N° 132 - ÉTÉ 2020

Jasper Morrison, le designer au service de sa majesté l’objet

Créateur prolifique, le designer anglais Jasper Morrison poursuit sa quête d’un design sobre et utile au travers de multiples projets. Son approche, focalisée sur la fonction plutôt que sur la forme de l’objet, a séduit les plus grands éditeurs. Basé à Londres, il a ouvert une agence à Paris et un bureau à Tokyo, deux villes qui nourrissent sa réflexion.

En bas de son atelier, situé au numéro 24b de Kingsland Road, dans l’East End de Londres, le designer Jasper Morrison a ouvert un magasin aux lignes épurées. On y trouve un vaste choix d’objets, des ciseaux aux arrosoirs en passant par des ustensiles de cuisine, alignés sur des étagères en bois. Un assortiment pas du tout bling-bling, qui rappelle ce qu’on pourrait trouver dans une quincaillerie. Selon les termes de son concepteur et propriétaire, c’est la boutique idéale : il n’y a pas de loyer à payer, pas d’objectifs financiers à atteindre et, de ce fait, aucune pression pour pousser les visiteurs à acheter. Un raisonnement peu commercial qui peut surprendre mais pourtant parfaitement en phase avec la philosophie de Jasper Morrison, conscient que les designers sont en partie responsables de notre tendance à la surconsommation.

 

 

Le Soft Modular Sofa dans une installation de Jasper Morrison visible au VitraHaus, à Weil am Rhein.
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© Vitra
Le Soft Modular Sofa dans une installation de Jasper Morrison visible au VitraHaus, à Weil am Rhein.
Présentation minimaliste d’ustensiles de cuisine dans le magasin de Jasper Morrison, à Londres.
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© Jasper Morrison Studio
Présentation minimaliste d’ustensiles de cuisine dans le magasin de Jasper Morrison, à Londres.

SI BEAUCOUP DE SES CONFRÈRES SE PLAISENT À ÊTRE MÉDIATISÉS, LUI FAIT TOUT POUR PRÉSERVER SON ANONYMAT, DANS LA VIE COMME DANS LE TRAVAIL.

Préoccupé par la qualité intrinsèque des objets plutôt que par leur forme, il s’inscrit dans la lignée de créateurs comme l’architecte autrichien Adolf Loos, qui s’est battu dans la première moitié du XXe siècle pour rejeter l’ornementation et donner la priorité aux proportions et aux volumes dans ses bâtiments, ou de son aîné britannique Robin Day, qui a révolutionné l’approche du design en privilégiant la dimension technique, pratique et économique des meubles. Largement diffusée, la philosophie de Jasper Morrison a fait de nombreux émules. Des frères Bouroullec à Konstantin Grcic, beaucoup se réclament aujourd’hui de son héritage.

Jasper Morrison.
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© Elena Mahugo
Portrait de Jasper Morrison.

DES EXPOSITIONS COMME CARTE DE VISITE

Né à Londres en 1959, Jasper Morrison étudie à la Kingston Polytechnic Design School, dont il sort diplômé en 1982. Il intègre ensuite le Royal College of Art, où il entame des études postgrades qui le conduisent à passer une année à Berlin, à la Hochschule der Künste. Au début de sa carrière, deux installations contribuent à le faire connaître. La première, intitulée Reuters News Centre, est exposée à la Documenta 8 de Kassel, en 1987. Sponsorisée par l’agence de presse du même nom, elle consiste en une pièce sobrement meublée d’une table, de chaises, d’écrans de télévision et d’un télétexte crachant en continu des dépêches jusqu’à saturer physiquement l’espace de nouvelles.

