Les rizières de Munduk dans le centre de Bali. Sous le soleil brûlant, elles deviennent étincelantes.
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Les rizières de Munduk dans le centre de Bali. Sous le soleil brûlant, elles deviennent étincelantes. © Georges Bourget
N° 117 - Été 2015

Indonésie, l’archipel des sensations

17 500 îles saupoudrées sur une guirlande de 5 000 kilomètres tendue sur l’équateur, plus de 54 000 kilomètres de côtes, 300 groupes ethniques, 500 langues : l’Indonésie, plus grand archipel au monde, est un patchwork d’émotions. Les paysages sublimes des volcans de java ou de la jungle de Bornéo, en passant par les plages de sable fin de Bali, s’ajoutent aux joutes tribales de Papouasie ou aux funérailles sacrificielles du pays Toraja pour offrir un dépaysement assuré.

Prambanan. Un ensemble de 240 temples construits au IXe siècle dans le centre de l’île de Java, à proximité de Yogyakarta, et inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité
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Prambanan. Un ensemble de 240 temples construits au IXe siècle dans le centre de l’île de Java, à proximité de Yogyakarta, et inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

De l’Indonésie, beaucoup ne connaissent que les plages de Bali, les bars et boîtes de nuit branchés de ses stations balnéaires devenues une extension de l’Australie, tant les touristes de ce pays voisin y abondent.

Mais le quatrième pays le plus peuplé de la planète, avec 240 millions d’habitants, a bien plus à offrir que la bronzette ou des surfeurs blonds peroxydés caressant l’écume des vagues.

Mosaïque de cultures séparées par mers et jungles, le premier pays musulman au monde par sa population a su garder une diversité très enrichissante. Il se targue d’entretenir un islam modéré et d’avoir neutralisé les djihadistes qui avaient semé la terreur dans la série d’attentats des années 2000, faisant fuir les touristes.

Aux côtés de la majorité musulmane (90 %) figurent d’importantes minorités hindouiste, majoritaire à Bali, mais également bouddhiste et chrétienne. Situé sur la route des épices récoltées aux Moluques (est), ce pays très hétérogène, dont les contours actuels ont été dessinés il y a moins d’un siècle, a absorbé comme une éponge les influences indienne, chinoise, musulmane puis occidentale. L’éventail ethnique est donc très large, de la province d’Aceh, berceau de l’islam indonésien dans le nord-ouest du pays, à la Papouasie, terre de jungles à l’extrême est où certaines tribus animistes n’ont vu leur premier Blanc qu’il y a quelques décennies.

Le temple Pura Ulun Danu Bratan. Sur le lac Bratan, dans le centre de Bali, des « meru » se reflètent sur le miroir du lac, dédié à la déesse Dewi Danu.
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© Georges Bourget
Le temple Pura Ulun Danu Bratan. Sur le lac Bratan, dans le centre de Bali, des « meru » se reflètent sur le miroir du lac, dédié à la déesse Dewi Danu.
Une fermière repique le riz dans les rizières de Jatiluwih, dans le centre de Bali. Référencées par l’UNESCO, elles portent bien leur nom qui signifie « vraiment merveilleuses ».
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Une fermière repique le riz dans les rizières de Jatiluwih, dans le centre de Bali. Référencées par l’UNESCO, elles portent bien leur nom qui signifie « vraiment merveilleuses ».

Les trois siècles et demi de colonisation néerlandaise n’ont laissé que très peu de traces : les rares vestiges de l’ancienne Batavia, devenue Jakarta, sont pour la plupart en ruines et à l’abandon, quand ils n’ont pas été détruits pour faire place aux gratte-ciel de verre et d’acier qui jouxtent les bidonvilles pestilentiels de la mégapole.

L’influence indienne est beaucoup plus marquée. Les puissants royaumes indianisés de l’île de Java, dont l’âge d’or a façonné le pays du VIIIe au Xe siècle, nous ont laissé le sublime mandala bouddhique de Borobudur, plus ancien que celui d’Angkor au Cambodge, ainsi que les temples tout proches de Prambanan.

Inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO, ces sites sont un must de toute visite touristique, surtout si l’on fuit la ville toute proche de Yogyakarta, à la circulation dantesque, pour préférer séjourner dans la campagne alentour.

