Les Celliers de Sion, un bâtiment avant-gardiste pour promouvoir les vins des maisons Varone et Bonvin.
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Les Celliers de Sion, un bâtiment avant-gardiste pour promouvoir les vins des maisons Varone et Bonvin. © Olivier Maire
N° 133 - Automne 2020

Des chais d’œuvre dans les vignes

Des États-Unis à la France en passant par l’Italie, l’Espagne et, depuis peu, la Suisse, les grands domaines ont fait appel aux superstars de l’architecture pour construire des chais spectaculaires. Petit tour d’horizon de ces châteaux d’un nouveau genre, qui attirent chaque année des dizaines de milliers de visiteurs.

Construit en 2007 pour le Marques de Riscal, l’hôtel de Frank Gehry est le joyau de la nouvelle Cité du vin d’Elciego.
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© Marques de Riscal
Construit en 2007 pour le Marques de Riscal, l’hôtel de Frank Gehry est le joyau de la nouvelle Cité du vin d’Elciego.

On ne visite plus les régions viticoles pour le seul plaisir d’y déguster de bons vins. Désormais, on s’y rend aussi pour découvrir des bâtiments éblouissants, nichés au cœur de paysages préservés. Ce sont les propriétaires des grands domaines américains qui ont, les premiers, demandé à des architectes de renom de bâtir des chais tenant davantage compte de critères esthétiques. Le Chili, l’Australie puis la France et l’Espagne leur ont emboîté le pas, intégrant souvent dans les constructions des espaces dévolus au public.

De plus en plus nombreux, ces nouveaux temples de la production viticole font l’objet de véritables pèlerinages œnotouristiques pour les passionnés de vin autant que d’architecture contemporaine. C’est du côté de Napa Valley, en Californie, qu’il faut se rendre pour voir les premiers bâtiments du genre bousculer l’architecture viticole purement fonctionnelle de l’époque. Inauguré en 1991 à Oakville, l’Opus One Winery est le fruit de l’alliance scellée dix ans plus tôt entre deux figures légendaires de la viticulture: le baron Philippe de Rothschild, propriétaire de Château Mouton Rothschild, à Pauillac, et Robert Mondavi, l’un des plus grands producteurs américains de l’époque. À partir de cépages bordelais traditionnels plantés sur quatre parcelles distinctes, les associés ambitionnent de produire un vin capable de rivaliser avec un premier cru classé. Dessiné par Scott Johnson, associé du cabinet d’architectes Johnson Fain – à qui l’on doit l’iconique Transamerica Pyramid, à San Francisco –, le bâtiment est un subtil mariage entre l’esthétique traditionnelle des châteaux français et le style épuré de l’architecture californienne contemporaine. L’édifice ne se dévoile que peu à peu aux yeux des visiteurs qui découvrent progressivement l’élégance de la forme, en osmose avec son environnement naturel, assurant une transition harmonieuse entre le vignoble avoisinant et les pelouses luxuriantes de la propriété.

Trente-trois ans après sa construction par Ricardo Bofill, le chai de Château Lafite-Rothschild reste spectaculaire.
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© Château Lafite-Rothschild
Trente-trois ans après sa construction par Ricardo Bofill, le chai de Château Lafite-Rothschild reste spectaculaire.
La Cantina Petra, construite par Mario Botta, évoque une fleur posée au milieu des collines toscanes.
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© Cantina Petra
La Cantina Petra, construite par Mario Botta, évoque une fleur posée au milieu des collines toscanes.

Six ans plus tard, en 1997, c’est le chai de la Dominus Winery, situé à moins de sept kilomètres de route sur la Highway 29, qui fait à son tour sensation.

C’est également à un grand négociant bordelais, Christian Moueix, que l’on doit cette construction particulièrement audacieuse, réalisée par les architectes bâlois Jacques Herzog et Pierre de Meuron. Sur ce terroir qu’il a choisi en raison de son potentiel à produire de grands vins, le propriétaire souhaite un bâtiment aussi discret que possible. Long de 100 mètres, le rectangle monolithique de la Dominus Winery s’intègre parfaitement dans le paysage grâce à un mur en gabions (des paniers métalliques garnis de pierres), qui permettent de filtrer la lumière. Il offre un dégagement spectaculaire sur le vignoble, hommage à l’importance du travail effectué à la vigne.

