N° 137 - Printemps 2022

Renzo Piano, en toute légèreté

Il a construit le Centre Pompidou à Paris, mais aussi des palais de justice, des gratte-ciel, des hôpitaux, des salles de concert et le nouveau pont San Giorgio à Gênes. En 2023, il inaugurera le Portail de la science au CERN, à Genève. Rencontre avec un architecte qui revendique son éclectisme et dont les créations sont comme des bateaux volants qui résistent à la gravité du monde.

L’Academy Museum of Motion Pictures
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(Nic Lehoux)
L’Academy Museum of Motion Pictures inauguré en 2021 à Los Angeles. (Nic Lehoux)

Son œuvre la plus célèbre se trouve à Paris. Construit avec Richard Rodgers dans le quartier du Marais, il y a pile quarante-cinq ans, le Centre Pompidou et son look d’usine de la culture suscite toujours autant les éloges que les critiques. Au point d’éclipser parfois une carrière d’architecte longue de plus d’un demi-siècle et forte d’une centaine de bâtiments. Né à Gênes, Renzo Piano partage son temps entre l’Italie, où il a été élu sénateur à vie, New York et Paris, où se trouvent ses principales agences. Et aussi Genève, où l’architecte italien inaugurera l’année prochaine le Portail de la science, un espace pédagogique situé au CERN pour faire découvrir aux visiteurs les mystères de l’univers.

Renzo Piano sous la coupole de l’Academy Museum of Motion Pictures
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(Nic Lehoux)
L’architecte Renzo Piano sous la coupole de l’Academy Museum of Motion Pictures à Los Angeles.

Renzo Piano, vous avez ouvert votre premier bureau à la rue des Archives, à deux pas du Centre Pompidou que vous avez construit. Est-ce lui qui vous a fait venir à Paris ?

Oui, c’était en 1971. Avec Richard Rogers, nous arrivions de Londres où nous vivions à l’époque. Nous étions venus participer à un concours pour la construction d’un centre culturel sur le Plateau Beaubourg, dans le quartier du Marais. C’était trois ans après la révolution de Mai 68. L’atmosphère était encore propice aux propositions provocantes.

Imaginiez-vous que ce bâtiment deviendrait une telle icône ?

Absolument pas. Vous faites les choses avant tout parce que vous y croyez. Après Mai 68, le monde culturel devait changer. Les musées restaient ces lieux élitistes et intimidants. Beaubourg devait marquer une vraie rupture, un vrai changement. J’ai grandi à Gênes dans une famille de petits entrepreneurs. J’ai commencé par étudier l’architecture dans les années 60, à un moment où tous les architectes essayaient de comprendre comment rendre le monde meilleur. J’ai évolué avec cette idée en attendant d’avoir de la chance et de me trouver à la bonne place au bon moment pour la concrétiser. L’architecture, pour moi, c’est comme fabriquer des miroirs : les bâtiments sont les reflets des changements de la société.

Avant cela vous avez travaillé avec votre père qui était entrepreneur à Gênes, avez ensuite étudié l’architecture à Florence, collaboré à Milan avec Franco Albini et aux États-Unis avec Louis Kahn. Quel âge aviez-vous lorsque vous remportiez le concours du Centre Pompidou ?

J’avais 33 ans et Richard Rogers 37. Nous étions la jeune garde de l’architecture, un peu bad boys, mais pas idiote. Nous avions compris que dans une ville comme Paris il y avait quelque chose à faire pour rendre la culture plus accessible. L’énergie vient de la curiosité. Elle est à la source de tout quand vous êtes jeune et pas encore très cultivé. Notre idée était de construire cette étrange usine remplie de toutes sortes d’activités (musicales, artistiques, cinématographiques, littéraires, éducatives). Ainsi se créerait un espace de curiosité dans lequel les gens, venant pour une raison précise, verraient leur attention attirée par autre chose. C’est ainsi que la culture s’acquiert.

Le Portail de la science du CERN.
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(RPBW)
Image de synthèse du Portail de la science du CERN à Genève.

Après Beaubourg, vous partez à Houston pour construire le bâtiment qui abrite la Menil Collection ainsi que d’autres musées qui sont tous assez différents. Pourquoi ce besoin de changement ?

Parce que la vie est ainsi faite, Dieu merci ! L’architecture est un métier où il faudrait être stupide pour ne pas être différent à chaque fois, car il tient compte d’une telle variété de facteurs : de lieux, de personnes, de moments, de conditions climatiques. C’est comme du storytelling ou de faire un film. Chaque histoire est différente, donc vous changez aussi.