Peu y a changé depuis des siècles et, dans la touffeur tropicale, les paysans mènent encore leurs buffles au labour dans les rizières en terrasses, à l’ombre de volcans majestueux.

Plus vaste zone volcanique du monde, l’Indonésie est assise sur trois plaques tectoniques, qui ont fait surgir 500 « gunung api » (montagnes de feu), dont environ 150 actifs. Pour le touriste, le choix est immense, du Merapi au paysage lunaire (près de Yogyakarta) jusqu’au fabuleux Kawah Ijen (dans l’extrême est de Java) dont le cratère abrite un lac majestueux aux eaux turquoise. Sur ses flancs, des centaines de « forçats du soufre » récoltent le précieux minerai, détruisant leurs poumons pour quelques roupies indonésiennes.

Les rizières de Puri Lumbung, près de Munduk, dans le centre de Bali.
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© Georges Bourget
Les rizières de Puri Lumbung, près de Munduk, dans le centre de Bali.

Les cendres fertiles, et le climat tropical, ont permis à l’île de Java de devenir le grenier de l’Indonésie. La beauté des rizières vert tendre luisant sous le soleil de plomb le dispute à l’harmonie des plantations de thé accrochées en rangées ordonnées aux flancs de collines perdues dans la brume.

Mais il faut savoir aller au-delà de la traditionnelle Java pour apprécier l’Indonésie, un des derniers pays où l’on peut encore découvrir une nature vierge, à la végétation exceptionnelle parmi les plus riches au monde.

Une forêt tropicale humide recouvre la majeure partie de l’Indonésie, en particulier à Kalimantan (partie indonésienne de l’île de Bornéo), Sumatra, Sulawesi (anciennes Célèbes) et en Papouasie occidentale. Mais il faut faire vite et battre de vitesse les tronçonneuses qui rongent cet éden pour faire place aux mines ou aux palmiers à huile, nouvelle vache à lait de l’Asie du Sud-Est.

Couverte jusqu’à peu à 75 % de forêt, l’Indonésie ne l’est plus aujourd’hui qu’à 6 %. Deux millions d’hectares de forêt y disparaissent chaque année, soit l’équivalent de six terrains de football chaque minute. Les îles de Java et de Sulawesi sont déjà déforestées et on estime que 98 % des forêts tropicales d’Indonésie pourraient disparaître d’ici à 2022, en particulier sur l’île de Bornéo.

Dans les années 60, Bornéo était recouverte de forêt à près de 100 %, contre 25 % seulement actuellement. Au même titre que l’Amazonie, le pays représente pourtant une réserve de biodiversité vitale, non seulement pour lui-même mais également pour la planète. L’Indonésie compte en effet 12 % des mammifères dans le monde, 16 % des reptiles et amphibiens, 25 % des espèces d’oiseaux…

Habitations traditionnelles au centre de Bali. Tout autour, les rizières de Munduk forment une sorte de barrière naturelle.
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© Georges Bourget
Habitations traditionnelles au centre de Bali. Tout autour, les rizières de Munduk forment une sorte de barrière naturelle.

La menace est réelle sur une faune déjà en voie de disparition et souvent unique : les tigres et rhinocéros de l’île de Sumatra, les éléphants, les orangs-outans ou les gibbons de Kalimantan. Le pays abrite en outre certaines des espèces les plus étranges de la planète, comme le varan de Komodo, animal antédiluvien dont la survie jusqu’à notre ère constitue encore un mystère. Ce « dragon », comme les Indonésiens le surnomment, est le plus grand lézard du monde, pouvant mesurer jusqu’à 3 mètres. Espèce vieille de 25 millions d’années, elle n’existe plus de nos jours à l’état sauvage que dans le parc national de Komodo et sur l’île voisine de Florès.

Une visite de l’île de Komodo doit absolument figurer sur le carnet du voyageur, de préférence en la couplant avec une croisière dans les petites îles de la Sonde (Bali, Lombok, Florès, Komodo…). Le voyage se fait à bord d’un « pinisi », bateau traditionnel en bois, moyen exceptionnel de découvrir les fabuleux îlots des alentours de Florès, bordés de plages de sable fin frangées de cocotiers, de coraux multicolores et de villages de pêcheurs traditionnels, dont certains chassent encore la baleine. Sous l’eau, la biodiversité est encore plus impressionnante. Baignée par les océans Pacifique et Indien, l’Indonésie est recouverte par les mers sur quatre cinquièmes de sa surface, soit plus de 3 millions de kilomètres carrés.

