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« L’île, c’est l’utopie et l’enfer en même temps »

Professeur émérite à l'université de Brest, Louis Brigand étudie et écrit sur les îles depuis plusieurs décennies. Ses recherches l'ont amené à se pencher sur ce que ces terres immergées projettent dans nos imaginaires et sur ceux qui y habitent. Paroles de nissonologue.

La nissonologie. Voilà un néologisme inventé en  1982 par le sociologue Abraham Moles pour mieux définir la « science des îles ». Professeur émérite à l’université de Brest, Louis Brigand est donc officiellement nissonologue, puisque plongé dans l’étude des îles depuis maintenant plusieurs décennies. Avec une attirance certaine pour celles situées au large de Brest, puisque c’est là-bas qu’il est « tombé » dedans à la préadolescence, à courir les plages de galets des îles de l’archipel de Molène. Mais il en a fréquenté et étudié des centaines depuis des années, de toutes tailles, sous toutes les latitudes. Louis Brigand a organisé de nombreux colloques et séminaires, et supervisé un ouvrage incroyablement complet sur le sujet (Regards croisés sur l’insularité, Éd. Géorama). Un témoin idéal pour évoquer avec nous les vérités et les idées fausses de l’insularité.

Les îles ont-elles, selon vous, représenté des « territoires d’utopie » pour l’humanité depuis ses origines ?

Oui, car ce sont des lieux où l’on se ressource, où l’on réinvente des modes de vie ; des territoires où l’on imagine des avenirs possibles pour soi-même et pour la société. Mais toujours avec un côté clair et un côté sombre : c’est le territoire des utopies, mais aussi celui de l’enfermement, des prisons, avec des aspects négatifs qui viennent nourrir cette dualité. C’est l’utopie et l’enfer en même temps. C’est quelque chose qu’on peut observer aussi bien dans le travail de chercheurs que dans les attitudes des touristes, et également dans tous les pans de la culture : les films, les arts en général et la littérature extrêmement abondante sur le sujet.

C’est la fuite et le refuge, et en même temps, le piège et l’impasse. C’est ouvert, mais fermé. Un rêve d’absolu finalement impossible ?

Avec les îles, dès qu’on utilise un adjectif, on peut immédiatement lui opposer son contraire. L’île est fermée, par définition, mais extrêmement ouverte aux influences extérieures et au métissage. Et ça produit des choses étonnantes. Si vous prenez la musique, les grands foyers de création viennent des îles. Pas uniquement, d’accord, mais tout de même : les Caraïbes avec le reggae, le Cap-Vert avec Cesaria Évora, la Corse avec les chants polyphoniques et d’autres encore. Les îles se situent sur les routes maritimes, ceci explique cela. J’ai pu travailler ce sujet-là avec un ethnologue sur les notions d’endogamie et d’exogamie entre les habitants de l’île de Batz, au nord du Finistère, et ceux d’une petite commune au cœur de la Bretagne. On s’est rendu compte que le territoire enclavé, eh bien c’était la commune du continent, et de loin. L’endogamie géographique y était plus forte, alors que les marins de l’île de Batz, de par leur itinérance, avaient sillonné les mers pour ramener à la fois des idées et des épouses. C’est très difficile d’avoir un point de vue tranché quand on parle des îles. Parce qu’il y a toujours cette dualité, qui dit la chose et son contraire.

Le pont qui relie l’île de Ré a été inauguré en 1988.
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(David Cameron)
Le pont qui relie l’île de Ré a été inauguré en 1988. Il n’est pas certain que l’ouvrage serait construit aujourd’hui.

C’est aussi le fantasme de l’oisiveté, pour certains, alors qu’on y travaille sans doute plus qu’ailleurs. Et le fantasme de l’île déserte reste lui aussi une tromperie, parce que le désert, c’est la mort garantie.

À coup sûr, mais une île n’est jamais déserte, en fin de compte. Il y a des îles inhabitées par l’être humain, certes, mais elles le sont par une multitude d’espèces animales et végétales. L’absence de l’homme leur consacre une reconnaissance très importante. C’est incroyable, le nombre d’îles et d’îlots qui ont des statuts de protection dans le monde.

Il semblerait que de nombreux milliardaires choisissent des îles isolées pour y construire des bunkers sécurisés, en prévision d’une éventuelle apocalypse. La bonne option, selon vous, alors que la mer cerne leur refuge de toutes parts ?

C’est comme un bon plan qui se transformerait en mauvais plan, oui. J’ai pu interroger, au fil du temps, des artistes assez connus qui possédaient des îles et qui ont fini par les quitter. Parce qu’au bout d’un moment, ils ont réalisé que c’était le pire endroit pour se retrouver seul. La chanteuse Colette Renard venait souvent sur l’île Dumet, au sud du Morbihan. Elle a fini par y renoncer, car elle était reconnue dès qu’elle arrivait, sans parler des journalistes qui lui tournaient autour. À titre personnel, je me suis retrouvé seul sur une île pour écrire un bouquin pendant quelques jours. Une nuit, j’ai été réveillé par des bruits et des voix. La peur s’est emparée de moi, je l’avoue, à me demander pourquoi des t ypes débarquaient ici. Je me suis finalement rendu compte que j’avais laissé ma VHF (radio à haute fréquence, ndlr) allumée, et que les voix ne venaient pas de la maison, mais de l’appareil… J’ai parlé de cette mésaventure autour de moi et j’ai recueilli des témoignages de gens dans la même situation, isolés, qui avaient eux aussi vécu de véritables assauts de militaires en exercice, en trouvant cela très angoissant. C’es t l’ambivalence de l’île, on y revient toujours.

