Protégées des viols et des agressions. Malgré l’insalubrité du bidonville et sa surpopulation, les femmes se sentent plus en sécurité à Kathputli que dans les rues de New Delhi.
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Protégées des viols et des agressions. Malgré l’insalubrité du bidonville et sa surpopulation, les femmes se sentent plus en sécurité à Kathputli que dans les rues de New Delhi. © Jean-Marie Hosatte / Abbadan
N° 120 - Été 2016

Kathputli, la ville des magiciens et cracheurs de feu

Au cœur de New Delhi, le bidonville de Kathputli rassemble la plus grande communauté d’artistes vivants au monde. Trente mille familles vivent dans ce chaos de masures et de ruelles inondées que les autorités de la capitale indienne ont décidé de raser pour édifier, à la place, un quartier d’affaires. Mais des milliers de magiciens, d’acrobates, de montreurs de serpents, de cracheurs de feu refusent de quitter leurs maisons. Malgré son insalubrité, Kathputli est un îlot de sécurité au cœur d’une mégapole gangrenée par la violence. À Kathputli, les enfants vont à l’école, l’eau est disponible en abondance, l’électricité arrive dans chaque foyer et personne ne meurt de faim. L’acharnement des habitants à défendre leurs maisons promet de nombreuses années de sursis au ghetto des magiciens.

Kathputli, nord de l'Inde. Les enfants de Kathputli apprennent leurs numéros en assistant aux spectacles que leurs aînés organisent, en toutes occasions, dans les ruelles du bidonville.
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© Jean-Marie Hosatte / Abbadan
Kathputli, nord de l'Inde. Les enfants de Kathputli apprennent leurs numéros en assistant aux spectacles que leurs aînés organisent, en toutes occasions, dans les ruelles du bidonville.
Les marionnettes. Quand elles sont trop usées pour être montrées au public, les poupées cassées sont brulées sur un bûcher, et leurs cendres sont dispersées dans les eaux des fleuves sacrés, Kathputli.
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© Jean-Marie Hosatte / Abbadan
Les marionnettes. Quand elles sont trop usées pour être montrées au public, les poupées cassées sont brulées sur un bûcher, et leurs cendres sont dispersées dans les eaux des fleuves sacrés.
Un père, montreur de serpents, initie sa fille à Kathputli. La municipalité de New Delhi a déclaré la guerre aux montreurs de serpents. Il leur est interdit de se produire dans les rues et sur les places pour des raisons de sécurité.
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© Jean-Marie Hosatte / Abbadan
Un père, montreur de serpents, initie sa fille. La municipalité de New Delhi a déclaré la guerre aux montreurs de serpents. Il leur est interdit de se produire dans les rues et sur les places pour des raisons de sécurité.

Les chats qu’il vénère ont appris à Lala Bhat, l’un des chefs des familles de Kathputli, leur agilité précautionneuse. En équilibre sur une pierre que vient lécher un ruisseau d’eau sale,  le  jeune  homme  prend  soin  d’éviter  tout  contact  entre ses pieds nus et le courant d’un égout à ciel ouvert qui charrie les déchets des 3 500 familles de Kathputli, un bidonville, au centre de New Delhi.

Des porcs se vautrent dans un cloaque où va s’épandre ce ruisseau d’immondices. Les bêtes, énormes, sont trop acca-blées de chaleur pour disputer à quelques chiffonniers des restes de nourriture  flottant  à  la  surface  des eaux puantes.

Lala Bhat désigne la mare qui s’étend devant lui « Voilà la limite de Kathputli. Au-delà commence l’enfer. Les gens y vivent nus et quand ils sont épuisés ils s’endorment, ou meurent à l’en-droit où leurs forces les ont abandonnés. »

Le sort terrible des mendiants les plus misérables de New Delhi est épargné aux 50 000 habitants de Kathputli « C’est comme si les dieux nous tenaient, au bout d’un fil, juste au-dessus des crocs de la très grande misère. Les dieux nous protègent.  Ils  doivent  savoir  qu’ils  n’auront  jamais  de  servi-teurs plus dévoués que nous, les marionnettistes, les magiciens et les montreurs de serpents de Kathputli. »

