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Le goût du faux

Le vrai aurait-il mauvaise presse ? À voir les attaques dont il fait régulièrement l’objet, il faut bien constater que la saveur de la vérité est parfois plus fade que celle du mensonge.

En 1878, dans Humain, trop humain, Nietzsche prophétisait que le « goût du vrai » allait disparaître à mesure que le vrai garantirait moins de plaisir. Il me semble qu’il avait vu juste : nous y sommes. Certes, plus que jamais, nous clamons notre amour pour la vérité, mais j’ai l’impression qu’il ne s’agit plus que d’une posture. Car à rebours de nos déclarations ferventes, nous nous montrons plus enclins à déclarer vraies les idées que nous aimons qu’à aimer les idées vraies, surtout si elles nous déplaisent. À ces purges amères, nous préférons substituer des idées moins dures à avaler, capables de faire office de couettes mentales.

TERRE PLATE

Veut-on quelques indices ? Dans l’univers de la communication généralisée, les publications trompeuses, les articles mensongers, les fausses croyances, les bêtises grossières sont manifestement propagées à l’envi sans que leur soient opposées de fortes résistances. Cela vaut aussi, malheureusement, pour les connaissances scientifiques : en janvier 2023, une enquête réalisée par l’IFOP avait conclu qu’en France, un jeune sur six (de 11 à 24 ans) pensait que la Terre pourrait bien être plate, autrement dit que la question de la forme de notre vaisseau spatial demeurait ouverte ; et le 4 août 2025, une équipe pluridisciplinaire de chercheurs a publié dans la revue de l’Académie nationale des sciences des États-Unis un rapport concluant que « la fraude scientifique se développe beaucoup plus vite que la production scientifique dans son ensemble ». Preuves, s’il en était besoin, que les outils numériques n’ont pas vraiment suscité l’ample diffusion de la culture et des connaissances que l’on avait un temps espéré : si diffusion il y eut, ce fut aussi celle du faux le plus abracadabrantesque.
Il faut toutefois reconnaître que cette situation n’est pas entièrement nouvelle : le vrai n’a jamais été spécialement rayonnant. Pour décrire ce que notre présent contient d’habituel et même d’invariable, on peut donc se contenter de citer de grands auteurs du passé, dont les réflexions résonnent cruellement avec notre époque.
À tout seigneur tout honneur, commençons par Paul Valéry qui, en 1939, constatait déjà que ses contemporains vivaient sous le « régime perpétuel de la perturbation de leurs intelligences » et que « l’exagération de tous les moyens de communication soumettait les esprits à une agitation et une nervosité généralisée »1. Que dirait-il s’il débarquait sans crier gare parmi nous, qui sommes englués, bien plus qu’à son époque, dans une sorte « d’entropie chrono-dispersive » capable d’atomiser en permanence le peu d’attention et de concentration qu’il nous reste ?

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Que devient ce qu’il appelait « la vie de l’esprit» ? Possédons-nous encore les moyens intellectuels et pra- tiques de distinguer le vrai du faux ? J’ose le pari que la réponse de Valéry à cette question serait négative, car il me semble que, de son vivant, il avait déjà pris acte que la lutte du vrai contre le faux était en général asymétrique.
Autre écrivain qui me vient à l’esprit : Umberto Eco. L’érudit italien avait noté que « les faux récits sont avant tout des récits, comme les mythes, et les récits, comme les mythes, sont toujours persuasifs 2 ». Il existe donc ce qu’il appelait une « force du faux », bien plus puissante que le goût du vrai. J’ajouterais : il y a même une « saveur du faux » qui rend ce dernier d’autant plus appétissant que nos cerveaux n’aiment guère la vérité, car le plus souvent celle-ci nous blesse, nous déçoit, nous désenchante. Il faut noter qu’en la matière, du radicalement neuf est en train d’apparaître : la force du faux bénéficie désormais de nouveaux supports et de nouveaux moyens de propagation, notamment dans l’univers numérique. De fait, elle se trouve notamment dopée par l’intelligence artificielle dite « générative ». En effet, celle-ci formate et personnalise l’information en l’adaptant à nos demandes et en tenant compte de nos tropismes intellectuels, culturels, sociaux, politiques. Résultat : ardemment promu par des algorithmes capables de dé- tecter et de flatter nos inclinaisons personnelles, le faux qui nous séduit est désormais bien plus pandémique que le vrai qui ne nous plaît guère 3.
J’en viens à Simone Weil, elle aussi incontournable sur le sujet. En 1943, dans son Plaidoyer pour une civilisation nouvelle, elle écrivait: « Le public se défie des journaux, mais sa défiance ne le protège pas. Sachant en gros qu’un journal contient des vérités et des mensonges, il répartit les nouvelles annoncées entre ces deux rubriques, mais au hasard, au gré de ses préférences. Il est ainsi livré à l’erreur de bonne foi. » 4