Paradis des plongeurs, elle rassemble certains des plus beaux spots de la planète et en particulier Raja Ampat, un chapelet de 610 îlots paradisiaques à l’extrême ouest de la Papouasie indonésienne qui recèle « probablement la plus importante biodiversité marine au monde », selon une étude de référence établie en 2002 par l’organisation Conservation International (CI). La Papouasie occidentale, sorte de dernière frontière qui couvre la partie ouest de l’île de Nouvelle-Guinée, offre également la possibilité quasi unique de découvrir certains des derniers peuples des forêts primaires au monde. Un moyen exceptionnel de le faire est de participer au fabuleux festival de Baliem, du nom de la vallée située au cœur des Highlands de Papouasie, aussi reculée que majestueuse. Le rassemblement des Danis, du nom de la tribu locale, se tient tous les ans au mois d’août et regroupe en fait d’autres peuples indigènes pour une démonstration de leurs talents guerriers. Ces célébrations très anciennes avaient pour but d’entraîner les hommes, par l’intermédiaire de combats factices, à rester agiles et préparés à défendre leur village en cas de guerre tribale.

Le « bajaï » est à l’Indonésie ce que le « tuk-tuk » est à la Thaïlande. Ce trois-roues motorisé, souvent rehaussé de ses plus belles couleurs, peuple toutes les rues.
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© Georges Bourget
Le « bajaï » est à l’Indonésie ce que le « tuk-tuk » est à la Thaïlande. Ce trois-roues motorisé, souvent rehaussé de ses plus belles couleurs, peuple toutes les rues.

Ce festival est l’occasion d’une explosion de couleurs, des centaines de combattants se couvrant des plus belles peintures faciales et de défenses de cochons sauvages pour pratiquer d’impressionnantes joutes, au son du « pikon », sorte de guimbarde faite d’écorce d’arbre.

Les amateurs de trekking seront au paradis en Papouasie. Entre cimes enneigées, Highlands et jungles, ils pourront partir à la rencontre des derniers Papous qui vivent encore comme leurs ancêtres, les hommes revêtus du célèbre « koteka », étui pénien fait d’écorce d’arbre. Parmi les tribus les plus intéressantes figurent les Asmat, d’anciens chasseurs de têtes aujourd’hui plus connus pour leur formidable artisanat sur bois et leur goût immodéré pour les larves de cérambyx, un coléoptère.

Dans un pays aussi diversifié que l’Indonésie, les rencontres fabuleuses avec des ethnies uniques ne manquent pas. Parmi les expériences les plus fortes qu’un touriste peut avoir, la participation à des funérailles sacrificielles au pays Toraja est inoubliable. Situé au cœur de Sulawesi, les anciennes îles Célèbes, le pays Toraja est lové parmi les hauts plateaux recouverts de jungles et de rizières en terrasses. Marins ayant fui l’islamisation vers le XVIIe siècle, les Toraja sont devenus le « peuple des montagnes », traduction de leur nom, mais ont gardé leur bateau sur leur maison, dit-on dans les villages: leurs impressionnantes demeures sur pilotis, appelées « tongkonan », sont recouvertes d’un toit en forme de coque renversée et fait de tuiles de bambou que la mousse s’empresse de tapisser.

Devenus chrétiens, les Toraja ont gardé de nombreuses traditions animistes, dont la plus fascinante est sans conteste les fastueuses funérailles que chaque clan se doit d’organiser. Car la croyance veut que, si elles n’ont pas été assez grandioses, le défunt quittera régulièrement le Puya, royaume des morts, pour venir hanter la famille indigne. Pour amasser la véritable fortune nécessaire auprès de chaque membre du clan et financer un enterrement décent, il faut attendre des mois, voire des années. Pendant ce temps, le corps embaumé attendra patiemment, allongé sur le lit de sa chambre à coucher ou assis dans la salle à manger familiale, parmi même les vivants. C’est que, pour les Toraja, il ne s’agit que d’un malade : on lui apporte à manger, on lui raconte la vie et les potins du village. Et si des mouches commencent à voler autour du cadavre momifié, ce n’est pas parce que l’embaumement a été mal fait mais parce qu’on s’est mal occupé de lui.