A chaque détour, le spectacle surprend le visiteur. Les cracheurs de feu se défient, les danseuses répètent leurs ballets. A 10 ans, certains artistes sont déjà considérés comme des stars dans leur communauté.
A chaque détour, le spectacle surprend le visiteur. Les cracheurs de feu se défient, les danseuses répètent leurs ballets. A 10 ans, certains artistes sont déjà considérés comme des stars dans leur communauté. © Jean-Marie Hosatte / Abbadan
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A chaque détour, le spectacle surprend le visiteur. Les cracheurs de feu se défient, les danseuses répètent leurs ballets. A 10 ans, certains artistes sont déjà considérés comme des stars dans leur communauté.
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A chaque détour, le spectacle surprend le visiteur. Les cracheurs de feu se défient, les danseuses répètent leurs ballets. A 10 ans, certains artistes sont déjà considérés comme des stars dans leur communauté.
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Le quartier de maisons aux murs de briques biscornus abrite la plus grande communauté d’artistes vivants au monde. Dans toutes les autres capitales de la planète, un groupe humain aussi nombreux et aussi créatif serait considéré comme un joyau  du  patrimoine  commun.  New  Delhi  ne  veut  plus  s’offrir ce luxe. Le prix des terrains sur lesquels les habitants ont édifié leur village de bric et de broc au cœur de la mégapole s’estime en millions de dollars. Les promoteurs, soutenus par les autorités locales et le gouvernement fédéral indien, ont imaginé d’édifier ici l’une de ces « smart cities » dont rêve le premier ministre Narenda Modi à la place du bidonville. Les habitants ont été priés de vider les lieux pour laisser la place à des familles qui auront les moyens de payer au moins 500 000 dollars et jusqu’à plusieurs millions pour acquérir un appartement dans un complexe climatisé, aseptisé, sécurisé par des gardes privés.

Les chefs de la communauté de Kathputli incitent les habitants des bidonvilles à ne pas se soumettre aux ordres d’ex-pulsion que leur envoie l’administration de New Delhi. Lala Bhat  justifie  l’entêtement  des  familles  au  nom  desquelles  il affirme parler « Nos pères se sont installés ici sur ces terrains dont personne ne voulait, il y a au moins cinquante ans. Il n’y avait rien ici. C’était la périphérie la plus désolée de Delhi.

Ils ont assaini les terrains, ils ont construit leurs maisons que nous entretenons. Aujourd’hui nous avons des magasins, des écoles. Delhi s’est développée et Kathputli se retrouve main-tenant au centre de la ville. Si on nous chasse d’ici, on va nous envoyer vers l’inconnu, loin de tout, pour tout rebâtir. Et dans vingt ans, cela recommencera. La ville nous rattrapera et on nous demandera de partir, encore une fois. »

Les  sombres  intuitions  de  Lala  Bhat  sont  confirmées  par les analyses de tous les démographes qui étudient les migrations. Delhi, comme toutes les autres villes d’Asie, est appelée à devenir une mégapole aux dimensions tout simplement inconcevables. « Lorsque ce siècle se termine-ra,  affirment  certains  spécialistes,  l’humanité  sera  devenue une espèce totalement urbaine. » Un tiers de la population mondiale participera tôt ou tard à ce gigantesque exode qui prend la dimension d’un bouleversement géologique accéléré en Inde, en Chine, au Bangladesh, dans toute l’Afrique et en Asie du Sud-Est. En 1950, 309 millions d’habitants de ce que l’on appelait alors les pays en voie de développement vivaient en ville. Ils seront 4 milliards au moins en 2050. Le milliard d’humains qui survivent dans les campagnes de la planète  avec  moins  de  un  dollar  par  jour  a  déjà  commencé à se déplacer vers les villes. Rien ne pourra plus enrayer ce mouvement, car pour toutes les personnes concernées c’est une simple question de survie. La pauvreté extrême reste essentiellement un problème rural. La vie en ville, même  dans  des  conditions  effroyables  offre  infiniment  plus de chances aux plus pauvres d’avoir accès aux soins, à l’éducation, aux communications, aux transports et à la culture.

Les illusionnistes sont les artistes préférés des enfants. Les magiciens inventent sans cesse de nouveaux tours qu’ils testent sur les badauds, dans le bidonville de Kathputli, avant d’aller se produire dans les rues.
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Les illusionnistes sont les artistes préférés des enfants. Les magiciens inventent sans cesse de nouveaux tours qu’ils testent sur les badauds, dans le bidonville, avant d’aller se produire dans les rues.
Les artistes se produisent partout. Ils s’installent pendant quelques minutes avant d’être chassés par la police.
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Les artistes se produisent partout. Ils s’installent pendant quelques minutes avant d’être chassés par la police.
Les contes des marionnettistes. La beauté des femmes, les intrigues amoureuses, la jalousie, les trahisons sont des thèmes d’inspiration essentiels.
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Les contes des marionnettistes. La beauté des femmes, les intrigues amoureuses, la jalousie, les trahisons sont des thèmes d’inspiration essentiels.