Des artistes assez connus qui possèdaient des îles ont fini par les quitter. Parce ce qu'au bout d'un moment, ils ont réalisé que c'était le pire endroit pour se retrouver seul.

Louis Brigand, nissonologue

L’écrivain islandais Jon Kalman Stefansson, a un jour demandé : « où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ? » Pourtant, on semble constater une vraie tendance à l’exil néoîlien, un peu comme ces néoruraux qui fuient les villes dans l’espoir d’une vie plus saine à la campagne.

C’est un phénomène qui a pris de l’ampleur depuis quinze ou vingt ans, et qui est maintenant aussi certain que prouvé. Avec par exemple de plus en plus de néo-entrepreneurs et de néo-arrivants qui s’installent durablement sur les îles bretonnes, celles que j’étudie le plus. Ces phénomènes de peuplement et de dépeuplement, on les a toujours retrouvés avec les îles, mais on est aujourd’hui effectivement dans cette dynamique, et cela se voit sur le plan démographique. Ça permet aussi de revitaliser le tissu économique, de promouvoir des idées nouvelles, mais le plus intéressant, c’est de voir certaines personnes capables de développer leur activité et de s’intégrer, alors que d’autres y arrivent nettement moins. Une observation également valable pour ceux qui achètent une maison sur une île, comme dans un rêve, mais qui se rendent compte au bout d’un certain temps que ça ne leur convient pas. Ils étaient arrivés avec une idée fantasmée de l’île, alors que la vie peut y être assez rude.

Quelle est selon vous la raison première de cet exil néoîlien ?

Le facteur le plus important, c’est probablement l’environnement. Parce qu’il est singulier sur une île, plutôt bien protégé, avec des paysages remarquables. Et puis il y a ce sentiment de devenir différent, d’être « à côté », quelque chose de souvent plus fort chez les néo-arrivants que chez les insulaires qui sont là depuis des générations. C’est une recherche de sa propre identité qui va ainsi s’affirmer de manière plus forte, voire se révéler sur l’île.

Et les concepts de « petites communautés » ou de « démocratie du hameau », quelle est leur influence ?

Essentielle, aussi. On rencontre des gens qui viennent vivre sur une île avec l’idée de retrouver une communauté, de connaître son voisin ; de faire en sorte que les enfants puissent aller à l’école à pied, sans souci, avec la plage comme terrain de jeu principal. En ville, les relations sociales se limitent souvent aux métiers les plus proches du sien, concentrées pour la plupart dans la même classe d’âge. Ça ne se passe pas comme ça sur une petite île, puisque tout le monde se connaît. Une de mes étudiantes, au début de sa trentaine, s’était installée sur une petite île et m’avait dit : « Ce qui me surprend le plus, c’est de connaître le plombier, la pharmacienne, le paysan. On est vraiment proches alors que ça ne me serait jamais arrivé si j’étais restée en ville. » C’est une réalité, ce mélange. J’ai organisé une table ronde l’an dernier sur le thème « Qu’est-ce qu’être insulaire en 2025 ? » et je l’ai entendu systématiquement chez de nombreux « néos ». Mais cette proximité n’est pas toujours facile à vivre, il faut quand même le savoir.

Vous avez noté d’autres facteurs ?

Oui, comme ces personnes qui choisissent l’île pour se reconstruire, suite à un décès, une déception amoureuse, ou des situations de vie difficiles. Le choix de l’île se fait, curieusement, presque par hasard, parfois. Certains restent sur le bateau de longues minutes, sans descendre à terre, en observant l’environnement pour finalement se dire : c’est ici que je veux m’installer. Et certains restent pour de bon, j’en connais, ça fait quinze ou vingt ans qu’ils sont arrivés et ils ne sont plus repartis, totalement intégrés. Autre profil : ceux qui choisissent l’île pour faire une expérience sur le long terme. Ils offrent cela à leurs enfants, par exemple, pour qu’ils puissent vivre quelque chose d’unique. Ou ils viennent vivre pendant dix ans une expérience professionnelle différente et puis ils retournent sur le continent, c’est assez fréquent. Mais il faut savoir se débrouiller pour mener son activité. Un avocat qui s’installe sur une île de deux cents habitants ne va pas ouvrir un cabinet. Pareil pour un chirurgien. Ce sont des choix de vie assez radicaux.

Les chants polyphoniques corses.
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(DR)
Les chants polyphoniques corses, une démonstration de l’ouverture des îliens aux influences extérieures.

Et les insulaires de souche, dans tout ça ?

