Un plongeon dans la Préhistoire. Une zone de Lascaux IV est spécialement consacrée aux explications à partir de quelques exemples de peintures rupestres.
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© Casson-Mann
N° 124 - Automne 2017

Lascaux IV : le musée-expérience

« Lascaux IV », qui a ouvert fin 2016, est bien plus que la copie intégrale de la grotte de Lascaux : prouesse architecturale et scénographique, il fait revivre au visiteur le même choc que quatre adolescents avaient eu en découvrant en 1940 la « Chapelle Sixtine de l’art pariétal ».

Le 8 septembre 1940, Marcel Ravidat, un chef de bande tout juste majeur, se promène dans la forêt de Montignac, un village d’à peine 3 000 habitants. Sorte de « Vallée de la Préhistoire », cette région de la Dordogne, dans le sud-ouest de la France, renferme certains des plus importants sites préhistoriques d’Europe.

Il arrive à convaincre ses copains et, le 12 septembre 1940, il y revient avec Georges Agniel, 16 ans, Jacques Marsal, 15 ans, et le tout jeune Simon Coencas, 13 ans. Les quatre pieds nickelés partent à l’aventure : Marcel avait fabriqué une lampe à huile rudimentaire. Armé d’un simple coutelas, ils agrandissent le trou qui perce un grand éboulis. Plus tard, on comprendra que, si la grotte et ses peintures sont si bien conservées, c’est qu’un pan de la colline s’est effondré sur son entrée il y a des milliers d’années mais que, très récemment avant le passage des garçons, un arbre s’est déraciné, laissant derrière lui un trou béant.

Les ados se glissent dans la cavité. À la lumière vacillante de leur lampe faiblarde, ils voient émerger du noir des animaux gigantesques qui semblent galoper autour d’eux : des chevaux, des cerfs, des aurochs et cet animal étrange avec deux grands traits sur le front qui a été surnommé « la Licorne ». Ils ne le savent pas encore mais ce sont environ 20 000 ans qui les contemplent. Ils viennent de découvrir une grotte où se succèdent 600 représentations d’animaux, ainsi que la fameuse peinture d’un chasseur qui semble succomber à l’attaque d’un bison. C’est une des découvertes archéologiques les plus prestigieuses du XXe siècle.

Plus vrai que vrai. La reproduction, comme ici un taureau ailé, est aussi fidèle que possible.
Plus vrai que vrai. La reproduction, comme ici un taureau ailé, est aussi fidèle que possible. © Atelier des Fac-Similés du Périgord
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Plus vrai que vrai. La reproduction, comme ici un taureau ailé, est aussi fidèle que possible.
Plus vrai que vrai. La reproduction, comme ici un taureau ailé, est aussi fidèle que possible. © Atelier des Fac-Similés du Périgord
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Un résultat bluffant. Francis Ringenbach, directeur artistique de l’Atelier des fac-similés du Périgord, inspecte une paroi achevée.
Un résultat bluffant. Francis Ringenbach, directeur artistique de l’Atelier des fac-similés du Périgord, inspecte une paroi achevée. © Georges Buchet
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« Juré, craché » : les ados se promettent de garder le secret. Mais il s’évente vite et des milliers de curieux viennent voir cette nouvelle 8e merveille du monde. Déjà, la surfréquentation du site hante Lascaux. De 1948 à 1963, un million de visiteurs affluent, rompant l’équilibre naturel de la cavité. Dès 1955, apparaissent sur les parois des algues et des bactéries. Le 20 mars 1963, André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles, fait fermer la grotte.

Mais la demande du public reste vive, en particulier après le classement par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, en 1979.

M. de Larochefoucauld, ancien propriétaire du site, lance alors le projet d’un fac-similé au début des années 1970. Avec des moyens artisanaux, il fait réaliser une réplique partielle. Les difficultés financières viendront cependant sonner le glas du projet. En 1978, le Conseil général décide de racheter le fac-similé et les travaux reprennent. La copie, appelée « Lascaux II », reproduit la Salle des Taureaux et le Diverticule Axial, ce qui représente la moitié des peintures de l’ensemble de la grotte. Ouvert le 18 juillet 1983, près de 10 millions de visiteurs s’y sont rendus depuis.

« Lascaux II était déjà un exploit de reproduction à l’époque. Il a fallu dix ans, avec des techniques empiriques, avant l’ouverture en 1983. Mais Lascaux II ne reproduit que la moitié des peintures », explique Christophe Varaillon, directeur des Bâtiments départementaux de Dordogne. « Et ses 270 000 visiteurs (en 2015) se stationnent sur un parking au pied de la colline, ce qui risque d’endommager la grotte. L’État, propriétaire de la grotte originale, voulait sanctuariser la colline », ajoute-t-il.