La seconde installation (Some New Items for the Home, part I) a été réalisée dans le cadre de la Design Werkstatt Berlin, à la Galerie DAAD. Libre de développer le projet de son choix dans un espace de 20  mètres carrés, il cherche d’abord à y créer une atmosphère. Une réponse au mouvement Memphis, emmené par l’Italien Ettore Sottsass, coloré et pop à outrance, qui bouscule en profondeur les codes du design de l’époque. Mais du point de vue de Jasper Morrison, les aspects fonctionnels du quotidien sont totalement négligés. Pour meubler l’espace, il décide de fabriquer lui-même une chaise, après avoir acheté une scie électrique et du bois contreplaqué. Rien de spectaculaire dans sa réalisation mais un sentiment de bien-être qui se dégage à la vue d’une pièce ne contenant qu’une table, trois chaises, une patère et enfin des étagères et une porte simplement dessinées au crayon sur les murs.

SUCCÈS VITE  AU RENDEZ-VOUS

Est-ce de ces premières installations que date l’intérêt de Jasper Morrison pour les expositions et les musées comme le montre la suite de sa carrière ? Cela lui vaut en tout cas de décrocher rapidement des collaborations prestigieuses. Il édite ses premières pièces avec Aram et SCP à Londres, Neotu à Paris, FSB en Allemagne ou encore Cappellini en Italie. En 1989, il entame une collaboration avec Vitra qui dure jusqu’à aujourd’hui, autour d’une nouvelle exposition (Some New Items for the Home, part II) au Salon du meuble de Milan. Moins de dix ans après avoir ouvert son atelier à Londres, Jasper Morrison est un designer que l’on s’arrache.

En 1995, il remporte un appel d’offres des transports publics de Hanovre qui débouche sur la réalisation de leur nouveau tramway. C’est l’un des plus gros budgets de production dans le domaine du rail de l’époque : 500 millions de deutschemarks, soit 255 millions d’eu-ros. Stimulé par la référence à ses moyens de trans-ports publics préférés, les vieux bus londoniens à deux étages et les vaporettos vénitiens, il s’engage à fond dans le projet, avec cette exigence person-nelle : dessiner le meilleur tram possible pour les pas-sagers et faire le maximum pour produire davantage qu’une simple pièce de matériel roulant. Présenté à la Foire industrielle de Hanovre deux ans plus tard, le tram remporte le Product Award et l’Ecology Award décernés par l’entreprise iF International Forum Design GmbH.

Lepic est la première cuisine industrielle créée par Jasper Morrison pour Schiffini, en 2016.
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© Miro Zagnoli
Lepic est la première cuisine industrielle créée par Jasper Morrison pour Schiffini, en 2016.

UN DESIGN SUPER NORMAL

Poursuivant ses collaborations avec d’autres éditeurs italiens dont Alessi, Flos ou Magis, Jasper Morrison étend son travail à bien d’autres domaines que le mobilier : petit électroménager pour Rowenta, couverts et accessoires de table pour Alessi, service de table pour Rosenthal, luminaires pour Flos, des chaussures pour Camper, un chronographe pour Rado, un réveil et un téléphone pour Punkt ou encore des ustensiles de cuisine pour Oigen, une maison japonaise fondée au XIXe siècle et spécialisée dans la production de casseroles en fonte. Tous ces projets très différents portent sa signature : une forme polie à l’extrême, débarrassée de tout ce qui est superflu.

En 2005, Jasper Morrison fait une rencontre déterminante avec Naoto Fukasawa, alors directeur artistique de Muji, en marge du Salon du meuble de Milan. Ensemble, ils définissent le concept Super Normal, matérialisant la prise de conscience graduelle que certains objets du quotidien, très simples et d’ailleurs parfois dessinés de façon anonyme, tendent à surpasser sur le long terme ceux qui sont le fruit d’une conception plus élaborée. Leur manifeste est également une critique du système qui pousse les designers à créer des objets dans l’unique but de susciter l’engouement médiatique, à grand renfort de storytelling.

Montrée pour la première fois en 2006 à la Galerie Axis, à Tokyo, l’exposition qui concrétise cette réflexion met en scène 204 objets conçus par différents designers dans un esprit de simplicité et de fonctionnalité. Parmi les plus emblématiques, on peut citer la cafetière Bialetti, le stylo Bic ou les ciseaux Fiskars. Suivie de la parution d’un livre, l’année suivante, l’exposition fait le tour du monde avec des escales à Londres, Milan, Helsinki et New York, recevant un accueil enthousiaste de la critique et contribuant à forger encore plus la légende du designer.