Certaines de vos créations se ressemblent. C’est le cas du Whitney Museum of American Art et du siège du «New York Times», tous les deux à New York. Mais d’autres pas du tout, comme The Shard, la tour de plus de 300 mètres que vous avez construite à Londres et qui est très atypique dans votre travail. Pourquoi ?

C’est très simple. Il y a un fil rouge qui relie toutes mes créations. Il ne s’agit pas de style reconnaissable, mais d’intégrité. Si vous êtes un écrivain, vous possédez votre propre manière d’écrire, votre langage et votre vocabulaire. Si vous êtes un architecte, c’est exactement la même chose.

Quel est ce fil rouge ?

La légèreté. Elle revient constamment dans ma manière de réfléchir. J’aime penser mes bâtiments comme des bateaux volants, sans doute parce que je viens de Gênes, qui se trouve au bord de la mer, et que la voile est ma deuxième grande passion. Beaubourg est un navire en cale sèche au cœur de Paris, tandis que le Whitney Museum mouille dans la rivière Hudson.

La Fondation Beyeler que vous avez construite près de Bâle est-elle aussi un bateau volant ?

Non. Elle, c’est un tapis volant. J’aime vraiment beaucoup l’idée de lutter contre la gravité.

The Shard
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(Martin Chris)
Haut de plus de 300 mètres, The Shard perce le ciel de Londres.

L’année prochaine, votre éclectisme se marquera aussi par l’inauguration du Portail de la science, le projet que vous avez mené avec le CERN à Genève. Il est destiné aux visiteurs, notamment les plus jeunes. Vous aimez faire ce type de bâtiments publics ?

J’ai réalisé toutes sortes d’édifices publics au cours de ma carrière : des écoles, des universités, des bibliothèques, des musées, des salles de concert, des hôpitaux et des palais de justice. J’aime fabriquer ces lieux parce ce qu’ils produisent de la convivialité et rassemblent des gens qui partagent les mêmes valeurs. Construire, pour moi, est un geste de paix. Au CERN, des chercheurs percent les mystères de l’infini en disséquant les atomes et la structure de la matière. Le Portail de la science permettra ainsi aux visiteurs de découvrir les origines de notre univers.

Vous êtes également l’auteur du stade Saint-Nicolas à Bari, du centre culturel Stavros Niarchos à Athènes. Vous avez aussi transformé le Lingotto de Turin en complexe immobilier et réalisé l’extension de la Morgan Library de New York en lui adjoignant une salle de concert. Pourquoi ce besoin de vous lancer tout le temps dans des projets très différents ?

Ils sont différents, certes, mais l’objectif de ces projets ne change pas : il est toujours question de gens et d’émotion. Cette sensation d’être ensemble fait aussi la beauté d’un édifice. Écouter de la musique seul chez soi n’est évidemment pas la même chose que de le faire entouré de deux mille personnes. La beauté d’une salle de concert vient pour une moitié de la musique que vous entendez, de l’autre d’être ensemble, en harmonie avec cette beauté.

Vous passez d’un centre culturel à un hôpital, d’un stade à un ensemble commercial. Vous devez prendre en compte à chaque fois de nouveaux paramètres. Comment faites-vous pour tous les maîtriser ?

Lorsque vous faites une salle de concert, un musée ou un hôpital, les priorités ne sont évidemment pas les mêmes. C’est pourquoi un architecte est entouré d’une armée de spécialistes qui l’aident à saisir la complexité technique du projet. Il s’agit de scientifiques, de designers ou encore d’acousticiens. De son côté, l’architecte doit être un constructeur, mais aussi un humaniste en ce qu’il s’adresse aux gens, mais aussi un poète, parce que sans beauté, un bâtiment ne peut pas mettre à l’aise tous ceux qui vont l’utiliser. Il faut bien comprendre le mot beauté. Il ne signifie pas la superficialité, bien au contraire. La vraie beauté est celle que vous appliquez, non seulement dans la partie visible des choses, mais aussi plus profondément, dans la science et la connaissance de l’objet.

Le Centre Pompidou à Paris.
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(Piano & Rogers / Fondation Renzo Piano / Rogers Stirk Harbour + Partners)
Le Centre Pompidou à Paris. Imaginé comme une machine, le bâtiment a lancé la carrière internationale de Renzo Piano et de Richard Rogers.

Votre architecture a-t-elle changé avec le temps ?

