Dossier
N° 130 - Automne 2019

Vers une dictature des minorités

Natacha Polony, journaliste, essayiste, chroniqueuse, omniprésente sur les écrans – avec en outre sa propre chaîne Polony.tv –, a pris voilà quelques mois la direction de l’hebdomadaire Marianne, classé à gauche mais lu et apprécié par des dizaines de milliers de lecteurs en raison de son indépendance et de sa liberté de ton. Ce sont aussi ces mots qui viennent à l’esprit lorsqu’on évoque celle qui préside aujourd’hui aux destinées de cet organe de presse : l’influence intellectuelle de Natacha Polony et sa popularité ont fait de nombreux jaloux. « Réac de gauche »,
« anarchiste de droite », personne n’est arrivé à l’enfermer dans un pré carré. Natacha Polony, laïque et républicaine, attachée aux traditions et à l’éducation françaises, est aussi critique de la bien-pensance de gauche que des simplifications de penseurs de droite ou des lubies mondialistes de l’univers macronien.

Elle défend impitoyablement la langue française et le sens des mots, pourfendant les néologismes chers à ses confrères. Le terme de « féminicide », par exemple, la hérisse : « Un mari qui tue sa femme ne la tue pas parce qu’elle est une femme ! » Réduire l’individu à son statut de mâle, d’immigré, d’hétérosexuel ; proclamer que telle ou telle catégorie est « par nature » victime ou coupable, c’est insulter l’intelligence, c’est refuser de faire de la politique pour laisser place à une religion idéologique qui dessert les causes qu’elle prétend non seulement dé-fendre, mais imposer.

– Dans votre dernier ouvrage, coécrit avec Jean-Michel Quatrepoint, vous dénoncez une forme de dictature des minorités. Pourtant, vue de notre fédéraliste Helvétie, la France a toujours semblé « une et indivisible », un État fort et central imposant la loi nationale à des peuples et régions disparates. La situation a-t-elle changé à ce point ?

– En réalisant que des minorités agissantes et souvent extrémistes parviennent à confisquer une bonne part de notre liberté de pensée et de parole, nous ne pouvons que constater qu’il s’agit là d’une importation de conceptions américaines, arrivées dans les bagages de la mondialisation libérale, et qui sont étrangères à l’essence même de la vision française de la démocratie. Certes, les Jacobins ont écrasé jadis certaines velléités régionales pour créer l’unité nationale. Mais toute l’histoire de France est marquée par la lutte du pouvoir royal contre les divisions féodales. Le concept de nation, tel que décrit notamment par Renan, repose sur cette articulation entre l’un et le divers. L’État, en France, doit définir et garantir un espace public neutre, où chaque citoyen s’exprime non en représentant d’un lobby ou d’un intérêt, mais en acteur contribuant à définir le bien commun. Les Américains, au contraire, se méfient de l’État. Ils considèrent que la démocratie naît de l’équilibre entre les petits groupes qui défendent des intérêts privés, le droit et la loi du marché assurant finalement une résultante : l’intérêt général.

– Nos pays sont-ils en voie d’américanisation ?

– La globalisation culturelle déploie cet effet. Des séries télé à l’alimentation, des méthodes d’expression aux outils de communication, sans parler de l’habillement, nos modes de vie et de pensée prennent une allure d’outre-Atlantique. À l’Université se joue aussi une bataille idéologique importante, certains ayant tout avantage à donner une dimension académique à cette évolution sociale, ce qui nourrit des études, mémoires et analyses inépuisables. Les minorités d’activistes s’épanouissent dans ce contexte, développant des théories contraires à l’humanisme, à l’universalisme de la civilisation française et européenne. Le cas des Suppliantes d’Eschyle, où l’on a brandi la notion américaine de « blackface » pour attaquer une pièce du Ve siècle avant Jésus-Christ, est assez révélateur.

– Peut-on parler de terrorisme intellectuel ?

– Bien sûr. Ces minorités virulentes imposent une vision limitée et sectaire, au nom du bien. Même s’il n’y a pas de prétexte officiellement religieux, elles fonctionnent selon une logique manichéenne et dogmatique. Elles prêchent le bien et veulent annihiler le mal. Or si vous êtes un homme blanc de plus de 50 ans, par exemple, vous n’avez pas moyen d’échapper à l’héritage patriarcal : vous êtes un complice de l’oppression des femmes, des homosexuels, du tiers-monde, de la nature, des animaux. Il n’y a pas de dialogue possible : un mangeur de viande, pour les véganes, est un assassin. On ne va pas débattre avec un assassin ! C’est un fonctionnement religieux, intégriste. Or si nous voulons préserver la démocratie, nous devons continuer à confronter des idées, à rechercher la meilleure solution, le bien commun, et non à vouloir terrasser le mal. La majorité politique, qui change régulièrement, est le résultat de cet exercice. Mais pour les minorités à tendance dictatoriale, la majorité ne change pas : elle réunit les oppresseurs, ceux qui ne pensent pas comme elles ! À tel point qu’après l’affaire Weinstein, j’ai vu avec horreur des gens de tout bord affirmer mensongèrement qu’ils soutenaient du fond du cœur et sans nuance les campagnes #MeToo ou #BalanceTonPorc.

