N° 144 - Été 2024

Comme dans l’espace

Les années 60 ont fait rêver l'humanité de conquête spatiale. Une utopie qui s'est traduite, sur Terre, par une production design très cosmique. C’est sans doute la dernière fois que le futur aura autant inspiré les créateurs.

En avril 1961, le cosmonaute soviétique Youri Gagarine devient le premier homme à voler dans l’espace. Les Américains répondent à l’URSS deux mois plus tard en envoyant Alan Shepard percer l’atmosphère à bord de sa capsule Mercury. La guerre froide qui se joue sur Terre s’élargit alors au-dessus de nos têtes. Vers la Lune, notamment, qu’aucun dirigeant américain n’a envie de voir virer au rouge communiste dans la nuit. Cette compétition technologique et humaine va tenir en haleine les populations pendant plus d’une décennie. Tout comme les avancées en matière de recherches atomiques qui forment à la fois les promesses d’un avenir radieux et d’un futur radioactif.

PUISSANCE DE L’ATOME

Conquête spatiale, énergie infinie… le monde change, la vie quotidienne aussi. Les voitures ressemblent à des fusées. Les designers exagèrent les formes des carrosseries à qui ils donnent des ailes. Dans les maisons, le mobilier s’arrondit. Comme si la perte de gravité devait rendre les choses plus molles. Le réalisateur Stanley Kubrick a repéré les fauteuils anthropoïdes du designer français Olivier Mourgue. Il en aménagera le lobby de l’hôtel Hilton en version spatiale dans son film 2001, Odyssée de l’espace.

Les architectes aussi expérimentent de nouvelles formes et manières de vivre. En 1960, un ingénieur en science aérospatiale passe commande d’une maison originale. Juchée sur un pilier de béton creux de 9 mètres de haut avec une vue imprenable sur Los Angeles, cette drôle de villa en forme de soucoupe volante est baptisée Chemosphere. Elle porte la signature typique de l’extravagant John Lautner. Formé par Frank Lloyd Wright dans son académie-atelier de Taliesin, il est adepte de cette architecture organique qui compose avec les éléments naturels, notamment les rochers, pour que la maison ne fasse qu’un avec son environnement. Dix ans plus tard, au bord de la Méditerranée, à Théoule-sur-Mer, l’architecte hongrois Antti Lovag construit pour un riche industriel le Palais Bulles, spectaculaire villa de 1200 mètres carrés dont les 1000 hublots et les murs couleur terre évoquent aussi bien le vaisseau intersidéral, le Nautilus de 20’000 lieues sous les mers que l’habitat troglodyte.

Le Palais Bulle.
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Le Palais Bulle de l’architecte hongrois Antti Lovag. Un vaisseau avec vue sur la Méditerranée.

Symbole parmi les symboles, il y a bien sûr l’Atomium. Construit à Bruxelles, il accueille les visiteurs de l’Exposition universelle de 1958. Son créateur, l’ingénieur André Waterkeyn, a voulu représenter la structure cubique de la maille élémentaire d’un cristal de fer en l’agrandissant 165 milliards de fois. Reliées entre elles par des tubes, les neuf sphères gigantesques et rutilantes annoncent la puissance de l’atome. Six d’entre elles servent d’espace d’exposition accessible au public à l’aide de l’ascenseur le plus rapide du monde. Ce style qu’on appelle Space Age touche aussi la mode.

L’Atomium.
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L’Atomium, la « tour Eiffel » de Bruxelles, construite pour l’Exposition universelle de 1958.

André Courrèges lance sa collection Moon Girl : minijupe à mi-cuisse, bottes plates, coupe droite, chapeaux qui font comme des casques et une palette de couleur limitée au blanc et à l’argenté. Pierre Cardin et Paco Rabanne lui emboîtent le pas avec des créations destinées, explique ce dernier, « à de jeunes amazones de l’espace ». Les matières changent. Exit la laine, le cuir et le tissu. Les stylistes utilisent le métal, le jersey d’aluminium, la fibre de verre, la fourrure synthétique et bien sûr le plastique qui assure à ce futurisme enthousiaste son succès grandissant.