Je n’ai pas l’impression. L’atmosphère dans laquelle je vis est toujours remplie d’enthousiasme. J’arrive à l’agence tous les matins, je prends mon café et la journée démarre sans que je sache de quoi elle sera faite. Je viens d’achever l’Academy Museum of Motion Pictures à Los Angeles. J’ai un projet de galerie à Moscou et terminé un hôpital en Ouganda. Fondamentalement, mon travail reste le même. Les priorités, par contre, ont changé. Il y a quarante ans, personne ne se préoccupait de l’état de la planète. Aujourd’hui, nous y faisons extrêmement attention. Il en va de notre responsabilité de produire des bâtiments durables et de qualité. En Grèce, par exemple, nous travaillons sur trois hôpitaux qui captent l’énergie solaire et ont ainsi une très faible consommation. De la même manière, l’hôpital que nous avons construit en Ouganda, un pays qui fait beaucoup d’efforts pour développer sa filière solaire, est zéro émission.

Vous arrivez au bureau le matin sans savoir ce que vous allez faire ? Vraiment ?

En fait, je ne m’arrête jamais de travailler. J’ai toujours un crayon dans ma poche. J’adore le travail d’équipe et réunir des jeunes autour de moi. Mon bureau n’est pas que le mien, c’est aussi celui des 160 personnes qui travaillent avec moi à Paris, à New York et à Gênes. Grâce à notre fondation, des universitaires de partout dans le monde nous rejoignent. Il y a ce mot italien que j’aime beaucoup : bottega qui, à la Renaissance, désignait l’atelier. Il exprime cette idée que c’est en faisant que l’on apprend.

Vous êtes aussi devenu un homme politique. En 2013, vous avez été élu sénateur à vie par le gouvernement italien. Comment allez-vous participer aux affaires publiques de votre pays ?

L’architecture est politique, dans le sens noble du terme. Il y a trente ou quarante ans, il fallait absolument sauvegarder les centres historiques des villes. Aujourd’hui qu’ils ont été préservés, parfois un peu trop à mon sens, il s’agit de sauver les périphéries. Mon poste de sénateur consiste surtout à travailler avec les banlieues italiennes. J’emploie une douzaine de jeunes qui œuvrent avec moi sur des projets en dehors des centres. Travailler avec ces parties des villes qui sont les plus fragiles est une vraie responsabilité politique. D’ailleurs, le mot politique ne vient-il pas de polis qui veut dire ville en grec ? J’aime l’idée athénienne qu’à la fin de son mandat, l’homme politique devait rendre la ville plus belle et meilleure qu’au moment de son élection. C’est pourquoi j’estime que la politique est précieuse.

Dans le jury de Beaubourg se trouvait Jean Prouvé, un architecte, ingénieur et designer qui concevait des petites maisons préfabriquées pour une clientèle populaire, mais aussi pour loger en urgence les sans-abri. Avez-vous déjà pensé à ce type de projet ?

Mais oui, et cela m’arrive tout le temps. Il y a deux ans, avec trois de mes jeunes collaborateurs du Sénat, j’ai construit une petite maison de 20 mètres carrés à l’intérieur de la prison Rebibbia à Rome. C’est un pénitentiaire pour femmes dont certaines ont des enfants qu’elles ne peuvent bien entendu pas garder sur place. Avec les détenues, nous avons conçu ce bâtiment pour rendre les heures de visite les plus agréables et normales possible. C’était très émouvant.

En 2018, vous vous êtes immédiatement offert pour reconstruire le pont Morandi de Gênes qui venait de s’écrouler. Qu’est-ce qui vous a décidé ?

En tant que Génois, une réaction purement émotionnelle. J’étais en Suisse au moment de la catastrophe, le 14 août 2018. Une journée atroce, 43 morts. Quand un pont s’effondre, il ne tombe pas une fois, mais trois fois. Il y a les victimes, ce qui relie les hommes, mais aussi tout ce qu’un pont représente, métaphoriquement parlant. Le maire de la ville et le président de la région m’ont tous les deux appelé en me demandant quoi faire. Il fallait aller très vite. Je me suis tourné vers les industries navales qui se trouvent à Gênes, car il était évident pour moi que le nouveau pont serait fabriqué en acier.

Pensez-vous qu’il durera longtemps ?

Un pont ne devrait jamais s’effondrer. Mais rien ne dure très longtemps sans un peu d’amour. Le mot est un peu romantique, mais il souligne à quel point l’architecture, comme beaucoup d’autres choses, a besoin d’affection pour résister au temps. Aucune construction, pas même en pierre, ne dure mille ans sans un minimum d’attention.

Le pont San Giorgio à Gênes
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(Enrico Cano / RPBW)
Le pont San Giorgio à Gênes reconstruit par l’architecte italien en 2020.

L’architecture du passé résiste à tout, même celle construite en Italie pendant la période fasciste par des architectes comme Giuseppe Terragni. La nouvelle architecture, la vôtre ou celle de Franck Gehry est certes fantastique, mais pensez-vous qu’elle va durer ?