Un bâtiment intégré dans le paysage

Un concours de maîtrise d’œuvre est lancé en 2012 pour « Le Centre international d’art pariétal Montignac-Lascaux ». C’est le norvégien Snohetta qui l’emporte, avec le britannique Casson Mann pour la scénographie. Snohetta est bien connu pour être notamment à la tête des chantiers de Times Square à New York et du siège du quotidien français Le Monde à Paris. « Ce qui a plu dans cette offre, c’est l’intégration du bâtiment dans le paysage. On a l’impression que c’est la continuité de la colline. La façade est comme une faille dans la colline », se souvient M. Varaillon.

« Comme pour tous nos projets, l’important est l’intégration dans le paysage. Nous avons enterré le projet dans la colline. La façade vitrée est l’ouverture dans cette dernière, explique Rune Veslegard, Project Manager de Lascaux IV pour Snohetta. Et l’intérieur rappelle la nature : toutes les surfaces sont en béton, sablé horizontalement pour reproduire les strates qu’on trouve dans les couches géologiques », ajoute-t-il.

C’est cette même intégration au paysage qui a été appréciée lors de tests réalisés après la construction du bâtiment, qui n’avait pas encore reçu les peintures. Invité à venir voir la structure, le public a approuvé avec « un taux de satisfaction de 100% », indique M. Varaillon. Mais l’objectif poursuivi allait bien au-delà de la simple restitution de « la magie de la grotte originale. Nous voulions faire partager l’émotion des quatre adolescents qui l’ont découverte après guerre. Tout a été pensé pour restituer leur expérience. Le but est de reproduire le plus fidèlement possible la grotte tout en la modifiant un peu pour la retrouver telle qu’elle avait été découverte par les adolescents, sans les aménagements qui ont été faits ultérieurement pour les touristes. Les visiteurs voient la grotte telle qu’elle a été découverte », résume M. Varaillon. Tout est fait pour précipiter le visiteur du XXIe siècle jusqu’à la Préhistoire.

Un édifice lumineux. Des puits de lumière ouvrent le bâtiment sur l'extérieur.
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© Dan Courtice
Un édifice lumineux. Des puits de lumière ouvrent le bâtiment sur l'extérieur.
Prouesse architecturale. Le bâtiment, œuvre du cabinet norvégien Snohetta, est comme une faille dans la colline de Lascaux.
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© Dan Courtice
Prouesse architecturale. Le bâtiment, œuvre du cabinet norvégien Snohetta, est comme une faille dans la colline de Lascaux.

Rune Veslegard raconte : « On entre comme dans une faille. On monte par une plateforme élévatrice jusqu’à la toiture pour arriver à un belvédère. On entend les sons de la nature, les odeurs de la forêt et nous sommes en pleine lumière, puis on s’enfonce dans la galerie, qui se situe à la limite des arbres. Petit à petit, les sons disparaissent, il fait de plus en plus sombre et de plus en plus frais, jusqu’à 12 degrés. L’entrée de la grotte est faite de parois de béton et de murs de pierres sèches qui montent au fur et à mesure de l’avancée des visiteurs jusqu’à 10 mètres de hauteur. Le visiteur se sent enfermé. C’est une préparation à l’entrée de la grotte, sombre et presque claustrophobique. On a le sentiment physique de découvrir, comme les ados qui pénétraient dans la grotte. Avant la salle des fac-similés, où sont reproduites les peintures, le visiteur se retrouve dans la zone 1, dite « l’abri », où « il fait complètement noir ». « Le visiteur est totalement aveugle avant d’entrer dans la zone 2, celle des expositions puis, soudain, on se trouve dans un autre monde. Toutes les couleurs des peintures forment un contraste énorme avec les murs sombres. Ce n’est pas un musée. C’est une expérience très physique. » « Afin, encore une fois, de laisser place à l’expérience de la découverte, l’éclairage a été conçu afin de reproduire les lampes à huile. »

Aller plus loin. La Galerie de l'imaginaire propose d’explorer les liens entre les différentes œuvres artistiques depuis l’art pariétal jusqu’à l’art contemporain.
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© Dan Courtice
Aller plus loin. La Galerie de l'imaginaire propose d’explorer les liens entre les différentes œuvres artistiques depuis l’art pariétal jusqu’à l’art contemporain.

La « torche », guide inventé pour Lascaux IV

De même, pour éviter toute distraction, le guide interactif dont sont équipés les visiteurs ne fonctionne pas dans la zone des fac-similés, « car c’est la présence physique qui est importante », explique M. Veslegard.

