Ce sphinx égyptien, datant de plus de 3 000 ans, regarde le panorama de la baie de Naples. D’après la légende, caresser ses flancs de la main droite porterait bonheur.
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Ce sphinx égyptien, datant de plus de 3 000 ans, regarde le panorama de la baie de Naples. D’après la légende, caresser ses flancs de la main droite porterait bonheur. © Emiliano Cavicchi
N° 121 - Automne 2016

Villa San Michele : l’art de sublimer la nature

Juchée sur les hauteurs de Capri, la villa San Michele offre un panorama exceptionnel sur la baie de Naples. Cette maison construite à la fin du XIXe siècle par un riche médecin suédois est un lieu surprenant, où l’art et la nature se mêlent dans un cadre intime.

D’un pas prudent, les visiteurs s’avancent sur la loggia, irrésistiblement attirés par l’étendue bleue, qui, lentement, envahit l’horizon. Encore quelques mètres… le rythme ralentit. Les plus timorés restent un peu en retrait. La peur du vide, probablement. Sur la rambarde, un sphinx égyptien en granit rose tourne négligemment le dos aux touristes. D’après la légende, caresser ses flancs de la main droite porte bonheur. L’usure de la pierre en témoigne : les superstitieux, ici, sont nombreux. Insensible au vertige, le regard scrutant fièrement la mer, la statue lance une invitation aux visiteurs : ignorez vos dernières craintes et profitez du spectacle. Et quel spectacle ! Le panorama est saisissant. Certains visiteurs, impressionnés, mettent machinalement la main devant la bouche, d’autres poussent un léger cri d’étonnement. Stupéfaction générale. Sur la gauche, au loin, les îles d’Ischia et Procida, minuscules confettis, sont tenues en respect par le Vésuve. Plein centre, le volcan, majestueux et menaçant, fend l’horizon. Ses flancs dominent toute la ville de Naples, qui, vue d’ici, paraît tellement vulnérable. Sur la droite, les côtes de la péninsule de Sorrente offrent un paysage plus rassurant. Un refuge tout proche, hors de portée de l’imposant Vésuve. Les nombreux navires reliant l’île de Capri au continent laissent dans leur sillage des lignes d’écume blanches qui lacèrent le bleu de la mer. En contre-bas, l’agitation du port se devine, mais elle ne s’entend pas. Ici, à près de 400 mètres d’altitude, le silence règne. Il est seulement entrecoupé de quelques clics : impossible de quitter ce panorama sans l’immortaliser avec son appareil photo ou son smartphone.

La pergola. Dotée de 37 colonnes et donnant sur la baie de Naples, elle est agrémentée d’impatiens et de plantes grimpantes comme la glycine.
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© Emiliano Cavicchi
La pergola. Dotée de 37 colonnes et donnant sur la baie de Naples, elle est agrémentée d’impatiens et de plantes grimpantes comme la glycine.

Il y a plus de cent ans, Axel Munthe tombe lui aussi sous le charme de cette vue unique. Ce riche médecin suédois, qui a notamment exercé à Paris et à Rome, décide de réunir toutes ses économies pour acquérir ce terrain, situé à Anacapri, sur les hauteurs de Capri. A l’époque, une chapelle en ruine toise les vestiges d’une villa romaine, quelques plants de vigne poussent çà et là. Ces lieux bucoliques n’ont rien d’hospitalier. L’endroit, isolé, est difficile d’accès. En cette fin de XIXe siècle, les habitants de l’île n’ont pas le choix : pour rejoindre le port de Capri en contrebas, ils doivent absolument emprunter « l’escalier phénicien » : un dédale de près de 1 000 marches qui serpente sur les flancs de l’île. Nullement intimidé par ces contraintes, Axel Munthe choisit de bâtir ici la maison de ses rêves. Une villa, qu’il souhaite « ouverte au soleil, au vent et aux voix de la mer, comme un temple grec ». Il abandonne la capitale italienne et s’installe à Capri pour superviser les travaux. Sans même dessiner un plan, suivant uniquement son instinct, le médecin s’improvise architecte. Les paysans du village d’Anacapri fournissent la main-d’œuvre nécessaire. Le chantier progresse de façon erratique, au gré des ressources financières que le thérapeute parvient à dégager. Après plu-sieurs années de labeur, l’habitation sort de terre.