Châteaux en béton

Après ces premières expériences menées aux États-Unis, de grands viticulteurs français lancent plusieurs projets remarquables en Europe. Situé à Saint-Émilion, le Château Lafite Rothschild, 1er Grand Cru classé A, fait figure de précurseur: pour les 120  ans de cette maison prestigieuse, les propriétaires confient la réalisation d’un chai avant-gardiste à l’architecte catalan Ricardo Bofill. Particulièrement innovante, la construction souterraine et circulaire se caractérise par sa voûte imposante, soutenue par 16 colonnes qui donnent à l’ensemble un style majestueux et aérien. Achevée en 1987, elle a nécessité deux ans de travaux et le déplacement de 10’000 m3 de terre. Le chai est utilisé pour le vieillissement des vins de seconde année et peut accueillir jusqu’à 2’200 barriques, stockées de façon circulaire. Une galerie surélevée est aménagée pour les visites. Au centre, la zone où sont rincées les tonneaux sert régulièrement de salle de concert en raison de son acoustique exceptionnelle.

Poursuivant une même quête d’excellence, les propriétaires de Château Cheval Blanc, 1er Grand cru Classé A sur la commune de Saint-Émilion, à la limite de l’appellation Pomerol, Bernard Arnault et Albert Frère, mandatent Christian de Portzamparc pour réaliser leur nouveau chai. En plus d’un outil moderne qui tienne compte de la spécificité parcellaire de l’exploitation, de sa haute exigence et de son respect de la nature, les propriétaires veulent aussi une œuvre qui préfigure l’avenir en s’intégrant dans un paysage historique préservé, inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Inauguré en 2011, l’édifice est une merveille. Flottant comme un jardin suspendu, ce promontoire s’inscrit dans le prolongement du château, offrant des vues extraordinaires sur le vignoble. Ce qui confère au site sa grâce est le discret porte-à-faux suggérant un équilibre de balancier, la géométrie des surfaces incurvées et leur matière vivante de béton moulé d’un blanc assourdi, ainsi que l’atmosphère unique née de la lumière naturelle descendant du ciel à l’intérieur du cuvier. Le galbe des cuves déclinées en 52 unités et plusieurs dimensions selon la taille des parcelles du vignoble, optimise, comme le ferait un verre de dégustation, l’oxygénation. Conçu dans une démarche respectueuse de la nature et des hommes qui y travaillent, le bâtiment est d’ailleurs l’un des rares du genre à être certifié HQE, haute qualité environnementale.

L’architecte japonais Tadao Ando a participé à la construction du nouveau domaine du Château La Coste, en Provence.
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© Château La Coste
L’architecte japonais Tadao Ando a participé à la construction du nouveau domaine du Château La Coste, en Provence.
L’architecte japonais Tadao Ando a participé à la construction du nouveau domaine du Château La Coste, en Provence.
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© Château La Coste

Entre terre et mer

Terre de vins, sous le feu des projecteurs depuis que la cote des super toscans (Gaja, Sassicaia, Solaia ou Tignanello, pour n’en citer que quelques-uns) s’est envolée, la Toscane abrite également des joyaux architecturaux de premier plan. Parmi eux, le chai rêvé par Vittorio Moretti, propriétaire de la Cantina Petra, et réalisé entre 2001 et 2003 par l’architecte tessinois Mario Botta. Situé au cœur des parcs archéologiques et naturels protégés du val de Cornia, dans la Maremme toscane, le domaine offre des vues dégagées sur le vignoble et sur la mer Tyrrhénienne. Recouvert de pierre de taille, le bâtiment se présente comme un cylindre coupé en son milieu par un plan diagonal qui suit la pente de la colline, accentuant l’impression de se fondre dans le paysage. C’est d’ailleurs vers ce toit que convergent, en période de vendanges, les caissettes de raisins: séparés de la tige, ceux-là tombent par gravité dans les cuves de macération et de fermentation. Le bâtiment central, baigné de lumière naturelle grâce à la présence d’un large escalier, est destiné à l’accueil. Au-delà de la zone centrale et de l’espace réservé aux deux spectaculaires caves à barriques, un long tunnel perce la colline, sorte de cordon ombilical qui relie le visiteur à la terre. Le parcours se termine devant une paroi rocheuse, où un espace de dégustation a été aménagé, permettant aux amateurs de vivre un instant de communion autour du vin.

Le chai des Bodegas Portia, réalisé par Norman Foster pour le groupe Faustino, au nord de Madrid.
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© Bodegas Portia
Le chai des Bodegas Portia, réalisé par Norman Foster pour le groupe Faustino, au nord de Madrid.