L’ÉTAT DOIT DÉFINIR ET GARANTIR UN ESPACE PUBLIC NEUTRE, OÙ CHAQUE CITOYEN S’EXPRIME EN ACTEUR CONTRIBUANT À DÉFINIR LE BIEN COMMUN.

Natacha Polony, journaliste, essayiste et chroniqueuse

– Si ces minorités gagnent du terrain, c’est bien qu’il y a contagion et que des gens apparemment modérés et sensés se laissent influencer par ces thèses…

– À l’évidence. Sous la pression idéologique et avec le relais de certains médias, l’universalisme recule. Le principe cher à Térence et repris par Montaigne – « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » – est battu en brèche. Or c’est cette vision des valeurs universelles de l’être humain, l’essentiel qui nous relie au lieu de nous diviser, qui nous permet de vivre en paix. Le pire est que l’on nous berce de « vivre ensemble », ce qui équivaut en fait à vivre côte à côte, chacun dans son groupe !

– Il y a régulièrement de grands débats sur l’identité française, avec laquelle les identités « d’ailleurs », fortement revendiquées par certaines minorités, ne s’accorderaient pas. Qu’en est-il selon vous ?

– La question de l’identité est complexe ; le seul moyen de contrecarrer les thèses, tant du Rassemblement national que des différents mouvements communautaires extrémistes, est d’affirmer qu’il n’y a pas de réponse simple qu’il suffirait simplement d’imposer. Les minorités actives veulent définir un individu par un seul élément, celui qui les obsède : par exemple être Noir, ou être femme. Dans les cas les plus raffinés, les idéologues vous gratifieront d’une identité intersectionnelle et admettront qu’on puisse être une femme noire. Je pense pour ma part que l’identité nationale est composée de strates d’importance variée et évolutive, chacun attachant à chaque étape de sa vie plus ou moins d’importance à telle ou telle strate. Mais il y a un socle commun de valeurs non négociables, qui doivent nous rassembler : la laïcité de l’État, la spécificité française et européenne des rapports entre hommes et femmes, avec l’héritage de l’amour courtois et de la galanterie, et la mixité – si rare sur cette planète – dans l’espace public. Au-delà, notre histoire, nos régions, notre art de vivre, notre aspiration à l’universel. Un citoyen qui s’exprime porte tout cela, pas seulement son identité de prolétaire, de gay, de blanc ou autre.

ON NE LUTTERA PAS CONTRE L’HOMOPHOBIE OU LE RACISME SANS MISER SUR L’INTELLIGENCE ET LA CULTURE.

Natacha Polony, journaliste, essayiste et chroniqueuse

– Pensez-vous que les musulmans observants, par exemple, puissent accepter les principes que vous avez énoncés, notamment la mixité homme-femme dans l’espace public ?

– Je crois que les islamistes ne sont eux aussi qu’une minorité au sein de la communauté musulmane. Il y a toujours eu des rejets de l’ordre républicain, pour toute sorte de raisons. Mais si nous parvenons à nous réapproprier les lieux de sociabilité, à rendre à l’Éducation nationale sa mission de transmission, je suis convaincue que nous pourrons parvenir à une vision partagée du bien commun.

– Pour l’Éducation nationale, ce n’est pas gagné d’avance, puisqu’on a plutôt tendance à en gommer tout ce qui pourrait choquer telle ou telle minorité, dévaloriser les femmes, les étrangers, etc. Par exemple, la Chanson de Roland, avec ses méchants Sarrasins, a disparu de la plupart des programmes.