Créneaux mauresques, colonnes grecques, frises en faïences. Cette villa, fruit de multiples influences et de l’imagination de son créateur, est inclassable. Un ensemble à la fois hétéroclite et harmonieux, baigné par le soleil qui se reflète sur ses grands murs blancs. Cette maison, devenue aujourd’hui musée, est restée largement fidèle à l’esprit d’Axel Munthe. Seuls quelques aménagements et des travaux de ré-novation ont été réalisés pour faciliter l’accès et l’accueil des visiteurs.1

Entrée de la Villa San Michele. Une copie du « cave canem », célèbre mosaïque de Pompéi, accueille les visiteurs.
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© Emiliano Cavicchi
Entrée de la Villa San Michele. Une copie du « cave canem », célèbre mosaïque de Pompéi, accueille les visiteurs.
Au centre de l’atrium. Une citerne antique servait à récolter l’eau de pluie sur l’île.
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© Emiliano Cavicchi
Au centre de l’atrium. Une citerne antique servait à récolter l’eau de pluie sur l’île.

Des rencontres étonnantes

Située au bout d’une petite rue piétonne animée, où les cafés côtoient aujourd’hui les magasins de souvenirs, la villa ne dévoile pas immédiatement ses secrets. Ils sont soigneusement dissimulés derrière une discrète façade, et placés sous bonne garde. Le pas-de-porte à peine franchi, les visiteurs sont immédiatement accueillis par une figure menaçante. Sous leurs pieds, dans le vestibule, se dresse un cave canem : un chien en position d’attaque. Dans l’Antiquité, et notamment à Pompéi, ce type de mosaïque servait d’avertissement aux plus imprudents. Que les craintifs se rassurent, les caméras de surveillance ont remplacé depuis longtemps les canidés du docteur Munthe. Mais d’autres rencontres surprenantes attendent encore les hôtes de la villa.

En pénétrant dans la salle à manger, un touriste anglais pointe du doigt un élément de décor qu’il vient à peine de fouler. « Tiens, ça c’est vraiment étrange !» s’étonne-t-il, intrigué par une autre mosaïque romaine. Elle représente un squelette qui porte un broc d’eau dans une main et une carafe de vin dans l’autre. « C’est la copie d’une mosaïque que l’on trouve également à Pompéi, explique Luca Grossi, le responsable du service de presse de la villa. Il s’agit d’une invitation à profiter de la vie avec modération », poursuit-il. Régulièrement confronté à la mort dans l’exercice de son métier, Axel Munthe a jugé bon de la défier, même symboliquement, jusque dans sa salle à manger !

Villa San Michele, la loggia. Portraits et table de style cosmatesque sont entourés de sculptures antiques.
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© Emiliano Cavicchi
Villa San Michele, la loggia. Portraits et table de style cosmatesque sont entourés de sculptures antiques.

Un témoignage du passé

Avec ses ustensiles en cuivre, ses céramiques et ses grands murs carrelés de blanc, la petite cuisine adjacente offre un visage plus réconfortant et presque hors du temps. Elle donne sur l’atrium, cœur de lumière de la villa. Une citerne trône fièrement au centre de la petite cour fermée. Ce vestige romain, placée ici symboliquement, témoigne du passé difficile de Capri. Sur cette île dépourvue de source, les habitants ont dû, pendant des siècles, récolter l’eau de pluie pour subvenir à leurs besoins. Les occupants de la Villa San Michele n’ont pas échappé à la règle. Pour mettre en valeur cette citerne, Axel Munthe a fait sceller des épitaphes romaines et d’autres fragments antiques dans les parois des murs de l’atrium. La colonne centrale, qui soutient la loggia menant à l’étage, proviendrait directement des vestiges découverts au moment de la construction !