Elle durera pour autant qu’elle soit aimée, utile et participe à la vie de la cité. Beaubourg est là depuis plus de quarante ans, presque un demi-siècle, et a besoin d’entretien, comme un pont. En fait, c’est plus une infrastructure qu’un bâtiment, c’est une machine au cœur de la ville. En 2018, nous avons livré le nouveau palais de justice de Paris, à Saint-Denis, une banlieue assez difficile. Lui aussi durera longtemps. Les raisons pour lesquelles un bâtiment résiste, ou pas, au temps, ne sont pas liées à son mode de construction, mais à son importance dans la ville. Un bâtiment public participe à la vie citoyenne en créant de la relation humaine. Construits avec la meilleure expression de l’architecture, ces édifices remplissent aussi un devoir civique : ils sont comme des barrières contre la barbarie.

Vous avez également bâti des gratte-ciel alors que certains architectes s’opposent fermement à ce type de construction en hauteur. Que leur répondez-vous ?

Que je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de bon ou de mauvais dans les tours. Pour moi, cela a du sens qu’une ville construise des immeubles très hauts, parce que sinon elle perd en intensité.

C’est très vrai à New York. Mais est-ce le cas vraiment partout ?

Prenez un gratte-ciel et répartissez le même nombre d’activités à l’horizontale. Cela vous prendra tellement de place que vous serez obligé de créer de nouvelles périphéries. Le problème avec la périphérie, c’est que ce n’est plus la ville et que vous prenez sur la campagne pour la construire. Pour moi, c’est une catastrophe. La croissance d’une ville doit se faire en travaillant sur l’existant. Londres est depuis longtemps entourée par une ceinture verte qui limite son expansion endémique. Sa densité étant assez faible, c’est aussi une ville qui peut facilement s’agrandir sur son territoire intérieur en le transformant.

Le nouveau palais de justice de Paris.
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(Sergio Grazia)
Le nouveau palais de justice de Paris.

En tant qu’architecte, comment avez-vous réagi lorsque les Twin Towers de New York se sont effondrées et que Notre-Dame à Paris a brûlé ?

Voir ces destructions a été terrible. Cela m’a beaucoup touché. J’étais à New York avec ma famille le 11 septembre 2001. Je marchais dans la rue ce matin-là, descendant Madison Avenue, et j’ai vu la fumée et les tours s’écrouler. Je me trouvais aussi à Paris lorsque Notre-Dame a pris feu en 2019. Face à de telles catastrophes, vous restez sans voix. Vous vous sentez forcément abattu et démuni. Et puis soudain vous vient l’envie de réagir.

Comment ? En disant : « Il faut reconstruire » ?

Exactement. j’ai toujours aimé la flèche de Notre-Dame, cette partie de la cathédrale qui est aussi la plus récente. Elle a été construite en 1859 par l’architecte Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, bien après que Victor Hugo a écrit Notre-Dame de Paris en 1831. C’est un objet très bien documenté. Elle sera reconstruite à l’identique.

Et vous, par rapport à vos propres créations ? Vous continuez à les aimer et à vous en préoccuper ? Ou regrettez-vous d’en avoir réalisé certaines ?

On aime toujours ses enfants. Vous ne pouvez pas dire que vous donnez plus d’amour au petit dernier parce qu’il réclame plus d’attention. En 2019, dans l’exposition que me consacrait la Royal Academy de Londres, les commissaires avaient installé une sorte d’île sur laquelle ils présentaient à petite échelle tous les bâtiments que j’avais réalisés. Il y en avait plus de cent. Alors oui bien sûr que j’aime beaucoup Beaubourg, déjà parce que je le vois chaque fois que je sors de mon agence. Mais lorsque je vais à New York, j’aime tout autant le Whitney Museum qui se trouve juste en face de mon bureau. Peut-être que j’ai un faible en ce moment pour le Museum of Motion Pictures que je viens de terminer à Los Angeles. C’est le plus jeune, et les bébés réclament beaucoup d’affection.

Vous estimez-vous chanceux d’avoir réussi à construire autant de bâtiments partout dans le monde ?

Bien entendu, mais ce qui me rend surtout heureux, c’est le fait que ces créations rassemblent les gens. Je ressens le même plaisir à construire un bâtiment que lorsque j’accompagnais mon père sur les chantiers et que je regardais tout autour de moi. Il y avait tous ces ouvriers qui allaient et venaient. Un jour vous voyiez un tas de briques, le lendemain il s’était transformé en mur comme par enchantement. L’architecture c’est ça : de la pure magie !

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