N° 131 - Printemps 2020

WANG SHU, L’ARCHITECTE QUI ANCRE L’AVENIR DANS L’UTOPIE DE LA TRADITION

Les bâtiments de Wang Shu « ont la capacité unique d’évoquer le passé sans références directes. »
x
© Lv Hengzhong
Les bâtiments de Wang Shu « ont la capacité unique d’évoquer le passé sans références directes. »
« L’un des problèmes de l’architecture professionnelle, c’est qu’elle pense trop un bâtiment. Une maison, qui s’approche de notre vie simple et triviale, est en réalité plus fondamentale que l’architecture. »
x
© Lang Shuilong
« L’un des problèmes de l’architecture professionnelle, c’est qu’elle pense trop un bâtiment. Une maison, qui s’approche de notre vie simple et triviale, est en réalité plus fondamentale que l’architecture. »

À 55 ans, notamment grâce au prix Pritzker qui lui a été attribué en 2012, Wang Shu a atteint le firmament international de la profession. Prônant, avec son agence Amateur Architecture Studio, une vision au carrefour entre tradition et modernité, il recourt à des matériaux de récupération pour réaliser des structures solides et rugueuses.

L'architecte Wang Shu

Les bâtiments de Wang Shu « ont la capacité unique d’évoquer le passé sans références directes (…). Les œuvres de son agence donnent littéralement une nouvelle vie au passé tout en interrogeant les rapports entre le passé et le présent (…). Le processus d’urbanisation rapide de la Chine suscite un débat sur la place de l’architecture – ancrée dans la tradition ou cherchant à regarder uniquement vers l’avenir. Comme toute grande architecture, l’œuvre de Wang Shu parvient à dépasser ce débat, produisant une architecture intemporelle, profondément en-racinée dans son contexte et néanmoins universelle », a écrit le jury du prix Pritzker à propos de l’œuvre de l’architecte chinois.

Wang Shu, qui a obtenu cette prestigieuse distinction en 2012, est le premier architecte chinois de la nouvelle génération à être honoré de la sorte. Avant lui, seul I.M. Pei, architecte d’origine chinoise long-temps établi à New York, avait reçu cette distinction en 1983. La Chine a en partie libéralisé la profession d’architecte en 1995, d’où l’arrivée récente sur la scène internationale d’un certain nombre de personnalités marquantes dans ce domaine. Avant cette date, l’architecture contemporaine se trouvait exclusivement entre les mains de grands « instituts » plus ou moins anonymes.

En 2013, le magazine américain Time a inclus Wang Shu dans sa liste des 100  personnalités les plus influentes au monde, mentionnant sa capacité à concevoir des formes spectaculaires tout en respectant l’esthétique traditionnelle. Même si ses réalisations sont relativement peu nombreuses, Wang Shu reste très présent, par exemple par le biais d’expositions, dont la plus récente s’est tenue au centre Arc en rêve de Bordeaux jusqu’au 28 octobre 2018.

UNE ARCHITECTURE FONDÉE SUR LA VIE

Wang Shu explique le nom de son agence, Amateur Architecture Studio, en opposant son approche à celle de l’architecture dite « professionnelle » : « L’un des problèmes de l’architecture professionnelle, c’est qu’elle pense trop un bâtiment. Une maison, qui s’approche de notre vie simple et triviale, est en réalité plus fondamentale que l’architecture. Avant de devenir architecte, j’étais juste un littéraire. Pour moi, l’architecture n’est pas un travail à plein temps, l’humanité est plus importante que l’architecture, et l’artisanat est plus important que la technologie. C’est pourquoi nous réalisons une architecture d’amateurs, nous sommes à la recherche d’une ap-proche expérimentale du processus de construction, une approche peut-être plus entière et fondamentale que l’architecture professionnelle. Pour moi, toute activité de construction réalisée sans pensée compréhensive préalable est insignifiante. »

Le Ningbo Contemporary Art Museum (2005) est si-tué sur le Bund de Ningbo, l’une des plus anciennes villes de Chine. Wang Shu est intervenu lors de la restructuration de l’ancienne zone portuaire, et plus spécifiquement sur une structure qui servait de salle d’attente pour les passagers en partance pour Shanghai ou pour l’île sacrée de Putuoshan. Après le début des travaux de rénovation, il a été décidé de démolir l’ancien bâtiment, à l’exception d’une tour phare. L’architecte a rappelé le rap-port préexistant entre le port et les navires en créant une plate-forme haute, mais aussi à travers la forme de la nouvelle structure. Des jetées reprennent presque à l’identique l’emplacement des quais d’embarquement. L’entrée principale se fait par la plateforme, sans création d’une place ou de grandes marches menant au musée.