Salle de cérémonie traditionnelle en bois dans le village de Kete Kesu, au pays Toraja. On y procède aux funérailles d’un défunt et au sacrifice des buffles.
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© Georges Bourget
Salle de cérémonie traditionnelle en bois dans le village de Kete Kesu, au pays Toraja. On y procède aux funérailles d’un défunt et au sacrifice des buffles.

Le moment des funérailles enfin venu, ce sont des centaines d’invités qui se réunissent pour des cérémonies mémorables qui durent plusieurs jours et où coulera à flots le « tuak », un vin de palme à l’aspect laiteux aussi étrange que son goût doux-amer. Des dizaines de porcs et de buffles sont tour à tour sacrifiés dans la cour centrale du village, sous le regard captivé de centaines de convives. Une à une, les gorges sont tranchées d’un coup sec de machette, faisant gicler des litres de sang qui bientôt transformeront la cour en une mare de boue écarlate. Tandis que défaillent certains touristes, cordialement invités aux funérailles, les familles font la queue pour avoir leur part de viande.

Ce sacrifice permet au défunt de s’échapper avec l’animal vers le Puya, l’au-delà. Son sarcophage de bois peut alors rejoindre sa dernière demeure: une cavité creusée à même les falaises des collines environnantes où sera également érigé son « tau-tau », l’effigie du disparu sculptée dans du bois de jacquier qui veillera sur le corps tel un gardien fantomatique.

La tradition perdure depuis des siècles, sans trop céder aux assauts de la civilisation moderne, comme c’est souvent le cas en Indonésie, même dans des endroits aussi touristiques que Bali. Sur cette île qu’on dit souvent victime du tourisme de masse, on peut encore faire l’expérience d’une culture riche, en particulier lors des multiples cérémonies hautes en couleur auxquelles s’adonnent très souvent les Balinais à la religion hindouiste mâtinée d’un animisme issu de la profondeur des temps.

Le promeneur occidental appréciant le lever du soleil sur une plage paradisiaque côtoie ainsi des familles baptisant leur nouveau-né : les femmes en tenue de cérémonie dentelée et bigarrée, les hommes tout de blanc vêtus, accompagnent le bébé vers la mer nourricière, humectant ses pieds encore tendres au son du gamelan et des invocations récitées aux divinités.

Le lac amphithéâtre. Il se loge au cœur du volcan Rinjani, sur l’île de Lombok, à 3 726 mètres.
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© Georges Bourget
Le lac amphithéâtre. Il se loge au cœur du volcan Rinjani, sur l’île de Lombok, à 3 726 mètres.
Le volcan Rinjani, sur l’île de Lombok, vu depuis la vallée.
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© Georges Bourget
Le volcan Rinjani, sur l’île de Lombok, vu depuis la vallée.

Dans les milliers de temples que compte Bali, les occasions de découvertes culturelles abondent. Parmi les plus intéressantes, figure le spectacle de danse Kecak au temple d’Uluwatu. A la lueur faiblissante du coucher du soleil, en haut d’une vertigineuse falaise constamment frappée par des rouleaux bouillonnants, des hommes torse nu au sarong noir et blanc entament en cercle autour d’un feu la « danse des singes », tirée du Ramayana. Elle raconte le combat du prince Rama pour secourir sa femme Sita, à l’aide de son armée de singes.

« Tchak a tchak, tchak a tchak », martèlent les hommes de leur voix puissante, imitant les percussions des gamelans. Non loin de là, le soleil rougeoie sur la magnifique plage de Jimbaran, aux kilomètres de sable fin bordés de terrasses de restaurants à fruits de mer, où il fait bon siroter un cocktail de fruits servi à même la noix de coco. Oasis tropicale, Bali invite aisément au farniente, dans ses hôtels de luxe parmi les plus beaux de la planète ou sur ses terrains de golf incomparables. Dans le sud de l’île, les rivages bordés de cocotiers sont le paradis de la bronzette, du surf et des bars de nuit branchés. Dans le nord, moins fréquenté, l’amateur de tranquillité appréciera de retrouver la Bali d’antan, faite de villages de pêcheurs et d’isolement.

Le contraste est à l’image de l’ensemble de l’Indonésie : la tradition y côtoie la modernité, l’authentique les sites touristiques et la tranquillité des îles désertes la frénésie des stations balnéaires.

Footnotes

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