Le nettoyage des sites naturels a le vent en poupe au Royaume-Uni. En avril 2018, des volontaires mobilisés par l'ONG Surfers against sewage ont ramassé 17 500 bouteilles le long du littoral britannique.
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Le nettoyage des sites naturels a le vent en poupe au Royaume-Uni. En avril 2018, des volontaires mobilisés par l'ONG Surfers against sewage ont ramassé 17 500 bouteilles le long du littoral britannique © Lewis Arnold
N° 128 - Printemps 2019

Le Royaume-Uni en voie de désintoxication

Gros consommateurs de produits en plastique jetable. Les Britanniques ont récemment pris conscience de la pollution dont ils sont responsables.
Le déclic est venu de la diffusion d'une série documentaire de la BBC fin 2017. Depuis, les grandes enseignes rivalisent de promesses au sujet de la réduction des emballages.

La désaffection affichée par les Britanniques envers le plastique jetable est aussi soudaine qu’inattendue. Qui aurait prédit qu’au royaume des pailles, des gobelets jetables et des plats à emporter, la lutte contre les objets en plastique à usage unique deviendrait cause nationale en 2018 ? Depuis quelques mois, en Angleterre en particulier, la grande distribution et les pouvoirs publics tentent de se mettre au diapason d’une population désormais très sensible à la pollution engendrée par les produits dérivés du pétrole. En janvier, l’enseigne Pret a doublé le montant de la ristourne offerte à ses clients équipés de gobelets réutilisables dans ses 329 cafés-restaurants britanniques. Les supermarchés Morrisons encouragent l’utilisation des Tupperware aux rayons boucherie et poissonnerie de ses magasins. Quant au gouvernement de Theresa May, il étudie la possibilité d’interdire pailles et Cotons-Tiges dès l’an prochain.

L’Angleterre a longtemps été à la traîne

Mieux vaut tard que jamais. Avec 5,2 millions de tonnes de déchets en plastique produits chaque année, le Royaume-Uni se situe dans la moyenne européenne. Mais ce pays de 65  millions d’habitants est un cas à part. Face au fléau du plastique, Londres a longtemps traîné les pieds. En Angleterre, il a fallu attendre octobre 2015 pour que les sacs en plastique deviennent payants dans les supermarchés, alors que l’Irlande voisine les avait taxés dès 2002 et le Pays de Galles, l’une des quatre nations britanniques, dès 2011.

Selon un rapport publié en avril dernier par l’ONG World Wild Fund, les trois quarts des déchets en plastique produits par les Britanniques proviennent d’un seul secteur : la vente de boissons et de nourriture à emporter. Les amateurs de thé et de café utilisent 7 millions de tasses jetables par jour. Or, 99,75% de ces gobelets en carton doublés d’un film plastique ne sont pas recyclés. À cela s’ajoutent les déchets générés par les quelque 36 000 take away du pays qui proposent une restauration sur le pouce. Fish and chips, currys, cuisses de poulet, etc. sont consommés en grande quantité et vendus la plupart du temps dans des barquettes en polystyrène, un matériau non recyclable, suspecté d’être cancérogène et interdit dans un nombre croissant de grandes villes américaines.

Même lorsqu’ils se mettent derrière les fourneaux, les Britanniques ont du mal à échapper au plastique. Quiconque a déjà pénétré dans un supermarché en Grande-Bretagne n’a pu être que frappé par l’abondance d’emballages et de suremballages. Dans certaines enseignes, acheter des fruits et légumes en vrac est impossible. Jusqu’à récemment, ce plastique inutile ne choquait guère la majorité de la population. Heureusement, la diffusion à l’automne 2017 de Blue Planet II a bouleversé les consciences.

4 490 déchets en plastique produits en un an. Emballages de paquets de chips, barquettes, couverts, etc. en 2017, Daniel Webb a tout conservé et a exposé le contenu de 22 sacs-poubelle à Margate dans le Kent.
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© Everyday Plastic
4 490 déchets en plastique produits en un an. Emballages de paquets de chips, barquettes, couverts, etc. en 2017, Daniel Webb a tout conservé et a exposé le contenu de 22 sacs-poubelle à Margate dans le Kent.