SA SIGNATURE : UNE FORME POLIE À L’EXTRÊME, DÉBARRASSÉE DE TOUT CE QUI EST SUPERFLU.

La chaise Fugu.
© Yoneo Kawabe
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La chaise Fugu.
© Yoneo Kawabe
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La chaise Fugu.
© Yoneo Kawabe
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ENTRE LONDRES, PARIS ET TOKYO

Jasper Morrison redonne parfois vie à des objets anciens lorsqu’il estime qu’ils peuvent mieux remplir que d’autres la fonction pour laquelle ils ont été créés. Il l’a fait à plusieurs reprises, notamment pour Alessi avec Glass Family, une série de verres à vin, inspirés de ceux chinés un jour dans une brocante. Idem pour la chaise et le tabouret de bar Alfi, dessinés pour le fabricant américain Emeco, en clin d’œil au mobilier des brasseries parisiennes du siècle dernier. Encore un projet parfaitement en phase avec le souci de durabilité cher au designer, comme à la marque américaine : la chaise est entièrement réalisée à partir de chutes industrielles et produite localement par des artisans de la communauté amish. La conception de la table d’appoint Crate, dessinée pour Established & Sons en 2007, est en revanche plus polémique. Réplique à peine plus élaborée de la caisse de vin qu’il utilise pour y poser lampe de chevet et réveil, cette pièce a donné du grain à moudre à ses contempteurs. Arnaque ou idée de génie ? Chacun se fera sa propre opinion. Jasper Morrison s’est pour sa part défendu en expliquant qu’à l’usage, cet objet de récupération s’était avéré parfaitement fonctionnel et que la table Crate comptait parmi ses créations favorites.

Le fauteuil Low Pad, Jasper Morrison
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© Jasper Morrison Studio
En acier et aluminium, le fauteuil Low Pad, de Cappellini, invite à la détente et à la relaxation.

Grand voyageur, le designer britannique partage aujourd’hui son temps entre les trois villes où il travaille. En 2002, il ouvre une agence à Paris et, cinq ans plus tard, il installe un petit bureau à Tokyo, au début de sa collaboration avec Muji, pour lequel il commence par détourner le célèbre slogan des bières Guinness avec la formule « Muji is good for you ». Si cette mobilité entre l’Europe et l’Asie a fait connaître encore plus largement ses créations, les nombreuses expositions qui lui ont été consacrées à travers le monde y ont aussi contribué. Musée d’Art moderne de Reykjavik, Vitra Museum à Weil am Rhein, Tate Modern à Londres, Galerie Kreo et Musée des Arts décoratifs de Paris, Musée Grassi des Arts appliqués et de l’Artisanat de Leipzig… autant d’institutions qui ont mis en lumière différentes facettes de son œuvre prolifique. Passionné par l’histoire du design et l’évolution des objets, Jasper Morrison a également écrit ou participé à la rédaction de nombreux ouvrages, dont les passionnants Everything but the Walls, A Book of Things ou encore The Hard Life, un recueil photographique d’objets de la vie rurale d’autrefois exposés au Musée national d’ethnologie de Lisbonne. Naviguant avec bonheur entre les époques et les cultures, le designer milite pour revenir à une façon de vivre et de consommer plus intelligente. Toutes ses œuvres sont une contribution à ce futur plus durable qui donnera peut-être enfin réalité à cette maxime célèbre popularisée par Mies van der Rohe : « less is more ».

Le stylo-plume Aion.
© Jasper Morrison Studio
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La théière Palma.
© Jasper Morrison Studio
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Le plateau en plastique dessiné pour Vitra.
© Jasper Morrison Studio
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La table de cuisine et les chaises en bois dans la cuisine Lepic.
© Miro Zagnoli
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Drinking Glass Family, PlateBowlCup et KnifeForkSpoon.
© Santi Caleca
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Rubriques
Art & Design

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