La statue d’Hermès. Le messager des dieux trône au sein de la loggia des sculptures de la Villa San Michele.
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© Emiliano Cavicchi
La statue d’Hermès. Le messager des dieux trône au sein de la loggia des sculptures de la Villa San Michele.
L'entrée discrète de la Villa San Michele. Elle est décorée de plusieurs objets antiques.
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© Emiliano Cavicchi
L'entrée discrète de la Villa San Michele. Elle est décorée de plusieurs objets antiques.

Au bout d’un escalier exigu, les visiteurs accèdent à l’immense chambre à coucher, elle aussi placée sous bonne protection. Ici, ce n’est pas un cave canem menaçant qui monte la garde mais un chien à l’allure débonnaire.

Sa petite statue de bois ne manque pas de compagnie. Juste à côté du lit en fer forgé se dresse une mince colonne surmontée d’une sculpture d’Hypnos, le dieu du sommeil. Un relief en marbre représentant Apollon, le dieu de la poésie, de la musique et du soleil, couve d’un regard bienveillant le bureau, comme s’il lançait une invitation à trouver l’inspiration.

A quelques pas de là, le salon français et le salon vénitien se dévoilent. Ces deux pièces en enfilade accueillaient notamment les hôtes d’Axel Munthe. Dans cette partie de la villa, le mobilier du XVIIIe siècle, provenant d’Italie ou d’Angleterre, côtoie les vestiges gréco-romains, et notamment une impressionnante tête de Méduse.

Le jardin de la Villa San Michele. Il a reçu le prix du plus beau jardin d’Italie en 2014.
Le jardin de la Villa San Michele. Il a reçu le prix du plus beau jardin d’Italie en 2014. © Emiliano Cavicchi
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Portrait d’Axel Munthe dans les jardins de la villa, à proximité de la pergola.
Portrait d’Axel Munthe dans les jardins de la villa, à proximité de la pergola. © Emiliano Cavicchi
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Des papyrus sont plantés dans ce sarcophage romain du IIe siècle représentant des divinités marines.
Des papyrus sont plantés dans ce sarcophage romain du IIe siècle représentant des divinités marines. © Emiliano Cavicchi
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Près de 500 objets collectés

A la sortie du long couloir, le flot des visiteurs ralentit soudainement. Un attroupement se forme. Certains jouent des coudes pour admirer l’un des lieux les plus remarquables du musée : la loggia des sculptures. Superbement mises en valeur par la perspective, les œuvres d’art, collectées pendant des décennies par le médecin suédois, se donnent ici en spectacle. Entourée des bustes de Tibère, d’Artémis ou encore d’Hermès, une étonnante table en pierre de style cosmatesque, ornée de mosaïques, se dresse au centre de cette « scène antique ». Cet objet étonnant a été découvert par hasard par Axel Munthe lors d’un voyage. « Elle servait de lavoir dans un village près de Palerme, relate Luca Grossi, finalement, après de longues négociations, les femmes du village ont bien voulu s’en séparer, mais à une seule condition : elles ont exigé une nouvelle table pour pouvoir laver leur linge », raconte-t-il. L’anecdote reflète bien les efforts et l’opportunisme déployés par le médecin suédois pour enrichir sa collection.

Homme raffiné, précurseur doté d’un flair remarquable, Axel Munthe a commencé par collecter les quelques vestiges romains laissés à l’abandon sur le terrain de sa villa. Certains patients fortunés, admis pendant plusieurs semaines en cure à Anacapri, ont parfois offert des antiquités en échange des soins reçus lors de leur séjour. Au final, près de 500 objets d’art ont été collectés par le thérapeute. Des originaux, quelques copies, le tout forme un ensemble parfaitement intégré à la nature environnante.

