N° 135 - Été 2021

Cordes sensibles

Béatrice de Haller est luthière à Carouge. Derrière la fabrication et la réparation de violons, d’altos et de violoncelles, son métier cache une profession qui touche à l’intime.

#135 – Design – La luthière Béatrice de Haller.
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© Noura Gauper
La luthière Béatrice de Haller.

Antonio Stradivari, Niccolò Amati, Andrea Guameri… Trois noms magiques qui mettent des étoiles dans les yeux des violonistes. Trois luthiers de génie – tous italiens, tous du XVIIe siècle – dont les instruments légendaires pulvérisent des records à chaque fois qu’ils passent aux enchères. Plus qu’un instrument, le violon est une oeuvre d’art qui se fabrique depuis toujours à la main. Ce qui fait de chaque pièce un exemplaire unique « qui possède son identité et sa sonorité propre », explique Béatrice de Haller, luthière à Genève.

Son atelier à Carouge se situe au rez-de-chaussée d’une maison séculaire, typique de la cité sarde, qui vous donne l’impression d’entrer dans un tableau de Vermeer. À l’intérieur : une fenêtre à croisillons donne sur un petit cabinet de retouche, les pots de pigments sont alignés sur les étagères et les instruments à cordes se trouvent forcément partout. « Franchement, j’ignore ce qui m’a attirée vers la lutherie. Dans ma famille, personne ne pratiquait de métier manuel, mon père était ingénieur, ma mère laborantine. Un jour, mon professeur de violoncelle m’a expliqué comment on fabriquait l’instrument sur lequel je jouais. Je devais avoir 15 ans. J’ai su dès lors que je deviendrais luthière. »

En Suisse, une seule école dispense la formation pour cette profession. Elle se trouve toujours à Brienz dans le canton de Berne. Béatrice de Haller s’y inscrit et réussit le concours d’entrée. Sauf que les classes sont déjà pleines. On lui conseille gentiment de retenter sa chance l’année suivante. « J’ai préféré chercher ailleurs. Je suis partie étudier en Angleterre, dans le Nottinghamshire, sans avoir aucune notion du travail du bois. De retour en Suisse, j’ai travaillé à Zurich et chez un luthier à Berne pendant dix ans avant de me mettre à mon compte à Genève en 1999. »

#135 – Design – Le dos et la table d’harmonie d’un instrument.
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© Noura Gauper
Le dos et la table d’harmonie d’un instrument. Le premier est taillé dans un bloc d’érable, le second dans celui d’un épicéa.

INSTRUMENT SCULPTÉ

Certains luthiers se spécialisent. Il y a ceux qui restaurent et ceux qui fabriquent. Béatrice de Haller pratique les deux. Actuellement, elle réalise un violon. Deux à trois mois de travail. Le dos est en érable tandis que la table d’harmonie – le dessus – est taillée dans un bloc d’épicéa. Oui, le corps du violon est sculpté dans des pièces de bois massif petit à petit dégrossies à la gouge, aux petits rabots et au grattoir pour obtenir le juste galbe qui lui donnera sa signature sonore. Les éléments sont ensuite assemblés avec des colles animales, comme celles utilisées en ébénisterie.

Détail étonnant : dans l’atelier de Béatrice de Haller, même les violons récents arborent la patine de l’ancien. « Les violonistes n’aiment pas l’aspect du neuf. Il existe des astuces comme de simuler des traces d’usure à des endroits bien précis : sous la mentonnière, sur le haut du corps, là où le musicien tient son violon. »

Contrairement à d’autres instruments dont les formes ont évolué à travers le temps, celles des violons ont aussi la particularité d’être établies une bonne fois pour toutes depuis le XVIe siècle. « Cela dit, vous trouverez toujours des petites différences d’un instrument à l’autre : des ouïes plus larges, placées différemment, des violons plus « ronds ». Le plus grand changement est intervenu à la période baroque. On a transformé le violon pour qu’il sonne plus fort », explique la luthière en montrant l’un de ces instruments de l’époque dite Transition (1760-1780) qu’elle vient de restaurer. Elle le vendra 20’000 francs. À ce prix, on achète un peu d’histoire, mais aussi la responsabilité de transmettre un objet qui chante sans fausses notes depuis plus de 250 ans. « Un luthier doit aussi être un expert. Lorsqu’on vous amène une pièce pour une révision ou une restauration, vous devez savoir, dans la mesure du possible, de quand elle date, qui l’a fabriquée et dans quel pays. C’est indispensable pour éviter des erreurs fatales. »

#135 – Design –
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© Noura Gauper
Vue d’atelier avec l’établi, quelques outils et un archet que la luthière va remécher.

RECETTES SECRÈTES

Qu’est-ce qui fait d’un violon un instrument d’exception ? « C’est la grande question. Il y a tellement de paramètres : la qualité du bois, le travail de la taille, la recette des vernis. » À ce propos, on a longtemps prétendu qu’Antonio Stradivari utilisait des carcasses de crevettes dans son mélange. Ce qui donnait cette teinte rouge caractéristique à ses créations, mais aussi leur sonorité unique. On sait aujourd’hui que cette hypothèse appartient à la légende et que le luthier de Crémone utilisait de l’huile de peintre et de la résine de pin, tout simplement. « Les technologies ont énormément évolué pour percer ce genre de mystère, mais on ne connaît pas tout. Les anciens gardaient secrètes leurs recettes, continue la luthière. Lorsque vous travaillez sur un violon qui a plus de 300 ans, vous tenez entre les mains un objet qui a traversé les siècles. Vous aurez beau chercher, l’oeuvre du temps sur un instrument reste une énigme. »

#135 – Design – L'atelier de Béatrice de Haller
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© Noura Gauper
La petite table devant la fenêtre sert aux retouches. Le visiteur se croirait dans un tableau de Vermeer.

LES MOTS DU SON

Plus qu’aucun autre instrument de musique, le violon entretient ainsi une relation particulière avec son propriétaire. Sa position près du corps, sa forme, sa prise en main et son petit gabarit en font un objet qui touche à l’intime. « Le rapport de confiance entre un luthier et un musicien ressemble à celui qui lie un médecin à ses patients. On vous confie un instrument de prix, qui plus est un outil de travail, souvent très chargé émotionnellement. Il faut que les deux parties se comprennent parfaitement. Un musicien entend le son, mais il le sent aussi à travers la pression des cordes sous ses doigts. Lorsqu’un violoniste me demande de façonner son instrument de telle ou telle façon, il utilise des mots que je dois être capable de traduire. Ce n’est pas toujours évident, mais passer ainsi du son au langage rend ce métier passionnant. »

Pour assurer cette compréhension, le luthier doit donc forcément être lui aussi violoniste. Ou violoncelliste dans le cas de la luthière. « En principe c’est mieux. Une grande partie du travail consiste à trouver le son quand on fabrique un instrument ou à le régler quand on le restaure. Cela commence au tout début, au moment où vous choisissez le bois, en le frappant pour entendre comment il résonne », explique Béatrice de Haller en plaçant une âme, courte tige de bois qui se glisse dans les entrailles de l’instrument, à l’aide d’un outil très spécial : la pointe aux âmes. La lutherie c’est aussi de la poésie.

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