Dans son livre « Tuer le cancer », le professeur Patrizia Paterlini-Bréchot tord le cou à deux croyances tenaces : « Non seulement le cancer n’est pas invincible mais en plus il se développe très lentement. » L’auteur souligne aussi que l’augmentation du cancer n’est pas uniquement liée à la modernité. Deux choses ont changé : l’espérance de vie s’est allongée et le dépistage s’est développé.
x
Dans son livre « Tuer le cancer », le professeur Patrizia Paterlini-Bréchot tord le cou à deux croyances tenaces : « Non seulement le cancer n’est pas invincible mais en plus il se développe très lentement. » L’auteur souligne aussi que l’augmentation du cancer n’est pas uniquement liée à la modernité. Deux choses ont changé : l’espérance de vie s’est allongée et le dépistage s’est développé. © DR
N° 123 - Été 2017

« Le cancer n’est pas invincible »

Oncologue et chercheuse, le professeur Patrizia Paterlini-Bréchot a mis au point avec son équipe le test ISET® (Isolation by SizE of Tumor Trophoblastic cells) qui permet de dépister précocement des cellules cancéreuses dans le sang, et ce bien avant l’imagerie. Elle explique dans son livre paru récemment chez Stock, « Tuer le cancer », comment elle est parvenue à réaliser ce test, pour sauver des vies. Un récit captivant qui s’apparente à une véritable enquête policière. Rencontre.

La découverte

Patrizia Paterlini-Bréchot a développé avec son équipe le test sanguin ISET® (Isolation by SizE of Tumor Trophoblastic cells) qui a le potentiel de diagnostiquer précocement les cancers solides invasifs grâce à la filtration du sang (les cancers solides se développent dans un organe et représentent 90% des quelque 200 types de cancers ; les autres sont les leucémies et les lymphomes). Cette filtration permet d’isoler des cellules tumorales circulantes (CTC appelées plus tard par l’auteur CCC : cellules cancéreuses circulantes) extrêmement rares, et plus petites que les cellules sanguines, qui envahissent l’organisme avant même qu’une tumeur invasive ne devienne visible avec l’imagerie.

Il s’agit d’un dépistage en amont du cancer invasif, avant que la masse de celui-ci ne soit visible, et avant que celui-ci n’ait entrepris « son travail de démolition ».

Les analyses de biologie moléculaire capables de repérer l’organe dont sont issues ces cellules cancéreuses circulantes détectées par ISET® sont en cours de développement par le professeur Paterlini-Bréchot et son équipe. Il s’agit d’un test complémentaire des analyses d’imagerie (scanner, échographie, mammographie), qui permettra de suivre les patients à risque, comme les grands fumeurs ou les femmes porteuses du gène BRCA 1 ou 2 (cancer du sein).

– Ce test de dépistage précoce du cancer est-il ouvert à tous ?

Il y a deux possibles utilisations de ce test, d’abord dans le cas des patients avec cancer déjà diagnostiqué, pour améliorer le « bilan d’extension » et pour suivre la réponse du patient aux traitements, et ensuite dans le cas d’un diagnostic précoce des cancers invasifs, donc capables d’envahir le sang. À l’heure actuelle, le test est commercialisé pour les patients avec cancer déjà diagnostiqué. Toutefois, une étude indépendante a montré que ce test peut détecter un cancer invasif – le cancer du poumon – avant l’imagerie. Ces travaux menés par les professeurs Hofman et Marquette de l’Université de Nice ont fait parler du test ISET® dans la presse et ont incité des personnes à aller dans l’un des deux laboratoires installés en France (l’un à Paris et l’autre à Nice) pour faire ce test.

Pour effectuer ce test sanguin, il faut remplir et signer un formulaire de consentement éclairé, signé également par son médecin traitant, dans lequel il est très clairement expliqué que si le test est utilisé en diagnostic précoce d’un cancer invasif, celui-ci ne sera pas en mesure de déterminer pour l’instant, s’il est positif, dans quel organe se trouve le cancer.

Un test complémentaire est à l’étude mais il n’existe pas en-core. Nous y travaillons très activement. Toutefois, même si les personnes savent que le test est incomplet, certaines le font quand même en se disant que s’il se révèle positif, cela les incitera à faire des investigations complémentaires (des scanners par exemple) permettant de détecter le cancer à un stade précoce, ce qui va permettre de l’éliminer.

– Cette découverte a-t-elle été validée par la communauté scientifique ?

– I l existe plus de 50 publications indépendantes, c’est-à-dire non financées par l’industrie, qui ont montré l’efficacité, la sensibilité et la spécificité de ISET® pour la détection sans erreur des CCC. C’est exceptionnel. Nous nous sommes alors demandé si d’un point de vue moral nous pouvions garder ce test dans les tiroirs, sachant qu’il n’y a pas d’alternative dans ce domaine aujourd’hui puisque la médecine moderne peut détecter un cancer partout dans le corps, sauf dans le sang. On a donc décidé de diffuser le test.

– Ne touchons-nous pas aux limites de la médecine actuelle ?

– À ce stade, en effet, nous sommes dans le domaine de la médecine moderne, prédictive, non invasive, personnalisée et participative. Cette médecine pourra apporter du bénéfice au patient, parce qu’elle va permettre de façonner les traitements sur la situation précise du patient, avec des méthodes plus fines. Les gens veulent comprendre ce qu’ils ont et peuvent participer aux choix qui sont faits pour eux. C’est très important de responsabiliser les patients. Car c’est une chose de subir la maladie d’une manière passive, « je laisse les autres faire », une autre de la comprendre, de se battre, de trouver avec le médecin les meilleures solutions. Cette médecine personnalisée va s’associer à la médecine des « guidelines » [ndlr : recommandations de pratiques cliniques destinées aux médecins] pour mieux traiter les patients. Des consultations pluridisciplinaires vont peut-être aider les médecins à la mettre en œuvre.

Si on me trouvait des cellules cancéreuses dans le sang, je voudrais recevoir ce qu’on appelle une thérapie néoadjuvante, c’est-à-dire de la chimiothérapie avant l’intervention chirurgicale qui élimine ces cellules cancéreuses et, avec elles, le risque de développement des métastases. C’est ça la médecine personnalisée.

– Peut-on transmettre le cancer comme le sida dès lors que des cellules cancéreuses existent dans le sang ?

– On ne sait pas. Mais on ne peut pas l’exclure.

– On ne peut pas faire ce test en Suisse aujourd’hui car aucun laboratoire ne possède cette machine. Des contacts ont-ils déjà été pris dans notre pays ?

– Rien de concret pour l’instant, mais nous restons ouverts.

– Votre objectif aujourd’hui, vous le mentionnez dans le livre, c’est que ce test soit démocratisé, c’est-à-dire qu’il soit effectué systématiquement, à chaque prise de sang. Où en êtes-vous ?

– C’est mon rêve, en effet, car nous pensons que si la science avance, les gens doivent pouvoir en profiter, mais nous n’en sommes pas là encore. Nous devons toujours nous battre pour avancer, développer, diffuser, convaincre.

Footnotes

Continuer votre lecture