L’effet « Planète bleue »

Narrée par David Attenborough, un documentariste vénéré des téléspectateurs britanniques, la série documentaire consacrée aux océans a montré comment les déchets en plastique étouffent et empoisonnent la faune et la flore de la planète. Un déclic s’est produit. En décembre, la vente de gobelets réutilisables a explosé, les laitiers et leurs bouteilles en verre livrées à domicile ont fait leur retour en force et, en janvier, le gouvernement s’est empressé de présenter son plan de lutte contre le plastique.

Les réalisateurs de l’unité d’histoire naturelle du groupe audio-visuel public ont été les premiers surpris de l’effet catalyseur du documentaire. « Nous n’avons jamais eu pour projet de faire un documentaire militant, mais nous voulions donner à voir la vie sauvage dans les océans de nos jours », explique Mark Brownlow, producteur de la série. Faire l’impasse sur le fléau que représente le plastique pour les océans était inenvisageable : c’est là que se trouvent les plus grandes décharges de plastique du monde.

LES OCÉANS, C’EST LÀ QUE SE TROUVENT LES PLUS GRANDES DÉCHARGES DE PLASTIQUE DU MONDE.

En 2016, la BBC avait déjà tenté de sensibiliser les téléspectateurs au problème des déchets. Dans une série baptisée War on waste et diffusée à une heure de grande écoute, le chef cuisinier et présentateur télé Hugh Fearnley-Whittingstale avait essayé de persuader les Britanniques de réduire les gaspillages en tout genre dont ils sont coupables – 300 000 tonnes de vêtements sont jetées chaque année au Royaume-Uni. Le programme avait suscité de l’intérêt et inciter les supermarchés à vendre davantage de fruits et légumes dits « moches ». Les mœurs des consommateurs, elles, n’avaient pas changé. À l’inverse, la diffusion de Blue Planet II – l’émission la plus regardée à la télévision britannique en 2017 – a eu un effet mobilisateur sur le grand public. Subjugués par cette plongée au cœur des océans et effarés des dégâts provoqués par le plastique, nombre de téléspectateurs ont décidé de faire leur part dans la lutte contre le plastique jetable.

« C’est comme si quelqu’un avait appuyé sur un bouton déclencheur », résume Catherine Conway, pionnière du mouvement zéro déchet au Royaume-Uni. En décembre 2017, quasiment du jour au lendemain, cette entrepreneuse, qui collabore avec les épiceries bio Planet Organic depuis 2014, a constaté un boom de 30% des ventes de produits en vrac dans la boutique Planet Organic de Muswell Hill, au nord de Londres. Depuis, la chaîne a lancé la vente de fruits secs, de fruits à coque, de graines, etc. sans emballage dans trois autres boutiques de la capitale et Catherine Conway travaille également avec une chaîne de supermarchés britanniques qui souhaite proposer elle aussi des produits alimentaires en vrac à ses clients. « Nous sommes à un tournant, analyse-t-elle. Tout ça, c’est grâce à David Attenborough, il est comme un grand-père pour nous ! »

À 92 ans, David Attenborough jouit presque d’un statut de demi-dieu au Royaume-Uni. Ce journaliste star de la BBC, spécialisé dans les documentaires animaliers, est un « national treasure », c’est-à-dire une figure qui fait autorité, suscite de l’affection et est considérée comme emblématique de l’identité britannique. Sans doute fallait-il une personnalité de cette stature pour convaincre les Britanniques de se défaire illico presto de leurs mauvaises habitudes. Pourtant, l’enthousiasme avec lequel une frange de la population est partie en guerre contre le plastique jetable n’est pas entièrement imputable à la série documentaire diffusée fin 2017 par la BBC. Depuis plusieurs années déjà, des associations militent pour une réduction des déchets dérivés du pétrole.

Les surfeurs contre le plastique

Fondée en 1990 dans les Cornouailles, l’ONG Surfers against sewage (en français, les surfeurs contre les égouts) a joué un rôle prépondérant dans le lobbying des pouvoirs publics et l’éveil des consciences des Britanniques. À l’origine, les surfeurs de St Agnes se battaient pour que les eaux usées, qui les rendaient malades, ne soient plus déversées dans la mer. Aujourd’hui, grâce à la réglementation européenne, ce problème est devenu mineur. L’ennemi numéro 1 des surfeurs est désormais le plastique rejeté dans l’eau sous forme de sachets, bouteilles, filets, Cotons-Tiges, etc. ou encore de microbilles.

