N° 138 - Été

L՚architecte et la vallée oubliée

Le tessinois Davide Macullo veut sauver de l’abandon le val Calanca dans les Grisons italophones grâce à l’art et à l’architecture.

Une chapelle du village de Rossa
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(Fabrice Fouillet, Paris)
Un wall painting de l’artiste David Tremlett orne la façade d’une chapelle du village de Rossa.

Un dimanche après-midi alpin, sous un soleil de printemps en plein janvier, Davide Macullo s’enfonce dans l’obscurité d’une de ces vieilles bâtisses typiques de la région, construite en pierre et en bois, couverte de lourdes pièces de granit avec une étable en bas et l’abri à foin au-dessus. La grange ne sert plus à rien. L’architecte de Lugano a rendez-vous avec les propriétaires qui viennent d’une autre vallée. Nous sommes dans la partie italophone des Grisons, dans le val Calanca, à Augio, dans la commune de Rossa.

Protégé par de hautes chaînes de montagnes, candidat depuis 2020 à l’appellation Parc naturel régional , le val Calanca est un havre de paix, loin des grandes artères connectant le sud au nord. Comme toutes les vallées alpines, l’endroit souffre depuis longtemps de l’exode de ses habitants. Le coût pour la rénovation de ce rustico (c’est ainsi que sont nommées ces petites remises, construites avec les moyens les plus simples, mais très séduisantes, du moins pour un citadin) ? L’architecte n’a pas de réponse, son intérêt se portant sur la surface constructible. Il veut faire du nouveau, à l’instar des constructions qu’il réalise dans la vallée depuis vingt-trois ans et dont la plus connue, et la plus récente, la Swisshouse XXXII, est cosignée par l’artiste Daniel Buren en collaboration avec Mario Cristiani de la Galleria Continua à San Gimignano. Davide Macullo n’est pas porté par la spéculation immobilière, mais par celle des idées, tout en mettant à profit beaucoup de son temps et de son réseau. Redonner du souffle à une région en voie d’abandon est son credo. On pense à un aphorisme de Luigi Snozzi, père de l’architecture contemporaine tessinoise : « Toute intervention présuppose une destruction ; détruit avec conscience et avec joie ! »

La Swisshouse XXXV
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(Fabrice Fouillet, Paris)
La Swisshouse XXXV, une habitation tout en mélèze construite par l’architecte Davide Macullo dans le val Calanca.

ÉGLISE EN COULEURS

Le village de Rossa compte aujourd’hui 150 citoyens environ, soit 50 de plus qu’il y a dix ans. Dans ses rues, les passants saluent l’architecte. La propriétaire de la petite parcelle de quelques mètres carrés devant le fameux rustico, passe par là. La conversation s’engage. Davide Macullo lui demande à quel montant elle serait prête à céder son lopin de terre. La femme rit. À aucun prix elle ne se séparera de son parking. « C’est ainsi », soupire, laconique, l’architecte. Parfois, l’esprit de clocher freine un peu ce bourreau de travail. Mais rien ne l’arrête dans son élan ni ne dérange sa patience et son humeur enjouée.

Pour ses projets de revitalisation de la vallée, il a le soutien du maire de Rossa, de l’architecte cantonal et du garde forestier. Plus important encore, une grande majorité des habitants se laisse entraîner dans la danse au point d’applaudir les murs extérieurs de leur église rayonnante de couleurs vives et de formes abstraites. L’artiste David Tremlett, très connu pour ses peintures murales, et qui exposa souvent à Genève dans son ancienne galerie Blancpain-Stepczynski, en est l’auteur. Pour la petite commune, c’est une audace : celle d’orner la façade de sa paroisse du XVIIe siècle comme aucune autre en Occident. Exception faite, de la Capella Delle Brunate à La Morra, dans le Barolo italien, que David Tremlett a décoré avec l’artiste conceptuel Sol LeWitt. Et de quelques églises à Porto couvertes des fameux azulejos portugais.

La Swisshouse XXXII réalisée en collaboration avec l’artiste Daniel Buren.
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(crédit : Alexandre Zveiger, Lugano, Photos-souvenirs © Daniel Buren – ADAGP Paris/Davide Macullo)
La Swisshouse XXXII réalisée en collaboration avec l’artiste Daniel Buren.

RETOUR AUX SOURCES

C’est par le biais de l’art que Davide Macullo fait revivre le val Calanca. Pour l’architecte, ce retour à Rossa est double. D’une part, c’est le village natal de son arrière-grand-père, qui y revenait au moins une fois par an. Il avait pris le large pour trouver son bonheur ailleurs, comme tous ses frères et sœurs et la plupart des habitants des vallées du sud, avec Zurich comme principale destination. D’autre part, c’est ici qu’il a fait ses débuts d’architecte en construisant, en 1997, sa première maison pour Pierino, son frère aîné. L’édifice n’a pas pris une ride. Il reprend les typologies des rustici et ce langage moderniste très épuré que le Tessin a exporté dans le monde entier dès le milieu des années 1970 à travers les architectures d’Aurelio Galfetti, Livio Vacchini et Luigi Snozzi.