Ce n’est que dans les autres zones que fonctionne « La torche », un outil très innovant inspiré de la lampe de fortune qu’avait dû se confectionner le découvreur de la grotte, Marcel Ravidat, pour explorer les lieux en 1940.

Contrairement à son nom, « la torche » n’éclaire pas, mais, quand on l’approche d’une peinture, elle affiche une succession d’informations sur son écran grâce à un système de radio- identification RFID (radio frequency identification).

La pédagogie pour mot-clef. L'Atelier de Lascaux est spécialement consacré à des explications plus poussées de certaines peintures.
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© Dan Courtice
La pédagogie pour mot-clef. L'Atelier de Lascaux est spécialement consacré à des explications plus poussées de certaines peintures.

« C’est un compagnon de visite inventé de toutes pièces », explique Nicolas St-Cyr, muséographe qui a supervisé la scénographie faite par Casson Mann. « C’est une mini-tablette avec des écouteurs qui se déclenche automatiquement au passage du visiteur. Plus nécessaire d’appuyer sur le bouton et, ainsi, le visiteur n’est pas rivé sur l’écran. » Cet outil magique trouve toute son utilité dans la zone 3, où sont exposées les parties de la grotte les plus importantes, reproduites à l’échelle 1, avec une précision au dixième de millimètre. Certains fragments sont répétés des fac-similés mais certains sont inédits.

« La zone 2 est un sanctuaire : quand on y entre, on se tait et on regarde. C’est l’état de contemplation. Puis, après seulement, vient la compréhension, dans la zone 3 », explique Nicolas St-Cyr. Le chantier, lancé le 24 avril 2014, aura coûté 57 millions d’euros, contre les 50 prévus.

Prouesse architecturale, Lascaux IV est également une prouesse technique sans précédent : celle de reproduire les 900 m² de parois peintes. « Le tout en trente-huit mois, cela a été un grand défi à réaliser », rappelle Francis Ringenbach, di-recteur artistique et production aux Ateliers des fac-similés du Périgord (AFSP). Pour 6,5 millions d’euros (hors taxes), l’AFSP a réalisé beaucoup plus que Lascaux II, qui avait nécessité dix ans pour ne reproduire que la moitié des peintures.

Réplique parfaite. Le visiteur est plongé dans la grotte sans même réaliser qu’il s’agit d’une copie.
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© Dan Courtice
Réplique parfaite. Le visiteur est plongé dans la grotte sans même réaliser qu’il s’agit d’une copie.

« On a développé de nouvelles méthodes, explique M. Ringenbach. Nous avons utilisé une machine à projeter la résine, ce qui nous a permis de réduire le temps de travail de trois semaines à deux jours. Et surtout, on projette le modèle 3D de la grotte originelle directement sur la paroi à peindre. Cette image 3D suit le relief, alors qu’avant, l’image simple que l’on projetait devait être calée en fonction du relief de la paroi. Cela prenait des heures. Nous avons un gain de temps et de précision redoutable, avec une finesse de l’ordre du dixième de millimètre », explique le directeur.

Pourtant, la tâche a été ardue. « Il fallait non seulement reproduire la peinture mais également les effets », explique-t-il. Pour respecter la façon des hommes préhistoriques, qui peignaient souvent avec leurs propres doigts, les artistes de l’Atelier ont utilisé « toutes les méthodes, explique M. Ringenbach. Les brosses, parfois à dents, les pinceaux, pointus, plats, en éventail ou parfois à un poil. On les abîme et on les use pour reproduire tel ou tel effet. »

« Le résultat est bluffant. Le pari est gagné, se réjouit le directeur. Nous sommes arrivés à une copie fidèle. » « Oui, on a vraiment l’impression d’être dans la vraie grotte, confirme Christophe Varaillon. « Les fac-similés sont identiques à l’inouï. On se rapproche très près des émotions des adolescents, mais la visite se passe dans des conditions plus agréables », renchérit Nicolas Saint-Cyr, un des rares à avoir pu se rendre dans la grotte originelle.

Ainsi, pour la première fois depuis la fermeture de la grotte en 1963, le public va pouvoir la « voir » dans sa totalité, sans y être.

Un cabinet norvégien. Snohetta, maître d’œuvre de Lascaux IV, est notamment connu pour avoir réalisé le siège du quotidien français « Le Monde » à Paris.
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© Snohetta and MIR
Un cabinet norvégien. Snohetta, maître d’œuvre de Lascaux IV, est notamment connu pour avoir réalisé le siège du quotidien français « Le Monde » à Paris.

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