The Temperate House at Kew Gardens reopened in April 2018 after major restoration © Jérémie Souteyrat
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The Temperate House at Kew Gardens reopened in April 2018 after major restoration © Jérémie Souteyrat
N° 129 - Été 2019

Renaissance d’un fleuron de l’époque victorienne

Temperate House, la plus grande serre de l'ère victorienne, a rouvert au public en mai dernier dans les jardins botaniques royaux de Kew au terme d'un chantier colossal. C'est l'un des nombreux joyaux que compte le parc de 121 hectares situé au sud-ouest de Londres. Classés au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2003, les jardins de Kew ont la particularité d'être à la fois une institution scientifique de rayonnement mondial et l'une des attractions touristiques les plus populaires de Londres. Depuis 2012, sous l'impulsion d'un nouveau directeur, l'auguste institution connaît une cure de jouvence.

L’édifice est flambant neuf. Plus une trace de rouille, ni un carreau cassé. Après cinq années de travaux et le remplacement de 15 000 panneaux de verre, Temperate house s’érige, plus impressionnante que jamais, dans les Jardins botaniques royaux de Kew Gardens. Inaugurée pour la première fois en 1863, cette serre d’environ 5 000 mètres carrés construite sous l’ère de la reine Victoria a acquis une nouvelle majesté depuis sa réouverture en mai 2018 – celle imaginée il y a plus d’un siècle et demi par son architecte, Decimus Burton.

Conçu pour abriter des plantes prélevées aux quatre coins de l’Empire britannique, ce temple de la botanique n’avait jamais été achevé selon les standards de son créateur, un précurseur dans l’utilisation des larges structures métalliques et du ciment. Faute d’argent, le pavillon central de Temperate house n’a été terminé qu’en 1881. Dix-huit années supplémentaires furent nécessaires pour que l’ensemble des cinq bâtiments sortent finalement de terre en 1899.

Plus d’un siècle plus tard, les défauts de conception de la serre et le passage du temps avaient transformé Temperate house en un monument délabré. Par un dimanche pluvieux, la lumière opaque et la profusion de végétaux étaient idéales pour s’adonner à la rêverie. Mais l’immense bulle de verre était devenue dangereuse pour les visiteurs. En 2010, un rapport émanant du gouvernement avait préconisé soit de fermer la serre au public, soit d’entreprendre des travaux de rénovation de manière urgente.

Palm house. Construite en 1848, la serre abrite des plantes tropicales et subtropicales.
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© Jérémie Souteyrat
Palm house. Construite en 1848, la serre abrite des plantes tropicales et subtropicales.

La plus captivante des salles de classe

Défi relevé ! La plus grande serre de Kew Gardens a réussi sa mue, grâce à un budget de 41 millions de livres sterling ainsi qu’à un vaste réaménagement de ses collections dédiées à la flore des climats tempérés. Avec un bémol, cependant : un palmier vieux de 160 ans, un Jubea du Chili, qui menaçait de tutoyer les nuages, a dû être sacrifié. L’atmosphère surannée qui flottait dans la serre décrépite s’est elle aussi quelque peu envolée…

Sous les voûtes de verre immaculées et les solides piliers en acier rénovés de Temperate house, les plantes ne sont plus enchevêtrées dans un joyeux méli-mélo. L’ordre qui règne le long des larges allées de la serre victorienne – deux fois plus grande que sa voisine, Palm house – risque de dépayser les amateurs d’horticulture aux penchants romantiques. La direction des jardins botaniques de Kew le reconnaît. Elle ne s’en excuse pas. Elle revendique au contraire le caractère davantage didactique du nouvel agencement des 1 500 végétaux plantés sous l’immense verrière. Son souhait ? Faire de la serre tempérée « la plus captivante des salles de classe ».

Éduquer le public à la richesse de la flore mondiale, ainsi qu’à sa grande vulnérabilité, n’a pas toujours été le principe directeur de l’institution britannique. La recherche scientifique a longtemps constitué la composante dominante de l’identité de Kew Gardens. Pendant 170 ans, le privilège de diriger les Jardins botaniques royaux du sud-ouest de Londres était d’ailleurs réservé aux botanistes. Or, en 2012, une révolution s’est produite au sommet de l’organisation : les membres du conseil d’administration ont décidé de rompre avec cette tradition. Au professeur australien Steve Hopper a succédé Richard Deverell, venu tout droit des rangs de la BBC.

Kew Palace. Le plus petit des palais royaux britanniques.
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© Jérémie Souteyrat
Kew Palace. Le plus petit des palais royaux britanniques.
Cuisine ryoale. C'est l'un des 44 édifices classés de Kew gardens.
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© Jérémie Souteyrat
Cuisine ryoale. C'est l'un des 44 édifices classés de Kew gardens.