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A model presents a dress with a miniskirt by French top designer Paco Rabanne featuring a miniskirt during his spring-summer fashion show in Paris 29 January 1968. (Photo by AFP)
Le modèle Cosmonaute présenté par Paco Rabanne.
Une tenue futuriste dessinée par Paco Rabanne en 1969.
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AFP PHOTO (Photo by AFP)
Une tenue futuriste dessinée par Paco Rabanne en 1969.
En 1965, André Courrèges met la mode en orbite.
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Two Fashion Models Wearing Sleek Interpretations of Andre Courreges’ Suspender Outfits Featuring Barrel Skirts with Button-Attached Suspenders and Leather Cowl-Neck Blouses, Presented by Samuel Robert, New York City, 1965. (Photo by: Universal History Archive/Universal Images Group via Getty Images)
En 1965, André Courrèges met la mode en orbite.
La collection en vinyle argenté de Pierre Cardin en 1968.
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(AFP / Getty images)
La collection en vinyle argenté de Pierre Cardin en 1968.

Facile à produire, économique, modulable et malléable, il s’adapte à toutes les fantaisies, à tous les coloris. Le design s’en empare. Créée en 1966 en Italie, la maison B & B se spécialise dans le mobilier rembourré en mousse de polyuréthane. Kartell produit des meubles en plastique dessiné par la fine fleur du design transalpin : Joe Colombo, Ettore Sottsass, les frères Castiglioni. En France, le designer Quasar Khanh présente, en 1967, sa collection Aerospace. Ses meubles s’intitulent Apollo, Venus ou encore Pluton et offrent la particularité d’être transparents et gonflables. La même année, les Milanais De Pas, D’Urbino et Lomazzi commercialisent Blow, le premier fauteuil gonflable véritablement produit en série.

Le fauteuil Djinn.
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Le fauteuil Djinn du design français Olivier Mourgues. Il apparaît dans le décor de 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

BULLE QUI ÉCLATE

Le plastique est à ce point fantastique qu’il sert même à fabriquer des maisons. À la foire internationale du meuble de Milan, Quasar Khanh présente La Maison de l’espace dont la structure en PVC lui permet de s’installer absolument n’importe où. En 1968, l’architecte finlandais Matti Suuronen reçoit commande de petits refuges pour une station de ski, il leur donne la forme d’un ovni. Sa maison Futuro en plastique moulé qui se pose dans la montagne est un vaisseau en transit.

À l’intérieur, le confort est spartiate, mais l’espace bien pensé. Une cabine de douche, un salon où les fauteuils en glissant font aussi couchette, une cuisine et une chambre à coucher, sans porte, annoncent un futur pragmatique et communautaire. Arrive le premier choc pétrolier qui va couper l’élan de cette belle utopie. Dérivée du pétrole, la production de plastique s’arrête nette en 1973.

À Genève, l’architecte Pascal Häusermann doit stopper la production de ses « domobiles », maisons-bulles fabriquées en plastique et qui s’agrandissent très facilement.

Le choc passe, mais l’enthousiasme spatial, lui, est retombé. Les voyages vers la Lune deviennent aussi banals qu’un aller-retour Genève-Zurich. Les Soviétiques abandonnent leurs ambitions planétaires. Et le monde retourne à ses problèmes : guerre du Vietnam, crise à répétition et inflation galopante. Avec la fin du miracle économique, le futur ne fait plus rêver d’ailleurs fantasmagoriques. Les imaginaires s’enlisent et les pieds reviennent sur Terre. Dès lors, il n’y aura plus vraiment de projets suffisamment puissants et fédérateur pour influer sur la vie des formes. La fin d’une époque.

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