Afin de sensibiliser le grand public à la pollution marine, depuis 2010, cette ONG organise des grandes opérations de nettoyage des plages au mois d’avril. En 2016, l’association a mobilisé un peu plus de 8 000 bénévoles au cours de 281 événements. En 2017, les volontaires étaient deux fois plus nombreux à répondre à l’appel. Cette année-là, grâce à Surfers against sewage, le long des côtes britanniques, 17 500 bouteilles ont été ramassées.

L’activisme des surfeurs et des habitants des petites villes côtières des Cornouailles a incité l’Environment agency, l’agence gouvernementale chargée de la protection de l’environnement, à créer en janvier dernier une équipe consacrée à la lutte contre la pollution engendrée par les déchets en plastique. Dotée d’un budget de 750 000 livres sterling, cette nouvelle unité est notamment chargée d’effectuer des prélèvements hebdomadaires d’eau de mer pour évaluer la quantité et la nature du plastique présent dans l’eau du sud-ouest de l’Angleterre. « Si nous détectons une grande quantité de plastique sur certaines plages, nous travaillerons avec des groupes locaux, des ONG et des entreprises locales », s’est engagé Bruce Newport, à la tête de cette brigade anti-plastique.

Le sud-ouest de l'Angleterre en pointe. L'activisme des habitants des villes côtières de cette région du Royaume-Uni a incité l'agence de protection de l'environnement à créer une brigade anti-plastique en janvier 2018.
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© Ian Lean
Le sud-ouest de l'Angleterre en pointe. L'activisme des habitants des villes côtières de cette région du Royaume-Uni a incité l'agence de protection de l'environnement à créer une brigade anti-plastique en janvier 2018.

Opportunisme ou vrai tournant écologique ?

La plus grande victoire de Surfers against sewage, en association avec d’autres ONG de protection de l’environnement, est d’avoir obtenu du gouvernement de Theresa May qu’il s’engage à introduire un système de consigne. À la fin du mois de mars dernier, alors que « l’effet Planète Bleue » ne cessait de prendre de l’ampleur, le ministre de l’Écologie, Michael Gove, a annoncé le lancement d’une consultation au-près des fabricants d’emballage et des consommateurs en vue de l’instauration d’une consigne pour le plastique, le verre et les cannettes en métal, sur le modèle de ce qui existe déjà dans dix pays de l’Union européenne.

Quel crédit faut-il accorder à ces promesses ? Le gouvernement de Theresa May, en place depuis 2016, ne s’est pas illustré par son action au service de la protection de l’environnement, même s’il a interdit la présence de microbilles dans les produits cosmétiques et les dentifrices.

En janvier dernier, juste après la diffusion de Blue Planet II, la première ministre a promis de « supprimer tous les plastiques évitables d’ici à 25 ans ». Cet horizon est bien trop lointain, juge Tanya Steele. « Si nous attendons 2042, il y aura plus de plastique que de poisson dans les océans », a réagi la directrice de WWF au Royaume-Uni, au moment de l’annonce de Mme May.

Depuis, sous la pression grandissante de l’opinion publique, le gouvernement a montré plus d’empressement à réduire la production de déchets en plastique. En avril, le ministre de l’Environnement a affirmé qu’il envisageait d’interdire pailles, Coton-Tiges et touillettes. Cinq jours plus tard, 40 grands groupes de la grande distribution ont eux aussi créé la surprise en promettant, que d’ici à 2025, tous leurs emballages seront réutilisables, recyclables ou biodégradables.

D’évidence, les dirigeants politiques et économiques du Royaume-Uni ne veulent pas être à l’arrière-garde du combat collectif contre le plastique jetable inspiré par Blue Planet II. Les Britanniques, comme Daniel Webb, ne le leur pardonneraient pas. En 2017, ce spécialiste du marketing a conservé les 4 490 déchets en plastique qu’il a produits au cours de l’année et les a exposés à Margate dans le Kent. Depuis, cet Anglais a modifié ses habitudes. « Nous devrions tous réduire notre consommation de plastique, dans la mesure du possible, admet le trentenaire, mais ce sont les producteurs et les supermarchés qui doivent fournir le plus d’efforts.»

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