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SI NOUS ACCORDONS À LA LIBERTÉ DE CROIRE LE FAUX UNE VALEUR SUPÉRIEURE À CELLE DE LA VÉRITÉ, QU’ADVIENDRA- T-IL DE NOS DÉMOCRATIES ?

La jeune philosophe énonçait là deux constats inhérents à l’information, en l’occurrence à la presse : du côté des publications, l’inévitable coexistence de vérités et de mensonges ; du côté du public, un arbitrage fait forcément à l’aveugle entre le vrai et le faux, gouverné par les seules préférences de chacun.
Mis ensemble, ces deux constats laissent voir une sorte de concaténation entre la vérité et la liberté. Chacun se sent désormais libre de choisir ce qu’il appelle la vérité, c’est-à-dire « sa » vérité, voire « sa » fiction personnelle, de sorte que la vérité n’est plus une référence, encore moins une contrainte qu’il s’agirait de respecter à la fois dans ses propos et dans sa façon de penser. Le résultat global en est une assourdissante cacophonie. Cette nouvelle réalité pose une « vraie » question, pour le coup : si nous accordons à la liberté de croire le faux une valeur supérieure à celle de la vérité la plus objectivable, qu’adviendra-t-il de nos démocraties : pourront-elles décemment résister et survivre à une déflation aussi fulgurante de la valeur intrinsèque de la vérité ?
Poser cette question oblige, bien sûr, à évoquer George Orwell et son fameux 1984. Il y décrit un monde dans lequel le langage est tellement trafiqué que le réel est rendu indicible, comme s’il n’avait plus aucune importance, plus aucun poids. Je dois avouer que mon regard sur ce roman a changé depuis la réélection de… Donald Trump ! Il me semble en effet que s’est produit depuis un véritable saut quantique qui nous a fait entrer dans une dystopie si radicale qu’elle ravale Orwell au rang de petit joueur.
Qu’on en juge : le président américain coupe des crédits de recherche, interdit l’usage de certains termes, licencie à tout va dans des secteurs ciblés. Chacun peut entendre comment il déblatère sur les sciences sans rien y connaître, les commente à tort et à travers comme si la véracité des résultats scientifiques pouvait être contestée à partir d’opinions de nature purement politique. C’est au point qu’on s’attend à ce qu’il nous annonce bientôt que la Terre est plate – au moins sur une certaine portion de sa surface – si cela pouvait lui profiter ou l’amuser d’une manière ou d’une autre… Que reste-t-il à espérer ? Que la réalité, lassée et agacée d’être si violemment maltraitée, décide de prendre le taureau par les cornes et ne tarde pas à faire voir de quel bois elle se chauffe.

Footnotes

  1. Paul Valéry, Regards sur le monde actuel et autre essais, Gallimard, 1988 (extrait de La liberté de l’esprit, 1939).
  2. Umberto Eco, De la littérature, Grasset, 2003, p. 393.
  3. Voir notamment le récent rapport de l’Académie des technologies, intitulé « IA Générative et mésinformation » : academie-technologies.fr/publications/ia-generative-mesinformation/
  4.  Simone Weil, « Plaidoyer pour une civilisation nouvelle » [1943], OEuvres, Gallimard, 2003 (« Quarto »), p. 1050.
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