Tout aussi élégant est le chai de Rocca di Frassinello, construit en 2007 par Renzo Piano pour son ami Paolo Panerai, propriétaire de la maison Domini Castellare di Castellina. Plutôt que de viser l’esthétique spectaculaire, l’architecte italien a opté pour un bâtiment fonctionnel destiné avant tout à produire du vin, une activité rituelle qui appelle, malgré son caractère quasi sacré, à l’humilité. Le pavillon, inspiré de l’architecture toscane traditionnelle, occupe le centre d’une vaste esplanade. Rappelant le sagrato, cour d’église destinée à accueillir les rassemblements populaires, elle fait également office de toit pour la cave à vin nichée en dessous, et qui constitue le cœur du projet. D’une capacité de 2’500 barriques, cette salle de forme carrée évoque une scène de théâtre au milieu de laquelle trône l’espace de dégustation. Une ouverture dans le toit apporte de la lumière naturelle et une atmosphère de solennité.

Démesure espagnole

Si beaucoup des nouveaux chais français et italiens construits entre 2000 et 2010 se caractérisent par une certaine sobriété formelle, l’Espagne a vu sortir de terre des édifices impressionnants. De Zaha Hadid à Santiago Calatrava, les plus grandes stars y ont apposé leur signature – essentiellement sur les appellations Rioja et Ribera del Duero. Le chai des Bodegas Portia, réalisé par Norman Foster pour le groupe Faustino, est l’un des plus beaux exemples. Au préalable, l’architecte britannique et son équipe ont participé à deux vendanges pour mieux comprendre le cycle du travail de la vigne. Adoptant la forme d’une étoile à trois pointes, le bâtiment livré en 2010 se veut le reflet des principales étapes de la production: fermentation, vieillissement et conservation. Situé au cœur de cette structure, le centre des opérations permet de gérer de façon optimale l’ensemble de la chaîne, depuis le moment où les raisins sont réceptionnés jusqu’à leur arrivée dans l’aile spécialement consacrée à la fermentation, ouverte sur l’extérieur pour permettre l’évaporation du gaz carbonique.

L’aile réservée au vieillissement est en partie enterrée, de façon à garantir au vin des conditions d’élevage idéales en profitant des propriétés thermiques naturelles du sol et du béton. Pensé dès le départ comme un site œnotouristique, le bâtiment bénéficie d’aménagements publics attractifs. Une galerie surélevée, prolongée par plusieurs mezzanines vitrées, offre ainsi aux visiteurs la possibilité de suivre en détail toutes les étapes de la production.

Le Château Cheval Blanc et son chai spectaculaire (ci-contre), imaginés et réalisés par Christian de Portzamparc.
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© Château Cheval Blanc
Le Château Cheval Blanc et son chai spectaculaire (ci-contre), imaginés et réalisés par Christian de Portzamparc.

Le plus fou est le projet de Frank Gehry, achevé en 2006. L’architecte canadien a lui aussi procédé à une immersion au cœur du vignoble Marques de Riscal avant d’accepter le mandat qui lui a été confié, à savoir bâtir un hôtel destiné à célébrer les 150 ans de la maison. Après trois ans de travaux, cet ovni recouvert d’immenses plaques de titane, contrastant fortement avec le paysage préservé dans les environs de la petite commune d’Elciego, est devenu la pièce maîtresse de la Cité du vin, un gigantesque complexe de 100’000  m² créé autour des caves de la société. Reliées par une passerelle en verre, les quarante chambres et suites de l’hôtel donnent toutes sur le vignoble. Quasiment aussi monumentale que le musée Guggenheim à Bilbao, cette œuvre attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs.

Si de telles constructions étaient relativement rares au début des années 2000, leur nombre est en augmentation constante. Pour leurs propriétaires, ces châteaux du XXIe siècle sont l’occasion de remettre en scène l’histoire des domaines pour mieux asseoir leur présence sur un marché mondialisé ultraconcurrentiel. Semblable à une étrave de bateau, le chai du Château Les Carmes Haut-Brion, inauguré en 2016 et dessiné par le designer Philippe Starck, rappelle que la mer a fait la fortune des vins de Bordeaux à travers le monde. Bâtis pour rapprocher les grands crus de la perfection, les nouveaux chais offrent aux œnologues des outils technologiques sophistiqués qui prennent en compte les spécificités culturelles des domaines. L’amateur de vin comme d’architecture a de quoi se réjouir. Ce nouveau mouvement est en marche et n’est pas près de s’arrêter.

Conçu par le designer Philippe Starck, le nouveau chai du Château les Carmes Haut-Brion figure l’étrave d’un bateau.
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© Château les Carmes Haut-Brion
Conçu par le designer Philippe Starck, le nouveau chai du Château les Carmes Haut-Brion figure l’étrave d’un bateau.
Fruit de l’imagination de Renzo Piano, Rocca di Frassinello est l’une des plus belles caves de la Toscane.
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© Rocca di Frassinello
Fruit de l’imagination de Renzo Piano, Rocca di Frassinello est l’une des plus belles caves de la Toscane.

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