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Un monde à part

Les habitants des îles ne sont pas des citoyens comme les autres. Entre crainte du tourisme et perpétuation de la tradition d'échange, entre revendication d'une identité forte et acculturation, explication et témoignages de la vie insulaire.

Louis Brigand, géographe, spécialiste des îles bretonnes, le raconte dans un sourire : « Quand ils parlent de leur île, les habitants disent ‹ le caillou ›. À Ouessant, pour parler du continent, ils vous disent ‹ la France ›. J’ai été frappé un jour par un Sénan (habitant de l’île de Sein, moins de 300 habitants permanents, une petite centaine en hiver ndlr) qui m’avait dit : ‹ Ici, on n’a pas de montres et on n’a pas de clés ›. Effectivement : la montre, c’est les marées, ainsi que les arrivées et les départs du bateau ; et les portes des maisons restent ouvertes, aujourd’hui encore. » Même topo dans les îles Vestmann (Vestmannaeyjar), archipel du sud de l’Islande – mais une seule île habitée par 4’000 personnes – où les clés de contact restent en permanence sur les voitures, car ces dernières sont impossibles à voler ; on ne peut pas prendre le ferry de manière anonyme pour s’enfuir avec le véhicule d’un local.

L’insularité est une notion formidablement extensible. Comment mettre sur le même plan l’Australie et ses habitudes quasi continentales et les îlots où la vie coule autrement ? On peut affirmer, en revanche, que le sentiment insulaire se noue d’autant plus fort que la surface de l’île est petite. Cette conception d’habiter un monde à part et les revendications insulaires portent un nom : l’insularisme, ainsi défini par le géographe Roger Brunet à la fin du siècle dernier : « C’est la propension qu’ont souvent les insulaires à cultiver à l’excès leur spécificité, pour mieux affirmer leur identité culturelle ou bénéficier d’avantages non moins spécifiques ». Une sorte de version insulaire du régionalisme à la française, celui que le même Brunet définissait déjà comme la « survalorisation de la dimension régionale des problèmes généraux ».

Un monde à part.
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Au Japon, les prix des visas pour les travailleurs étrangers viennent d’être multipliés par vingt. Un choix étonnant dans un pays qui manque de main-d’œuvre et qui subit un effondrement des naissances.

RÈGLES FOLLES

Les îliens ne sont pas coupés du monde : ils ont juste besoin de le faire savoir, et qu’on les entende. Parfois à juste titre, pour Louis Brigand : « On est tous égaux devant les lois de la République, mais les revendications de particularismes sont parfois totalement fondées. L’application de la ‹ loi Littoral › française (qui interdit toute nouvelle construction dans les cent mètres de la limite haute du rivage, ndlr) est parfois impossible sur les toutes petites îles, car les cent mètres n’existent pas, physiquement, ce qui rend toute construction impossible. Des dérogations deviennent obligatoires. » Certains lieux ont appliqué au fil du temps des règles qui paraissent folles aujourd’hui. Ainsi les îles Houat et Hoëdic, dans le Morbihan, et leur charte du XIXe siècle mise en place par les religieux, qui actait les façons de cultiver, de construire, de vivre ensemble. Et où les femmes n’avaient pas le droit de quitter l’île avant l’âge de 30 ans…

PEUR DE LA MALADIE

Les enjeux de survie et d’identité sont un peu différents au début du XXIe siècle. Prenons l’exemple de Rapa, en Polynésie française, perdue en plein milieu de l’océan austral avec ses 35 kilomètres carrés et ses 500 habitants, et reliée au reste du monde par un bateau tous les deux mois. Leur « cas » a été étudié par l’ethnologue Christian Ghasarian, un ancien de l’Université de Neuchâtel, dans l’ouvrage Regards croisés sur l’insularité. La question de la construction d’un aéroport a été balayée par une grande majorité des insulaires, qui la jugeaient trop dangereuse pour ses traditions et sa tranquillité, en dépit des difficultés liées à la scolarité, à la médecine ou à la planification des accouchements. La peur des maladies venues de loin ne s’est toujours pas évaporée avec le temps. Car le premier contact de ces insulaires avec le monde extérieur remonte à deux cents ans tout juste, en 1826, pour une importation d’épidémies jusqu’alors inconnues et une population passée de 2’000 à 120  habitants en 1867. Un traumatisme toujours vif pour la communauté.

