Le meilleur des mondes appartient à une humanité uniformisée, au bonheur standardisé.
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Le meilleur des mondes appartient à une humanité uniformisée, au bonheur standardisé © iStockphoto / PeskyMonkey
N° 129 - Été 2019

La dystopie, un terreau fertile pour comprendre le monde

La débauche souille-t-elle la mémoire d’un roi d’une tache plus noire que son iniquité ? Henri VIII, roi d’Angleterre faisait trancher la question par son bourreau. Le 16 juillet 1535, la tête de Thomas More roule dans la poussière devant la Tour de Londres.

Le philosophe paye ainsi son obstination à admonester le roi et sa cour. Vingt ans avant d’être décapité, Thomas More, alors qu’il était en mission diplomatique aux Pays-Bas, a écrit L’Utopie, ou le traité du bon gouvernement. Il y raconte les souvenirs imaginaires d’un certain Raphael Hythlodée qui, après avoir participé aux expéditions d’Amerigo Vespucci, a poursuivi son voyage vers Utopie, une île « en forme de croissant » isolée du monde, située « quelque part vers Ceylan ». Les Utopiens vivent en république. Ils élisent des représentants à vie. Ils méprisent les fastes et les richesses. L’or et l’argent servent à fondre des pots de chambre. L’égalité entre les citoyens est absolue. Tous les Utopiens portent des vêtements semblables, simples et solides. La propriété est collective. Chacun a grand soin de sa santé et de son hygiène. L’État subvient aux besoins des vieux et des malades.

Les Utopiens ne sont pas simplement égaux entre eux, ils sont unanimes. La dissidence est inconcevable. Les habitants d’Utopie mangent tous la même chose à la même heure. La loi fixe le nombre d’enfants par famille, l’âge du mariage, la période de la procréation et celle des naissances. Ils travaillent comme des brutes, se distraient en occupant leur peu de temps libre à des passe-temps respectables. En Utopie, il n’y a pas de pubs, pas de maisons closes, pas de tripots. La vertu règne. Les époux adultères sont réduits en esclavage et les récidivistes mis à mort.

Ainsi est Utopie. La république imaginée par Thomas More est l’inverse du royaume de Henri VIII. Aucune noblesse de sang ou d’argent n’y opprime le peuple. Personne n’y meurt de faim. Mais l’Utopie de Thomas More n’est pas une aimable rêverie.

L’arbitraire et la guerre contre les contrées voisines n’y sont pas inconnus. En écrivant son roman, Thomas More clôt le débat qu’il a engagé avec son ami Erasme. Où se trouve la sagesse ? s’interrogent mutuellement les deux philosophes ? « Nusquam » – Nulle part – et même pas dans cette Utopie que More oppose en tous points au règne d’Henri VIII, le roi gouverné par ses vices et sa fureur.

THOMAS MORE CLÔT LE DÉBAT QU’IL A ENGAGÉ AVEC SON AMI ERASME. OÙ SE TROUVE LA SAGESSE ? ‘ NUSQUAM ’ – NULLE PART – ET MÊME PAS DANS CETTE UTOPIE.

L’Utopie de More porte ainsi le message chrétien qui enseigne que la perfection n’est pas de ce monde. Elle est d’ordre divin seulement. Tout gouvernement fût-il le plus pacifique, tout pouvoir humain, fût-il le plus généreux portent en eux les ferments de la dictature. Et plus on s’efforcera de créer la société parfaite, plus on sèmera les mauvaises graines du malheur.

Ils viennent ensuite

Un peu plus d’un siècle après More, le moine italien Tomaso Campanella vient encore noircir les intuitions du philosophe anglais. La « Cité du Soleil » est une société idéale dont le fonctionnement harmonieux ne peut être perpétué qu’au prix de la liberté de ceux qui en jouissent. Le gouvernement de la « Cité du Soleil » interdit toute forme de propriété individuelle. Chacun doit obligatoirement aimer son prochain. Les lois n’ont d’autre but que la création d’une « moyenne favorable. » Ainsi, les gros ne sont-ils autorisés à s’accoupler qu’avec des maigres et les plus intelligents avec des imbéciles. Les bagarres sont interdites sous peine de mort. Les fornicateurs ont les lèvres cousues. Chacun est surveillé, chez lui et dans la rue, de jour comme de nuit, par un réseau d’informateurs. Les transgresseurs sont conspués en public jusqu’à ce qu’épuisés d’insultes, ils se décident à se suicider.

