités de culte qui s’y déroulent. »

Églises. La chapelle Saint-Luc de Berne.
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© Morscher Architekten
Avant-après.
Églises. La chapelle Saint-Luc de Berne.
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© Morscher Architekten
La spectaculaire transformation de l’ancienne chapelle Saint-Luc de Berne.

Résultat, le lieu a trouvé une seconde jeunesse. Selon Gil Reichen : « Le crédit octroyé par le conseil communal en 2016 a été de 696’400 francs. » Les travaux ont permis d’aménager quatre salles de répétition, un vestiaire, une galerie ouverte à l’usage du public, une petite cuisine et un WC accessibles aux personnes à mobilité réduite. « Une salle de culte d’environ 120 m2 reste disponible et est également utilisée pour les répétitions de la fanfare. De plus, le bilan énergétique du bâtiment a été amélioré. »

Maison pour tous

À Genève, le temple des Pâquis s’est transformé en lieu solidaire depuis 2009 et accueille plus de 180 personnes en situation de précarité par jour. À Lausanne, le temple de Saint-Luc est devenu depuis 2013 la maison de quartier de La Pontaise. L’espace accueille des jeunes et des manifestations, ainsi qu’un réfectoire scolaire. « La décision de transformer le temple Saint-Luc a été prise en 2007, explique Nkiko Nsengimana, du Secrétariat général de l’enfance, de la jeunesse et des quartiers de la Ville de Lausanne. Il n’y a pas eu d’oppositions. Il y avait en effet, dans le quartier, des demandes croissantes, en particulier pour l’accueil des jeunes. Le fait qu’elles soient venues d’une initiative citoyenne d’un membre du Conseil communal a aussi beaucoup aidé. »

Un investissement important de la ville (presque 10 millions de francs) était complexe puisque le monument historique était classé, ce qui requérait de préserver l’identité et les valeurs patrimoniales de l’édifice. « Il s’agissait aussi d’intégrer le temple transformé dans le tissu urbain du quartier, comme un lieu de vie et d’échanges ouvert à tous », reprend Nkiko Nsengimana. Une mission accomplie si l’on en juge par la vitalité retrouvée du lieu. Un petit miracle, en somme.

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