Un nouveau directeur doté d’une nouvelle vision

Cet ancien responsable du groupe audiovisuel public du Royaume-Uni n’est pas arrivé en terre inconnue. Cet Anglais, alors âgé de 47 ans, est diplômé en sciences. Surtout, il était déjà très familier des rouages de l’organisme public : de 2003 à 2009, Richard Deverell a siégé au conseil d’administration de Kew Gardens en tant que directeur non exécutif des Jardins botaniques royaux.

Lorsqu’il prend les commandes de Kew en septembre 2012, ce spécialiste de l’informatiarticon et de la communication, qui s’est illustré à la BBC par sa refonte des émissions destinées aux enfants et aux adolescents, a pleinement conscience des faiblesses dont souffre la vénérable institution.

Les subventions publiques, qui constituent la majeure partie des revenus de l’organisation, se tarissent et les 44 édifices classés du parc sont mal entretenus. Or, ni le prestigieux passé des jardins botaniques royaux fondés en 1759, ni le travail de préservation de la flore effectué par ses chercheurs en partenariat avec des équipes du monde entier ne peuvent garantir la pérennité de Kew au troisième millénaire.

Moins d’un an après sa prise de fonction, Richard Deverell établit un diagnostic. Le bilan est sévère mais un cap est fixé. « Le potentiel de Kew en tant qu’institution scientifique, parc d’attraction et source d’inspiration concernant le pouvoir des plantes (…) est inexploité, juge le nouveau directeur dans le rapport annuel de 2013 publié en juin de la même année. Je suis déterminé à ce que cela change. Pour cela, Kew doit changer en profondeur. »1 Cinq ans plus tard, l’impulsion donnée par l’homme de télévision semble porter ses fruits. Entre le printemps 2017 et le printemps 2018, les Jardins botaniques royaux ont accueilli 2,1 millions de visiteurs. Les finances de l’institution se sont redressées. Peta Matthews, l’un des 120 guides de Kew, est affirmative. « L’arrivée de Richard Deverell a apporté un réel changement », déclare cette cadre à la retraite tombée sous le charme de Kew lorsqu’elle était enfant.

Royal Kitchens. La cabane du jardin des cuisines royales dans laquelle a été reconstitué le garde-manger des cuisines.
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© Jérémie Souteyrat
Royal Kitchens. La cabane du jardin des cuisines royales dans laquelle a été reconstitué le garde-manger des cuisines.
Royal Kitchens. La cabane du jardin des cuisines royales dans laquelle a été reconstitué le garde-manger des cuisines.
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© Jérémie Souteyrat
Royal Kitchens. La cabane du jardin des cuisines royales dans laquelle a été reconstitué le garde-manger des cuisines.

Innovation et retour aux sources

Incontestablement, la physionomie de Kew Gardens s’est transformée. Afin de gommer leur réputation scientifique austère et d’attirer davantage de visiteurs étrangers en périphérie de Londres, les Jardins botaniques royaux ont acquis une dimension plus spectaculaire. Autrement dit, plus « instagrammable », comme disent les spécialistes des réseaux sociaux en référence à Instagram, la plateforme de partage de photos.

L’installation de parterres de fleurs a permis d’injecter de la couleur dans un paysage trop monotone en dehors de l’automne, saison enchanteresse. Décidée en 2013, la création des plate bandes a abouti au printemps 2016. L’allée qui mène à Palm house, la serre dédiée aux plantes tropicales, est désormais bordée de 30 000 plantes choisies pour la variété de leurs textures et de leurs couleurs.

À proximité de solides ifs du Pacifique, fleurissent de mars à septembre 13 000 bulbes de fleurs. Parmi ces herbacées, se trouvent des fleurs buissonnantes, des plantes aromatiques, des ails d’ornement ou encore des tritomas couleur abricot, tout droit sortis des catalogues des grossistes en horticulture d’Angleterre. Mais l’attrait des « Great broad walk borders » de Kew n’est pas banalement visuel : il est aussi historique et scientifique.

Les bordures sont inspirées de la promenade créée au milieu du XIXe siècle par le paysagiste William Nesfield. À l’époque, la seule raison d’être de l’allée est de mettre en majesté la serre de Palm house, achevée en 1848. Aujourd’hui, en plus d’épater des visiteurs avides de souvenirs pixelisés, les plates-bandes colorées témoignent du travail de préservation réalisé par les chercheurs de Kew gardens depuis près de 170 ans.

Kew Palace. Le plus petit des palais royaux britanniques.
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© Jérémie Souteyrat
Kew Palace. Le plus petit des palais royaux britanniques.

Pour créer une attraction végétale chatoyante parfaitement en phase avec notre époque, les horticulteurs de Kew ont en effet puisé des graines de marguerites dans l’herbier des Jardins botaniques royaux. La collection de semences des Jardins botaniques royaux a également été mise à contribution lors du réaménagement de Temperate house. Grâce à huit graines prélevées en Afrique du Sud au début du XIXe siècle et retrouvées aux archives nationales dans un porte-monnaie de 1803, des botanistes de Kew ont réussi à faire pousser en 2006 une plante grasse qui fleurit désormais dans la serre restaurée.