Les premiers récits utopiques veulent nous convaincre que les hommes ne peuvent trouver le bonheur sur terre qu’en étant privés de toute possibilité de se laisser aller à l’oisiveté, la vanité, l’ivrognerie et la luxure. L’humanité n’est digne d’aucune confiance. Pour la libérer, il faut la contraindre. « La liberté, c’est l’esclavage ! » reprendront en écho lointain les propagandistes de Big Brother, dans le 1984, d’Orwell.

Cette méfiance à l’égard du genre humain aussitôt qu’il se met à rêver du gouvernement idéal ne cesse de s’accentuer au fur et à mesure que celui-ci dispose des moyens techniques et intellectuels de construire son propre destin. À la fin du XVIIIe siècle, l’Angleterre voit ainsi avec effroi se propager l’esprit révolutionnaire français qui ne dissimule – selon le philosophe Edmund Burke – qu’un « réveil des pulsions cannibales des foules capable de détruire la civilisation tout entière » derrière sa devise magnifiquement utopique : « Liberté, Égalité, Fraternité. »

La peur de la foule sauvage, folle, sanguinaire grandit encore après la publication de l’Essai sur le principe de population de Thomas Malthus, qui prétend établir que l’humanité est mathématiquement condamnée aux guerres, à la famine et aux épidémies. Plus le progrès technique s’accélérera, veut démontrer Malthus, plus la population humaine sera nombreuse et consommera les ressources que la planète ne peut offrir qu’en quantités limitées. Les fléaux viennent rétablir l’équilibre entre la population mondiale et ce que la planète peut offrir pour satisfaire les besoins de l’humanité. Le progrès technique ne peut donc faire émerger que des sociétés profondément affamées, violentes, inégalitaires.

Après Malthus vint Darwin. La parution de l’Origine des espèces en 1859 installe l’idée d’un antagonisme généralisé de tous contre tous, des cultures contre les cultures, des peuples contre les peuples et des espèces contre les espèces. Les lois inflexibles de la Nature arbitrent cette lutte à mort qui ne peut se conclure que par la survie des plus forts et l’anéantissement des moins aptes.

Dystopies

En 1868, le philosophe et économiste John Stuart Mill affirme devant le Parlement britannique que toute l’économie et tous les espoirs de progrès social sont – comme l’évolution des espèces – soumis aux lois naturelles qui ne recherchent pas forcément la prospérité et la satiété du genre humain. Les utopies en allant à rebours de l’ordre naturel sont donc condamnées à produire les effets inverses de ceux recherchés par ceux qui les conçoivent. Mills invente le mot « dystopie » pour désigner les « utopies en sens contraire ». Tout le pessimisme du XIXe siècle, celui généré par l’urbanisation, l’industrialisation, les guerres et la misère effroyable des peuples, va se cristalliser dans ce mot. Marx et Engels se singularisent sous cette chape de noirceur en promettant l’avènement prochain – et inéluctable – du communisme, une « société d’abondance » et de liberté. Ils reprennent l’idée de Thomas More d’un État bienveillant et tout-puissant planifiant l’économie puis la redistribution égalitaire des richesses. La production sera organisée selon un mot d’ordre enthousiasmant : « De chacun selon ses capacités. À chacun selon ses besoins. » Si l’univers communiste s’annonce libéré du spectre de la guerre et de la misère, les mondes imaginés dans les innombrables dystopies publiées à la fin du XIXe siècle sont tous redoutables. L’agent du malheur des peuples n’est plus la sauvagerie de la foule telle qu’elle s’était déchaînée pendant la Révolution française. Les fléaux à redouter sont désormais la démesure, la cupidité, l’appétit de pouvoir de ceux qui prétendent guider les nations vers l’accomplissement de leur destin. Dès 1879, Jules Verne annonce la boucherie effroyable que sera la guerre industrialisée en créant le personnage du Docteur Schutze, tyran de Stahlstadt, une ville-usine, un enfer industriel isolé dans un désert en Amérique où des chiourmes d’ouvriers abrutis de fatigue fondent des canons géants à la chaîne.

Stevenson incarne, avec Docteur Jekyll, une bourgeoisie qui ne sait plus distinguer le bien du mal. Dans son Île du Docteur Moreau, Wells dénonce les savants qui voudraient devenir les égaux de Dieu en manipulant les mécanismes les plus secrets de la vie. Pacifiste convaincu, Wells écrira ensuite la Guerre des mondes pour détruire les illusions de toute-puissance et le racisme qu’alimente l’immensité de l’Empire britannique.