Les bidonvilles font office d’absorbeurs de choc entre les villes et le flot des migrants. Mais la pression de l’exode vers les cités est si forte que les anciens bidonvilles, à l’intérieur des villes historiques, se remplissent de nouveaux habitants que rien ne peut  plus  empêcher  d’affluer.  A  Delhi,  le  phénomène  prend une dimension dantesque. Il y a 40 ans, 20 000 personnes vivaient dans les bidonvilles de Delhi. Aujourd’hui, 4 millions survivent dans des zones d’habitat insalubres, précaires, aux conditions d’hygiène épouvantables et sans accès aux ser-vices publics.

Aujourd’hui,  le  territoire  de  Delhi  serait  parsemé  d’un  millier de bidonvilles ! Kathputli est l’un d’eux. « Rien n’est plus faux, proteste Lala Bhat ! Kathputli est un village dans la ville, une communauté. Nous avons hérité de valeurs et d’un art que nous ont transmis nos ancêtres. Nous n’avons jamais mendié. Nos vieux ne meurent pas de faim, isolés. Nos enfants vont à l’école et sont soignés. Si nous sommes chassés, c’est toute la communauté qui disparaîtra avec une tradition vieille de plu-sieurs milliers d’années. »

« En  hindi,  poursuit  le  jeune  homme,  Kathputli  désigne  les poupées que nous utilisons pour nos spectacles. Depuis mille ans, nous les faisons sur le même modèle. La tête est en bois, le visage est peint et le corps est en coton. Elles sont habillées des plus beaux tissus que nous pouvons acheter sur les marchés parce que les histoires que nous racontons sont toujours merveilleuses. »

La plupart des artistes de Kathputli appartiennent à la communauté Bhat, une branche de la caste supérieure des brahmanes. Au temps des rois et des princes, les Bhats avaient la charge d’établir la généalogie de leurs maîtres et de chanter leurs guerres et leurs amours. Les marionnettes sont tout ce qui reste des souverains fabuleux de l’Inde ancienne. « Ces poupées nous servent à raconter des contes dont les personnages principaux sont des princesses amoureuses, des rois cruels, des reines tombées sous le charme de magiciens perfides. Les dieux, Kali, Shiva, Ganesh, même si nous ne manipulons pas de marionnettes à leur image, sont souvent des acteurs invisibles mais très actifs dans nos représentations. »

Protégées des viols et des agressions. Malgré l’insalubrité du bidonville et sa surpopulation, les femmes se sentent plus en sécurité à Kathputli que dans les rues de New Delhi.
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Protégées des viols et des agressions. Malgré l’insalubrité du bidonville et sa surpopulation, les femmes se sentent plus en sécurité à Kathputli que dans les rues de New Delhi.
Protégées des viols et des agressions. Malgré l’insalubrité du bidonville et sa surpopulation, les femmes se sentent plus en sécurité à Kathputli que dans les rues de New Delhi.
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Chaque famille a sa spécialité. L’art du père est transmis à ses enfants dès que ceux-ci savent mettre un pied devant l’autre. Les petits enfants de Kathputli découvrent la chorégraphie des ballets traditionnels, l’art d’escamoter une pièce où d’envoûter un cobra en même temps qu’ils apprennent à lire et à écrire. Les artistes de Kathputli ont connu leur âge d’or quand leur notoriété grandissante a fait de leurs numéros les attractions que l’on se devait d’offrir aux invités pendant les noces, les cérémonies religieuses et parfois les rassemblements politiques. Hôtes permanents de tous ces événements où chacun prend soin d’apparaître beau et bien vêtu, les habitants de Kathputli ont le souci de leur apparence. Même le plus misérable, le plus désespéré ne songerait à s’exhiber en haillons. Les femmes se soumettent à leurs exténuantes corvées quotidiennes sans jamais renoncer à se montrer aussi belles qu’elles le pourront. De l’aube au crépuscule, les ruelles du bidonville si étroites que deux personnes ne peuvent se croiser, sont illuminées de fulgurances multicolores. Basanti Devi, la plus proche voisine de Lala Bhat, passe la moitié de l’année dans les palais des riches émirats du Golfe. Personne ne maîtrise mieux qu’elle l’art de décorer le corps des femmes avec du henné. Son talent a fait sa fortune, mais elle revient toujours à Kathputli. La porte de la pièce sans meuble où elle officie est toujours ouverte aux femmes et aux jeunes filles du bidonville :  « Elles doivent être belles parce que nos hommes passent leurs journées les yeux plantés dans ceux de leurs poupées merveilleuses. Il faut que la réalité soit aussi belle que les histoires qu’ils racontent. Quand ils sortent des chambres de princesses de bois, leur repas ne doit pas leur être servi par une souillon mal fagotée dans un sari déchiré. Ces poupées attirent nos hommes dans un monde merveilleux, nous devons leur donner le goût de vivre dans la réalité. Kathputli sent mauvais, les maisons s’effondrent, mais aucune femme de Delhi ne peut espérer devenir aussi belle, aussi charmante que les filles de notre quartier. »