Architecture de Wang Shu

La partie basse de la nouvelle structure comprend un parking pour 150  voitures, mais aussi une galerie pour des expositions d’origine « commerciale », permettant de financer le fonctionnement du musée. Dans la partie basse, Wang Shu fait appel à la brique grise rappelant le principal matériau de l’ancien immeuble, alors que le bois, synonyme du vieux port et de ses navires, est utilisé pour le haut de la structure. Le long de la rivière, des « grottes » aménagées dans la base du musée rappellent la fonction de pèlerinage de l’ancien port. Construit entre 2002 et 2005, le musée occupe un terrain de 12’000  mètres carrés et offre un total de 24’000 mètres carrés de surface utile.

La description que donne Wang Shu de la Ceramic House (Jinhua, 2006) explique sa démarche liée au passé, par des références qui ne sont pas toujours évidentes, surtout pour les Occidentaux. « C’est une petite maison de 100 mètres carrés, un café. J’ai décidé d’en faire un récipient. Que la maison contienne du vent ou de l’eau dépend entièrement de l’intuition de l’utilisateur. La conception d’une telle structure est parfois le fruit d’un accident. Dans ce cas, ma démarche s’inspire d’une pierre à encre de la dynastie Song. La surface de la pierre est constituée de deux parties – une partie plane qui retient l’encre, et une partie inclinée conçue pour recevoir des gouttes d’encre… Le vent vient du sud-est et remonte la pente vers le nord-ouest. Jinhua est une cité où il pleut souvent. La pluie tombe depuis le nord-ouest et se dirige vers le sud-est. Plusieurs arbres sont plantés au sommet de la pente de la maison. Lorsqu’on est assis à l’intérieur, le regard est porté vers le haut par l’inclinaison, pour ensuite s’évanouir dans l’infini. » Wang Shu fait également référence au travail de son ami le potier Zhou Wu et de la difficulté à empêcher que le glacis ne coule lors de la cuisson d’une pièce inclinée.

RÉINTERPRÉTER LA CULTURE TRADITIONNELLE

Les Five Scattered Houses (Cinq maisons éparpillées, Ningbo) font partie d’un projet visant à « réinterpréter la culture traditionnelle de la construction ». Construites entre 2004 et 2008 avec le soutien du cimentier LafargeHolcim, les mai-sons se trouvent dans un parc de 25 hectares dans le Yinzhou New Town, à Ningbo, à 250 kilomètres au sud de Shanghai. Le Ningbo Historic Museum, lui aussi réalisé par Wang Shu, fait partie de ce même grand projet, qui ambitionnait de créer un quartier où les habitants se trouveraient en harmonie avec la nature. La construction devait impérative-ment recourir à des matériaux locaux et à des technologies low-cost, afin d’offrir un exemple pour le développement durable. Le recyclage de matériaux de construction faisait aussi partie de la donne, toujours dans le but de réduire l’impact environne-mental des réalisations. Dans son ensemble, le projet a connu des aléas en matière de financement, mais aussi d’occupation effective des lieux par des habitants.

L’Imperial Street Museum occupe une superficie de 450 mètres carrés seulement. Suite à l’incendie d’une résidence bâtie sur ce terrain, des rues très anciennes ont été mises au jour. Wang Shu a recouvert ces vestiges d’un grand toit de tuiles en terre cuite.
x
© Courtesy of Amateur Architecture Studio
L’Imperial Street Museum occupe une superficie de 450 mètres carrés seulement. Suite à l’incendie d’une résidence bâtie sur ce terrain, des rues très anciennes ont été mises au jour. Wang Shu a recouvert ces vestiges d’un grand toit de tuiles en terre cuite.

Lors de la 10e Biennale d’architecture de Venise en 2006, Wang hu et Lu Wenyu ont créé dans un jardin Tiled Garden, une installation d’environ 60’000  tuiles grises chinoises traditionnelles. Récoltées en Chine sur des sites de démolition de vieux bâtiments, ces tuiles, visibles depuis une passerelle en bambou, mettaient en scène la disparition des formes de vie anciennes en faveur d’une modernité souvent mal maîtrisée. « La Chine est un pays immense qui se développe rapidement et qui influence de plus en plus le reste du monde, a dit l’architecte à l’époque, à la revue Domus. Si elle n’emprunte pas le bon chemin, ce sera un désastre pour toute la planète. » Comme l’a écrit le jury du prix Pritzker 2012, « les œuvres de Wang Shu sont souvent réalisées à partir de matériaux de construction recyclés, tels des tuiles et des briques provenant de murs démolis, ce qui lui permet de créer des collages d’une texture riche et tactile. Le travail s’effectue en collaboration avec des ouvriers de la construction, ce qui ajoute un élément par-fois imprévisible, mais qui se traduit toujours chez lui par une fraîcheur et une spontanéité réelle. » Ce sont ces mêmes tuiles qui ont servi à l’édification par Wang Shu du Tile Theater, sur le toit du HKW (Haus der Kulturen der Welt) à Berlin en 2012.