C’est dans le bureau de ce dernier que Davide Macullo a tout de suite voulu faire un stage. Doué pour le dessin, il donnait régulièrement des coups de main chez des architectes pour gagner un peu d’argent. À 17 ans, il se rêvait pourtant artiste conceptuel. Il a découvert l’art à Giornico, bien avant que le village ne devienne connu pour son mausolée à la mémoire du sculpteur zurichois Hans Josephsohn construit par Peter Märkli. Le tableau était de Flavio Paolucci, artiste abstrait né à Torre, une vallée entre celle de Calanca et Leventina. Il avait été offert à ses parents, restaurateurs, par le cuisinier Giovanni Piccioni de Biasca. Davide Macullo a 6 ans. Faire une œuvre qui ne se réfère d’aucune manière au monde tangible sera pour lui une révélation. L’art n’aura dès lors de cesse de l’animer et de le surprendre.

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(Fabrice Fouillet, Paris)
A Rossa, David Tremlett a décoré trois chapelles datant du XVIIe siècle.

ARCHITECTE GLOBE-TROTTER

Agité et agitateur, sans trêve ni repos, il n’ira pas se former dans les grandes écoles polytechniques du pays. Il passe d’un collège à Zug au lycée de Bellinzona, devient apprenti électricien, fait un stage dans un bureau d’ingénieur, apprend le dessin à Lucerne dans l’agence de Karl Kramer, étudie deux ans dans une école d’architecture d’intérieur et file en Californie, à l’Université de Berkeley, pour apprendre l’anglais. De retour au Tessin, il est pris à l’essai chez Mario Botta qui finit par l’engager. Pendant vingt ans, il sera le délégué à l’étranger de l’architecte tessinois. Avant d’ouvrir son propre bureau, il y a vingt ans où il a réalisé, depuis, plus de 500 projets à travers le monde.

Que ce soit en Grèce, en Israël, en Italie, aux Pays-Bas, en Norvège, aux États-Unis, en Arabie saoudite, en Égypte, au Japon, en Azerbaïdjan ou à Singapour, Davide Macullo est un citoyen du monde, comme son grand-père, hôtelier, qui possédait sept passeports. Il a même songé à s’installer en Corée du Sud. « Mais l’esprit concurrentiel qui y régnait n’était pas à mon goût ! » explique celui dont les ambitions dépassent l’architecture contemporaine.

LE JARDIN DE LA SUISSE

Son travail bénévole n’embrasse pas seulement des questions liées à la construction, voire à l’urbanisme, son engagement à travers la Fondation RossArte vise le renouveau par l’art et la culture, du tissu social et économique de toute la vallée. « Je n’aurais jamais pensé trouver autant de plaisir à passer une partie de ma vie entre les bois, les roches et les rivières », admet-il. En collaboration avec les artistes Daniel Buren, David Tremlett et bientôt Not Vital, le projet a déjà mis en chantier la restauration du presbytère de Rossa en vue d’y aménager une résidence d’artiste et une auberge de jeunesse. L’ancienne mairie d’Augio, qui vient de recevoir un nouveau toit, servira bientôt de bibliothèque avec des espaces de lecture et de recherche où seront conservées les archives de David Tremlett. La carrière de granit, seule zone industrielle de la vallée, abritera des ateliers d’artisans et d’artistes. Davide Macullo est très clair sur ce point qui marque aussi sa différence avec Luigi Snozzi et les interventions urbanistiques que ce dernier a réalisées durant cinquante ans à Monte Carasso dans la banlieue de Bellinzona. « Tout son travail au sujet de la vie communautaire était assez dogmatique et pragmatique. À Monte Carasso il établissait des règles strictes. Notre approche est davantage holistique. Nous tenons compte de l’économie et de la vie politique, en considérant l’écosystème vivant de la vallée et les désirs des habitants. Nous cherchons le plus possible à préserver l’immense biodiversité de cette région où pousse la moitié de la flore suisse, tout en essayant de rendre le val Calanca attractif pour de futurs résidents et/ou vacanciers. En ce sens, les infrastructures touristiques planifiées sont « soft » et accessibles à tous. »

Le pavillon iSpace
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(Corrado Griggi)
Le pavillon iSpace de Davide Macullo, exposé à l’occasion de la Calanca-Biennale en 2020.

L’hôtel prévu à Augio ne comptera que 16 lits, s’ajoutant aux 45 déjà existants dans la vallée. Un petit musée constitué de petites boîtes en verre est également prévu. Il sera installé le long de la rivière Calanca et exposera des œuvres d’artistes suisses italiens. En 2020, RossArte inaugurait la Calanca Biennale en mettant sur pied un programme d’expérimentation de l’espace tout le long d’un sentier de randonnée. Avec le bois de la forêt environnante, Davide Macullo a construit des formes géométriques – une sphère, une pyramide, un cube – histoire d’illustrer les théories de l’espace développé par son ancien professeur de psychologie à Lugano, Louis Flotron. Et dont l’architecte souhaite plus que tout faire redécouvrir les travaux.

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