Aux yeux de Richard Deverell, la boucle est en grande partie bouclée. Selon l’ex-responsable de la BBC, la « beauté » qui émane de Temperate house ou la meilleure mise en valeur des collections de semences de Kew Gardens sont un moyen d’éduquer les visiteurs parmi lesquels se trouvent chaque année 100 000 écoliers. « Les jardins sont la collection vivante de Kew. Ils sont là pour aider le public à comprendre l’importance des plantes sauvages et la grande diversité de champignons », déclarait le directeur des Jardins botaniques royaux dans une interview publiée en avril dernier 2.

Les « follies » de Kew

Pour offrir à tous les visiteurs de Kew une expérience à la fois plus instructive et plus intense, les Jardins botaniques royaux ont renoué avec la dimension la plus exubérante de leur histoire. En 2016, Kew a acquis The Hive. La structure métallique de 40 tonnes et de 17 mètres de haut avait été créée à l’origine pour l’Exposition universelle de Milan par l’artiste Wolfgang Buttress. The Hive reproduit en temps réel l’activité d’une colonie d’abeilles située dans une ruche du parc grâce à un jeu de lumières et de vibrations. Plus récemment, l’organisation a également investi 5 millions de livres sterling dans la rénovation de la Great Pagoda.

La présence de ce bâtiment qui cumule à 50 mètres de hauteur est de nature à surprendre le visiteur. Quoi de plus naturel : cet édifice ornemental, créé en 1762, n’a qu’un rapport indirect avec l’essence même des jardins botaniques fondés trois ans auparavant par la princesse Augusta. L’histoire de cette pagode royale, rouverte au public en juillet dernier après deux ans de travaux, est cependant aussi fascinante que celle de Temperate house.

Lorsque la princesse Augusta et son époux, le prince Frederike, investissent le palais de Kew et les terres qui l’entourent au milieu du XVIIIe siècle, le sud-ouest de la capitale est depuis longtemps le lieu de villégiature favori de la famille royale et de sa cour. Le projet d’Augusta est de fonder le long de la Tamise des jardins « qui comptent toutes les plantes connues à la surface de la Terre ». Son fils, le roi George III, agrandit le périmètre du domaine et apporte sa touche très personnelle aux jardins royaux : il transforme Kew en un immense parc d’attraction.

Jardin japonais. L'arche a été créée en 1910 dans un style architectural inspiré du XVIe siècle
© Jérémie Souteyrat
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Jardin japonais. L'arche a été créée en 1910 dans un style architectural inspiré du XVIe siècle
© Jérémie Souteyrat
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Au milieu des jardins botaniques, George III fait construire une mosquée turque et une réplique de l’Alhambra, la forteresse andalouse transformée en palais royal au XIVe siècle. La Great Pagoda est une autre des « follies » architecturales du roi, la seule à avoir survécu à l’épreuve du temps.

Conçue par William Chambers, elle est inspirée d’une pagode de porcelaine chinoise que l’architecte aurait visitée à Nanking. Adornée de 80 dragons, la Great Pagoda fait immédiatement sensation. La plateforme d’observation, située au sommet de la tour, offre au roi un point de vue privilégié sur son royaume. Le bâtiment, très exigu, ne remplit aucune fonction particulière si ce n’est celle, ô combien essentielle, de divertir son Altesse royale et son aréopage.

Aujourd’hui, Kew n’appartient plus à la famille royale britannique. En 1841, la reine Victoria a cédé les jardins botaniques à l’État. L’institution cultive cependant ses liens avec l’institution monarchique.

En 2016, le prince Charles, le fils aîné de la reine Elizabeth, est devenu le parrain de la vénérable institution. Allier le nom de Kew gardens à celui de l’héritier de la couronne britannique est un formidable coup de marketing. C’est aussi une manière d’associer au travail de préservation de la biodiversité effectué par Kew une personnalité de tout premier rang connue pour son engagement contre le réchauffement climatique.

Depuis le tournant du millénaire, l’institution consacre notamment une grande partie de ses ressources scientifiques à la protection des graines menacées de disparition sous l’effet de la hausse des températures. La Millenium Seed Bank de Kew, située dans le Kent, comptait en juin dernier 2,25 milliards de semences collectées dans 189 pays particulièrement exposés aux risques engendrés par le réchauffement climatique. « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre ces plantes et le potentiel qu’elles renferment », fait valoir la direction.

Le jour de la réouverture de la serre tempérée de Kew, le 3 mai dernier, le documentariste David Attenborough a rappelé que « nous dépendons des plantes pour chaque bouffée d’oxygène que nous respirons et chaque bouchée de nourriture que nous mangeons ». Les Jardins botaniques royaux s’emploient à le rappeler à leurs visiteurs avec constance et élégance.

Une institution scientifique. Depuis 2016, les Jardins botaniques royaux ont gommé leur côté austère pour attirer davantage de visiteurs.
© Jérémie Souteyrat
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The Hive. Cette ruche de 40 mètres de haut reprodui l'activité d'une colonie d'abeilles.
© Robert Bye
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