Le Conseil des sages n’a pas eu à se réunir trop longtemps pour bannir les avions de son futur. La population a été facile à unifier, car peu nombreuse et très consciente de ses propres réalités. Ce qui n’est pas toujours le cas, selon Marie Redon, géographe et maître de conférences à Paris 13, qui affirme dans son livre Géopolitique des îles (Éd. le Cavalier Bleu). « L’unité culturelle ne correspond pas nécessairement à l’unité spatiale qu’est l’île, île dont l’existence même ne suffit pas à créer une culture insulaire uniforme […] L’élaboration d’une identité insulaire peut passer par le regard de l’Autre, du non-insulaire qui ‹ colonise › l’île. En réaction à cette intrusion, s’édifie une culture insulaire unificatrice, une manière de mobiliser les insulaires contre les intrus. En Nouvelle-Calédonie, par exemple, les autochtones ont forgé au XXe siècle une identité kanak alors que, traditionnellement, il n’y avait pas référence à une unité culturelle aussi précise sur l’archipel. Le processus est le même à Saint-Martin où une identité saint-martinoise commune est revendiquée alors que plus de cent nationalités vivent sur l’île. » Un insularisme comme une exigence d’altérité face à l’homogénéisation du monde. Un acte de résistance, comme les Québécois qui utilisent parfois ce terme-là quand ils revendiquent plus d’autonomie.

Sigridur Hagalin Björnsdottir et Jon Kalman Stefansson.
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Sigridur Hagalin Björnsdottir et Jon Kalman Stefansson. Les deux stars de la littérature islandaise portent un regard lucide sur leur île.

Et un réflexe qui peut également agir sur les îles à plus grand format, telle que l’Islande. Un lieu à part : habitée depuis à peine dix siècles, indépendante depuis 1944 seulement, sous l’influence générale des États-Unis, traquée par la gourmandise chinoise, et tentée par un virage pro-européen avec un référendum prévu fin août pour savoir si des discussions doivent être menées avec l’UE.

Jon Kalman Stefansson (dernier livre sorti en mars 2026 : Corps célestes à la lisière du monde, chez Christian Bourgois) est l’écrivain phare du pays et l’idole de la francophonie. Sa compagne Sigridur Hagalin Björnsdottir est, elle, journaliste vedette de la télé nationale et également écrivaine (Dieu.0, chez Gaïa – Actes Sud). Ils ne veulent pas en rajouter sur ce sentiment d’être à part, mais disent de concert : « L’environnement définit les peuples. Les Suisses, vous regardez le monde du sommet de vos montagnes, comme les Finlandais le font en sortant d’une forêt. Nous, Islandais, nous sommes définis par l’absence de voisins, puisque nous n’avons aucune frontière avec un autre pays. Nous avons vécu isolés du monde, mais en paix depuis le XVIe siècle, sans souvenir de guerre traumatisant, au contraire de ceux hérités des volcans, de l’océan et de la météo. C’est notre isolement qui nous a permis de garder notre langue, l’élément fondateur de notre unité, relativement intacte. »