Tatouages. Les femmes mettent un point d’honneur à toujours être joliment vêtues et parées.
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© Jean-Marie Hosatte / Abbadan
Tatouages. Les femmes mettent un point d’honneur à toujours être joliment vêtues et parées.
Tatouages. Les femmes mettent un point d’honneur à toujours être joliment vêtues et parées.
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Comme les femmes de chair, les marionnettes de Kathputli vieillissent aussi. « Je sens quand une poupée n’en peut plus d’être montrée, raconte Lala Bhat. Elle est moins docile au bout de mes doigts. Ses vêtements se ternissent et je  peux  bien  repeindre  son  visage,  les  spectateurs  reconnaissent une trop vieille connaissance. »

Quand une poupée meurt, on ne la jette pas sur un tas d’or-dures. On ne la donne pas aux enfants pour qu’ils s’exercent à devenir maîtres dans l’art d’insuffler une vie dans des cœurs de coton, des rêves dans des têtes de bois. Au bout de leur vie, les marionnettes de Kathputli sont posées sur un bûcher de bois précieux et leurs cendres sont dispersées dans la rivière Yamuna dont les eaux sont aussi sacrées que celles du Gange. Le fleuve qui traverse New Delhi conduit directement l’âme des marionnettes et des hommes de bien vers le para-dis hindou. C’est aussi la rivière la plus polluée de la planète. Les habitants de la capitale indienne y déversent le plus gros des 15 000 tonnes d’ordures ménagères qu’ils produisent chaque jour. Le cours du fleuve devenu égout se grossit quotidiennement de 1 200 000 m3 d’eaux usées. Le taux de bactéries pathogènes dans les échantillons prélevés dans ce cloaque est 640 000 fois supérieur aux normes internationales ! L’air que l’on respire à New Delhi est un poison à peine moins toxique que l’eau que ses habitants les plus pauvres sont obligés de boire.

Les autorités indiennes désignent les habitants des bidonvilles comme les principaux responsables de cette faillite environnementale et menacent de raser ces quartiers insalubres. En 1975, Sanjay Gandhi, le fils du premier ministre Indira Gandhi, avait envoyé l’armée, la police et les bulldozers détruire les bidonvilles de Delhi. Il est mort dans un accident d’avion quelques mois plus tard. Juste avant les Jeux du Commonwealth de 2010, de nombreux quartiers ont été aplatis et remplacés par des stades, des bâtiments administratifs, des bureaux. Les habitants de Kathputli font remarquer que les promoteurs qui ont dirigé ces opérations ont tous connu d’incroyables revers de fortune une fois leurs projets réalisés.

« On appelle Kathputli, le Ghetto des Magiciens, explique Lala Bhat. Mais il y a aussi parmi nous des hommes saints qui sauront convaincre nos dieux de punir ceux qui nous chasseront de nos maisons et de ces rues que nous aimons tant. »

Un labyrinthe de ruelles. Les enfants, en jouant, inventent les aventures fabuleuses qu’ils feront bientôt vivre à leurs marionnettes.
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© Jean-Marie Hosatte / Abbadan
Un labyrinthe de ruelles. Les enfants, en jouant, inventent les aventures fabuleuses qu’ils feront bientôt vivre à leurs marionnettes.

Footnotes

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