– En effet. Nous avons là l’illustration de l’approche religieuse de la bien-pensance actuelle : cachons ce que l’on ne saurait voir !Ce qui me hérisse, c’est surtout que l’on prenne les enfants pour des idiots ; au lieu de faire appel à leur intelligence, on leur fait du prêchi-prêcha. Supprimer les notes pour ne pas « traumatiser » ces chers petits est stupide : tout enfant est capable d’assumer une mauvaise note et, après explication et encouragement, de faire mieux par la suite. Le rôle de l’école est de transmettre des savoirs, de former le dèmos, le peuple de citoyens qui fera plus tard des choix relevant de la politique et du pragmatisme, pas de la croyance. Rappelons que La Chanson de Roland date de plusieurs siècles après les événements qu’elle décrit et a pour but de galvaniser les futurs Croisés. Les Sarrasins qu’elle évoque étaient en fait des Basques, alliés de l’Espagne islamisée. Au lieu d’expliquer tout cela, parfaitement à la portée des enfants, on préfère supprimer le chapitre pour ne pas sortir du catéchisme.

– Parmi les causes défendues par les minorités agissantes, il y a l’écologie. A-t-on le droit de ne pas être préoccupé par l’avenir de la planète ?

– Je suis opposée à l’économie consumériste et je suis certaine que sans changement de modèle, nous courons à la catastrophe. Mais c’est dans la prétendue défense de cette juste cause que l’esprit religieux des minoritaristes atteint son apogée. On accuse, on culpabilise, on brandit une Greta Thunberg comme un produit marketing qui annonce l’Apocalypse. La politique, c’est un arbitrage aussi efficace que possible ; ce n’est pas contrôler la nourriture dans les assiettes, remplacer un millénarisme par un autre ! Il en est de même du féminisme : on ne peut m’accuser de vouloir cantonner les femmes à la cuisine, mais je milite pour qu’elles disposent de vrais outils d’indépendance, au lieu de ce discours doctrinaire et idéologique et de cette écriture inclusive illisible, de la féminisation des mots souvent maladroite. On peut citer d’autres exemples : on ne luttera pas contre l’homophobie ou le racisme sans miser sur l’intelligence et la culture.

LE COMBAT CONTRE LA DICTATURE DES MINORITÉS PASSE AUSSI ET D’ABORD PAR L’ENSEIGNEMENT PUBLIC.

Natacha Polony, journaliste, essayiste et chroniqueuse

– Vous avez subi quelques contrecoups de votre liberté de parole, mais votre présence à la tête de l’hebdomadaire Marianne et le succès de vos livres, chroniques et articles montrent que la chape de plomb de la pensée unique n’est pas sans faille… Quel est votre secret ?

– J’essaie de maintenir la complexité du discours, en refusant les généralisations et les simplifications. Le principe totalitaire que je perçois parfois derrière l’attitude de certains médias contraste avec ce que Jean-François Kahn a voulu créer en 1997 avec Marianne : un hebdomadaire regroupant des journalistes qui pensent par eux-mêmes. Répéter ce que disent les confrères est stupide : soit ils ont raison et c’est inutile ; soit ils ont tort et l’on se rend complice d’un mensonge. Ceux qui ne pensent pas comme vous ne sont pas des salauds, contrairement à ce que professait Sartre. Ce ne sont pas non plus des malades du cerveau, comme on l’entend parfois. Une idée dangereuse se combat par des arguments, pas par des insultes ou, pire, par la censure. Je ne supporte pas non plus qu’on évite un sujet « parce que cela va faire le jeu du Rassemblement national ». Ce qui compte est de savoir si ce qu’on dit est vrai ou faux. Et je fais confiance aux citoyens libres et éduqués, raison pour laquelle le combat contre la dictature des minorités passe aussi et d’abord par l’enseignement public.

– Vous êtes notoirement très attachée à l’œuvre de George Orwell. Mais ne décrit-il pas précisément un État rendant d’abord ses citoyens incultes, puis imposant une règle de fer bien peu respectueuse des minorités ?

– À mon sens, la dictature des minorités, ce totalitarisme soft, va de pair avec le néolibéralisme. Le modèle néolibéral a besoin de consommateurs dociles et sape l’aspiration aux valeurs universelles de solidarité, de convivialité des citoyens. Les minorités activistes servent, dans ce tableau, d’idiots utiles. Bien sûr, il y a de la résistance. Certains s’égarent dans des positions aussi extrémistes que celles qu’ils prétendent combattre. Mais d’autres soutiennent la liberté de pensée, le droit à la critique, le débat démocratique. Ce qui est angoissant, c’est que derrière cette religion polymorphe du Bien absolu, on veuille simplement façonner un être nouveau, parce qu’on déteste le citoyen européen (ou la citoyenne européenne) d’aujourd’hui. On veut en éradiquer le mal, en obtenir la confession qu’il est raciste, homophobe, pollueur, sexiste. D’ailleurs, l’humour étant le propre de l’homme, vous remarquerez que tous les minoritaristes, tels des prédicateurs aigris, n’ont aucun humour, aucun second degré.

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