REPLI SUR SOI

Une unité bousculée depuis une grosse quinzaine d’années. Les touristes viennent de plus en plus nombreux et la richesse nouvelle du pays avec des salaires minimums très élevés ont attiré beaucoup de populations. Les Polonais en tête, pas effrayés une seconde par les tâches répétitives et pénibles dans les usines et les poissonneries. Une communauté bienvenue, sauf lorsqu’elle réclame l’enseignement du polonais dans les écoles, un tabou chez les citoyens islandais. Qui ont admis, de force, que plus personne ou presque ne parlait islandais dans les restaurants et les hôtels, puisque la majorité des employés vient d’Europe de l’Est. Jon Kalman Stefansson et sa compagne s’en amusent, d’abord : « Certains Islandais restent adeptes du ‹ c’était mieux avant ›, quand personne ou presque ne venait ici et qu’on avait notre île pour nous seuls. Mais Sigga et moi n’avons pas oublié à quel point Reykjavik a pu être une ville ennuyeuse, stérile, sans âme qui vive dans les rues. » Ils constatent, aussi, que le repli sur soi insulaire guette quand les changements se font trop spectaculaires.  « Nous avons toujours été curieux. Nous utilisons d’ailleurs le même mot pour dire ‹ chez nous › (heima) que ‹ le monde › (heimur). Mais nous avons aussi le même problème qu’en Europe avec des points de vue radicaux de droite sur les étrangers, surtout les réfugiés, qui touchent aussi des gens traditionnellement de gauche. Notre bonté est en danger, et nos cœurs rétrécissent. »

Reykjavik.
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Reykjavik. Depuis une quinzaine d’années, la capitale islandaise fait face à une recrudescence de touristes et à l’afflux de la main-d’œuvre étrangère.

TRADITION D’ACCUEIL

Les propos de nos deux écrivains interrogent sur les questions de l’hospitalité et de la générosité dans les îles. Jusqu’à quel point ces valeurs sont-elles éternelles ? À quel moment la contrainte devient-elle trop forte pour, peut-être, effacer la main tendue ? Et surtout, quelle est désormais la vision de l’île pour les gouvernements du continent ? « La tradition d’accueil, on la voit bien, par exemple, dans L’Odyssée d’Homère (VIIIe siècle av. J.-C.), un des livres fétiches en matière d’insularité puisque Ulysse passe d’île en île, observe Guillaume Monsaingeon, philosophe et commissaire de l’exposition Le temps de l’île à Marseille, en 2019. Cette hospitalité des insulaires à l’égard de l’inconnu et de l’altérité est attestée par tous les travaux des anthropologues. On sait par exemple que le peuplement des îles du Pacifique s’est fait parce que les gens ont traversé 3’000 kilomètres d’eau sur des pirogues. Tout ce que les textes et les traditions océaniennes rappor tent, c’est que le modèle était vraiment celui de la mixité et de l’acculturation par les échanges. Aujourd’hui, cet te tradition se transforme en obligation imposée par les États, non pas d’accueil ou d’hospitalité, mais de centre de rétention. Il s’agit non pas de bien traiter, mais au contraire de reléguer sur l’île pour éviter l’envahissement du continent. C’est une vraie violence qui leur est faite. »

MÉFIANCE DE L’ÉTRANGER

Le Japon a devancé cette tendance depuis bien longtemps, avec un insularisme identitaire qui confine à l’absurde, voire à la schizophrénie. Les prix des visas pour les travailleurs étrangers viennent d’être multipliés par vingt. Un choix étonnant dans un pays qui manque de main-d’œuvre et qui subit un effondrement des naissances, au point que son nombre d’habitants devrait passer de 124 millions en 2025 à 87 millions en 2070 si rien ne change. Le gouvernement aimerait augmenter le nombre de touristes de 40 à 60 millions d’ici 2030, mais la population locale se montre de plus en plus ouvertement agacée par les visiteurs aux codes différents des leurs, la municipalité de Kyoto ayant relevé sa taxe de séjour pour essayer d’endiguer le phénomène. La gauche, elle, a disparu du paysage politique, signe fort de l’évolution des mentalités d’un pays arc-bouté sur des valeurs qui conduisent au burn-out et à une disparition annoncée. Plutôt morts qu’acculturés…

Le Japon n’a pas le monopole du conservatisme pur et dur. Les îles non plus, par ailleurs. On connaît de nombreux villages français – des îlots, quelque part – où des représentants de toutes les générations pestent pendant les mois d’été quand les touristes arrivent trop nombreux, quand bien même ils font vivre le coin. Alors, l’insularisme, tendance mondiale ou propre aux seules îles ? Rémy Knafou, géographe grand spécialiste du tourisme, avait eu cette douce provocation : « La spécificité insulaire n’existe pas, sauf pour ceux qui y croient. »

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