Salle à manger de la Villa San Michele. Les meubles datent de la Renaissance et sont décorés avec des ustensiles de cuisine italiens, anglais et suédois du XVIIIe siècle.
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© Emiliano Cavicchi
Salle à manger de la Villa San Michele. Les meubles datent de la Renaissance et sont décorés avec des ustensiles de cuisine italiens, anglais et suédois du XVIIIe siècle.
Le salon vénitien. Il est décoré avec des meubles du XVIIIe siècle.
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© Emiliano Cavicchi
Le salon vénitien. Il est décoré avec des meubles du XVIIIe siècle.

Le plus beau jardin d’Italie

La nature, justement, est l’un des trésors les plus inestimables de cette villa. Tout au long de l’immense pergola soutenue par 37 colonnes s’étend le jardin du musée. Construit en terrasses, il propose une halte ombragée aux promeneurs. Un paysage luxuriant, façonné par la main experte de Raffaele Scarpato. Depuis quatre générations, sa famille s’occupe de ces espaces verts avec une obsession : respecter la mémoire et les goûts d’Axel Munthe. A l’époque où le médecin suédois résidait à Anacapri, seuls quelques invités avaient le privilège de déambuler avec lui dans ce jardin, entourés de ses nombreux animaux de compagnie. Aujourd’hui, l’accès est ouvert à tous, mais un profond sentiment d’intimité continue de se dégager des lieux. Trois heures avant l’arrivée des premiers visiteurs, Raffaele Scarpato taille et arrose les plantes avec le plus grand soin. Ici, les essences méditerranéennes telles que la glycine ou les palmiers se mêlent à des essences plus inattendues, comme des camélias du Japon ou un bouleau suédois.

Le médecin suédois Axel Munthe. Bâtisseur de la Villa San Michele, il a laissé un souvenir profond à Capri où une rue porte son nom.
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© Emiliano Cavicchi
Le médecin suédois Axel Munthe. Bâtisseur de la Villa San Michele, il a laissé un souvenir profond à Capri où une rue porte son nom.

Jacinthes, Impatiens, roses grimpantes, chaque année Raffaele Scarpato plante près de 6 000 bulbes pour offrir aux promeneurs un festival de couleurs et de senteurs. « Beaucoup de gens trouvent que ce jardin est un petit paradis, sincèrement je le pense aussi. Je m’efforce de faire en sorte qu’il soit toujours en fleurs, été comme hiver », explique-t-il. Sa passion et son investissement ont porté leurs fruits. En 2014, ce joyau de verdure a été désigné plus beau jardin d’Italie par un jury d’experts 2. « Je suis très fier d’avoir reçu cette distinction. C’est la récompense d’un long travail.

Mais il faut toujours chercher à s’améliorer », conclut Raffaele Scarpato. A ses côtés, un couple de touristes flâne d’un pas lent dans l’allée de cyprès, plantée il y a plus d’un siècle par Axel Munthe. « Je n’ai aucune envie de partir d’ici », confie cette femme à son compagnon. Les deux visiteurs tournent ensemble le regard pour admirer, à travers l’intense végétation, le bleu du ciel se confondre avec le bleu de la mer. Ils ferment les yeux, prennent une longue respiration, profitent du silence pour graver dans leur mémoire ces précieux instants. Plus qu’un simple musée, la Villa San Michele demeure un sanctuaire unique, un havre de tranquillité au cœur de l’un des sites les plus fréquentés d’Italie.

Dédale de près de 1 000 marches. L’escalier phénicien a longtemps été le seul moyen d’accès entre les hauteurs de l’île et le port de Capri.
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© Emiliano Cavicchi
Dédale de près de 1 000 marches. L’escalier phénicien a longtemps été le seul moyen d’accès entre les hauteurs de l’île et le port de Capri.

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