La littérature dystopique

Nous, le premier grand roman dystopique, paraît en 1920. Il est l’œuvre d’Evgueni Zamiatine, un zélote de la révolution bolchévique, brusquement saisi par le doute. À travers l’histoire de l’ingénieur D-503, Zamiatine décrit l’effet qu’une dictature exerce sur la psychologie de ceux qui la subissent. L’existence de D-503 est une « vie mathématiquement parfaite ». La transparence absolue et l’unanimité sont le prix à payer pour jouir d’une existence débarrassée de tous les tracas. Tous les Numéros qui vivent sous l’autorité du Bienfaiteur ne doivent et ne peuvent éprouver d’hostilité qu’à l’égard des « ennemis du bonheur ». « L’Intégral », un vaisseau dont D-503 supervise la construction, doit bientôt partir à la conquête des civilisations extraterrestres qui vivent encore à « l’état sauvage de la liberté » et qu’il faut soumettre « au joug bienfaisant de la raison ». La vie de D-503 dérape quand son morne destin croise celui de la belle I-330, une femme qui dirige la rébellion des Mephi contre le pouvoir absolu du Bienfaiteur. I-330 sera suppliciée. D-503 subira, lui, la Grande Opération, un lavage de cerveau qui ramène les dissidents récupérables dans la lumière de l’État Unique.

Nous est une description du processus à l’issue duquel les Numéros en viennent à accepter puis à aimer leur servitude. Ce thème sera développé par Aldous Huxley, en 1931. Dans son Meilleur des mondes, les individus, même ceux appartenant aux castes inférieures, apprécient leur sort. Chacun a le sentiment de jouir de tout le bonheur auquel il peut prétendre. Ce prodige d’ingénierie sociale est le résultat d’un conditionnement chimique précoce des enfants dans les laboratoires où ils sont créés à la chaîne en fonction des besoins de l’État Mondial. La passivité de la population adulte est entretenue par une liberté sexuelle sans limite. Le sexe a une fonction uniquement récréative ; seuls les sauvages parqués dans des réserves se reproduisent par accouplement d’un homme et d’une femme. Cette pratique apparaît d’ailleurs comme particulièrement répugnante aux habitants du Meilleur des Mondes.

La littérature dystopique nous alerte pour que, dans le futur, le pire ne devienne pas le plus probable.
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© iStockphoto / francescoch
La littérature dystopique nous alerte pour que, dans le futur, le pire ne devienne pas le plus probable.

HOUELLEBECQ DÉCRIT DANS ‘ SOUMISSION ’ L’INSTAURATION D’UN RÉGIME ISLAMIQUE GRÂCE À LA COLLABORATION ENTHOUSIASTE DES ÉLITES.

La tristesse comme toutes les émotions négatives sont effacées par la consommation du Soma, une drogue qui provoque, selon les doses ingérées, un état de béatitude ou un profond sommeil « paradisiaque ».

1984, le roman que George Orwell publie en 1949 est lui aussi directement inspiré du Nous de Zamiatine. L’œuvre se caractérise par sa noirceur. Toute l’histoire de la rébellion de Winston Smith puis de sa rééducation se déroule dans un décor de ruines, de crasse et de disette. Pourtant, la majorité de la population de cette Angleterre dystopique semble heureuse de son sort. Big Brother peut gouverner sans crainte de révolte parce que les intellectuels se sont laissés corrompre. Ceux qui auraient dû se placer au premier rang des opposants au Parti ont, au contraire mis leur talent et leur intelligence au service du Parti. En 2016, Michel Houellebecq secoue la France en développant le même thème dans Soumission, qui décrit l’instauration d’un régime islamique grâce à la collaboration enthousiaste des élites culturelles avec un pouvoir théocratique.

La découverte de l’immensité des crimes du nazisme et du communisme soviétique installe une atmosphère de « haine de l’utopie ». Tout au long des années 1960, la littérature dystopique produit des best-sellers qui sont autant de mises en garde contre les intentions totalitaires qui semblent désormais se dissimuler derrière chaque rêve de créer un monde parfait. Hitler et Staline incarnent l’aboutissement inévitable et monstrueux de l’esprit utopiste. Les angoisses d’un monde qui a peur des camps, de la bombe atomique sont encore épaissies par d’excellents auteurs qui annoncent tous l’ère de la manipulation mentale ou génétique et de la crétinisation programmée des foules par le consumérisme, érigé en religion universelle.

Kurt Vonnegut connaît ainsi un succès considérable au début des années 1950 en décrivant, dans son Pianiste déchaîné, un monde où les machines ont pris tous les emplois des hommes. Dans la cité d’Ilium, ceux qui n’appartiennent pas à une élite très fermée sont devenus des Reeks, « des puants », ou des Wrecks, « des épaves », des inutiles que l’on occupe à de menues tâches en échange d’une allocation.