Quand j’ai commencé à travailler sur les îles, bretonnes essentiellement, beaucoup d’îliens n’avaient plus du tout la foi pour rester. Ils partaient travailler sur le continent, et plusieurs — voire beaucoup — vendaient leurs maisons qui devenaient des résidences secondaires pour des continentaux. Ce n’est plus la même chose aujourd’hui. Les enfants dont les grands-parents habitaient l’île regrettent que leurs parents à eux aient vendu leurs biens aux touristes, car ils auraient bien aimé retourner y vivre. Il y a un « retour sur l’île » qui se dessine, à l’image de la société d’aujourd’hui, un peu anxiogène, surtout en ce moment. L’île retrouve sa vertu de refuge.

Le refuge et l’isolement deviennent-ils cependant plus relatifs de nos jours, avec la surconnexion numérique mondiale ?

Le discours selon lequel l’île est isolée ou enclavée, on l’entend de moins en moins, effectivement. Mais elle reste quand même un espace de vie et de pensée à part. Par exemple : la reprise agricole a eu lieu sur pratiquement toutes les îles de Bretagne, alors que l’agriculture avait été abandonnée il y a quelques décennies. Et elle se fait dans l’esprit de l’époque, avec produits bios et circuits courts. Beaucoup de néo-arrivants sont d’ailleurs impliqués dans une activité agricole.

Les sociétés occidentales ont beaucoup fait depuis un demi-siècle pour casser l’isolement des îles. Trop, peut-être ?

Le modèle qui s’est imposé dans les années 70-80 est aujourd’hui plutôt remis en question. Je pense notamment au Mont-Saint-Michel, qui redevient une île quelques heures par jour, au gré des marées, alors qu’il a été relié au continent par une route pendant longtemps. Aujourd’hui, on recherche de nouveau l’insularité, plutôt que d’amener les voitures jusqu’à son pied. Je ne suis pas certain que les ponts construits pour aller sur les îles de , d’Oléron ou de Noirmoutier se referaient de la même manière aujourd’hui. Pareil pour certaines îles en Croatie.

Le Covid a souligné la vulnérabilité de certaines îles, quand elles se sont retrouvées presque coupées du monde. Un épisode qui pourrait inverser la tendance à l’exil ?

Ce n’est pas ce que je ressens, non, et ce serait même plutôt l’inverse. Sur les petites îles, les habitants permanents peuvent être quasiment pêcheurs et agriculteurs. Ils ont souvent des congélateurs pleins de poissons et de crustacés, cultivent des petits potagers faits de patates, de poireaux et de salades. Finalement, la part d’auto-alimentation n’est pas négligeable. Avec des produits de qualité, c’est à souligner, comme des poissons pêchés à l’hameçon et pas au filet, dans des eaux très bien préservées. Et ça rejoint l’utopie de l’île, d’ailleurs : avec peu, on arrive à très bien se débrouiller. On n’a pas besoin de voiture sur les petites îles, ni de faire des effets vestimentaires extraordinaires…

Le phare de l’île de Hamneskär.
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Le phare de l’île de Hamneskär guide, depuis 1868, les navires à travers les eaux agitées au large de la Suède. Géré par un couple de passionnés de nature, Pater Noster est désormais un hôtel intimiste parfaitement isolé du reste du monde.

Vous avez écrit : « Je connais des personnes qui n’aiment pas aller dans les îles, car une fois le pied posé sur le quai de débarquement, elles s’ennuient ou sont prises d’un sentiment de claustrophobie au point de repartir avec le premier bateau. » C’est donc tout sauf un fantasme universel ?

Ce sentiment de claustrophobie, je l’ai perçu chez certains touristes. Une grande excitation avant d’embarquer, une joie évidente, mais au retour, on constate chez eux une grande crainte de rester coincé sur l’île si toutefois le bateau ne devait pas repartir. On voit des bousculades au moment du départ, plein de gens qui arrivent très tôt avant l’heure prévue. Certains ne peuvent simplement pas s’imaginer vivre sur une île : c’est trop étroit, trop petit.

Vous avez eu la chance de parcourir les montagnes de l’Altaï en Mongolie, où les petits villages perdus vous ont fait penser aux îles. L’île, finalement, c’est chacun la sienne, quelle que soit son apparence ?

J’en suis convaincu, et surtout avec les montagnes. Il existe beaucoup de similitudes entre une île et une vallée de haute montagne, les isolements peuvent se ressembler. On constate le renouveau de certaines communes, l’adaptation des végétations au climat, un réel isolement en hiver… Il existe déjà une loi Montagne, en France, et maintenant une réflexion sur une éventuelle « loi Îles », car les îliens ont bien compris qu’il y avait des similitudes. Avec les oasis aussi. J’ai travaillé sur ce sujet au Mexique avec une collègue, les oasis sont comme des îles, entourées non pas par la mer, mais par du sable. En ville aussi, même, puisqu’on parle d’îlots urbains. L’impasse où je vis, à Brest, c’est une forme d’île, une forme d’insularité. Cette dimension d’île, on peut se la créer dans des lieux qui n’en sont pas.

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