Le destin de l’humanité est de devenir un bétail d’hommes prisonniers, soumis, manipulés, programmés, toujours menacés d’extermination. En 1966, Harry Harrisson développe ce thème jusqu’à ses plus angoissantes limites dans son roman Make room ! Make room ! qui deviendra Soleil vert au cinéma. Les deux œuvres décrivent le cauchemar malthusien réalisé. Les ressources naturelles de la planète sont épuisées. L’humanité est entièrement soumise aux commerçants qui la gavent d’un aliment industriel fabriqué avec les cadavres récupérés dans des centres d’euthanasie.

À QUOI RESSEMBLERA UN MONDE PEUPLÉ DE CRÉTINS ?

Les machines ont pris tous les emplois des hommes.
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© iStockphoto / imaginima
Les machines ont pris tous les emplois des hommes.

Depuis la publication de Nous de Zamiatine, au fil de ses succès d’édition, la littérature dystopique est peu à peu devenue un formidable vecteur d’éducation politique et scientifique. C’est à travers des œuvres comme Fahrenheit 451, Orange mécanique, Un Bonheur insoutenable qu’un large public découvre ce dont il faut avoir peur et comment conjurer les périls. Ainsi, les Britanniques ont-ils compris, dès 1937, la véritable nature du nazisme grâce à The Swastiska Night, le livre de Katharine Burdekin, qui décrit le monde sept cents ans après le triomphe des armées d’Hitler sur les champs de bataille européens. Le Führer est un dieu et les femmes ne sont plus considérées que comme des animaux qui parlent. Tous ceux qui étaient racialement indésirables ayant été exterminés, ce sont les femmes qui subissent la violence d’une société aristocratique, strictement hiérarchisée. Elles doivent tout accepter des hommes car la Loi ignore la notion de viol.

Dystopie de notre monde

Vingt ans plus tard, Ayn Rand publie La Grève, qui décrit une révolte des individus les plus intelligents contre la stupidité d’un État en tous points assimilable à la Russie soviétique. Le roman anticommuniste de Ayn Rand se vendra à 8 millions d’exemplaires aux États-Unis. Trente ans après sa publication, il était encore le livre qui avait le plus d’influence sur les Américains, après la Bible. En 2008, après l’élection de Barak Obama, il se vend en quelques semaines un peu plus de 2 millions d’exemplaires de La Grève tant sont nombreux ceux qui craignent que l’élection du premier président afro-américain instaure une dictature du prolétariat aux États-Unis.

L’installation de Donald Trump à la Maison-Blanche provoque une nouvelle poussée de fièvre dystopique. En quelques semaines, 1984, publié près de 70 avant l’élection de Trump, passe en tête des ventes. Il a suffi que Kellyane Convay, la conseillère en communication du nouveau président, utilise l’euphémisme « réalité alternative » pour qualifier une déclaration du président Trump un peu trop en décalage par rapport à une vérité objective pour que le public ait le sentiment de vivre sous la dictature de Big Brother. Les jugements de Trump sur les femmes ont également ramené la Servante écarlate de Margaret Atwood sous les feux de l’actualité politique et littéraire. Dans ce roman paru en 1986, la « reine de la dystopie » décrit un monde où les femmes ne sont même plus dignes de porter un nom. Elles sont désignées par le prénom de celui qui les possède et auquel elles doivent obéissance absolue. Les plus jeunes et les plus jolies sont des esclaves porteuses dont on exige qu’elles donnent naissance jusqu’à épuisement à autant d’enfants sains qu’elles pourront.

La quête de l’immortalité, l’Intelligence Artificielle, l’uberisation des existences, la « robolution » en cours attisent comme jamais la fièvre dystopique. Pourtant, selon le New York Times, 2017 fut « la meilleure année de toute l’histoire humaine ». Jamais, il n’y a eu moins d’affamés et d’illettrés dans le monde. Jamais, affirme le célèbre psychologue Stephen Pinker, « la part d’ange en nous » n’a été plus libre de nous empêcher de nous massacrer mutuellement. Notre passion dystopique nous empêche de voir que, pendant la plus grande partie de son histoire, l’humanité a été pauvre, sale, violente, malade, misérable et que nous vivons dans les rêves réalisés de toutes les générations qui nous ont précédés. La question est de savoir à qui nous devons de vivre ce moment de répit. Aux utopistes qui l’ont rêvé ? Aux dystopiques qui nous ont effrayés ?

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