Le travail de Wang Shu sur la China Academy of Art (Xiangshan Campus, Hangzhou, 2004/13) se déploie en plusieurs phases sur une surface utile dépassant les 150’000  mètres carrés. L’architecte en a conçu le plan d’ensemble, l’architecture, ainsi que l’architecture paysagère et intérieure. Se servant d’une structure en béton armé et de murs en briques, il a fait appel à des planches de bambou, mais aussi, de façon massive, à des briques et des tuiles recyclées. Fondée en 1928, la China Academy of Art intègre dans son curriculum aussi bien la tradition chinoise que l’art occidental. Le nouveau site de Xiangshan est situé au sud-est de Hangzhou. La première phase des travaux (2004) met en avant une conception rectilinéaire, alors que la deuxième phase (2007) est davantage intégrée aux formes naturelles du site. Le tout est une composition associant des formes modernes avec des matériaux et des méthodes en lien avec l’architecture agricole locale. En 2011, les architectes ont ajouté une nouvelle structure de presque 4’700 mètres carrés avec un toit ondulant, long de 120 mètres, pour abriter visiteurs et étudiants (Tiles Hill).

« La Chine est un pays immense qui se développe rapidement et qui infl uence de plus en plus le reste du monde. »
x
© Lv Hengzhong
« La Chine est un pays immense qui se développe rapidement et qui infl uence de plus en plus le reste du monde. »

UNE MONTAGNE ET DES RUES HISTORIQUES

Le Ningbo History Museum, inauguré en 2008 est l’une des œuvres les plus connues de Wang Shu. « Ce bâtiment est une sorte de montagne artificielle, a-t-il expliqué. Le site se trouve dans une plaine environnée de montagnes. » Située dans un quartier comprenant de nombreux bâtiments administratifs, cette structure de 30’000  mètres carrés reste relativement isolée sur un terrain de 4 à 5  hectares. Cette situation accentue le caractère inattendu de sa forme. « La partie basse du musée est un carré simple en plan – c’est la partie supérieure qui évoque la montagne. Les visiteurs entrent par un ‹ trou › large de 30  mètres au milieu de la façade. Le musée comprend trois ‹ vallées › avec de grands escaliers – deux de ces vallées se trouvent à l’intérieur, et l’autre est située dans l’ouverture. Mais il y a aussi quatre ‹ grottes ›, et quatre cours en forme de tunnels. » Ces formes, inspirées d’un paysage naturel, sont soulignées par l’utilisation de plaques en béton, coulées dans des coffrages en bambou, et par un revêtement réalisé avec 20 sortes de briques recyclées. Faisant largement appel à l’expertise traditionnelle locale pour les méthodes de construction et pour les matériaux, Wang Shu dit que ces briques sont un « matériau magnifique et peu coûteux, à la limite entre la nature et l’artifice ». La technique qui consiste à réutiliser des fragments de bâtiments détruits par des désastres naturels, pour créer de nouvelles structures s’appelle localement le wapan.

« Les œuvres de Wang Shu sont souvent réalisées à partir de matériaux de construction recyclés. »
x
© Courtesy of Amateur Architecture Studio
« Les œuvres de Wang Shu sont souvent réalisées à partir de matériaux de construction recyclés. »

L’Imperial Street Museum (Hangzhou, 2009) occupe une superficie de 450  mètres carrés seulement. Suite à l’incendie d’une résidence bâtie sur ce terrain, des rues très anciennes datant des dynasties Song du Sud, Yuan et Ming, ont été mises au jour. Wang Shu a recouvert ces vestiges d’un grand toit de tuiles en terre cuite. Le système de construction de ce couvert s’inspire de la conception locale de ponts en bois. Une autre intervention à Hangzhou, l’Old Town Conservation (2009), concerne une zone historique d’un hectare sur Zhongshan Street au centre de la vieille ville. L’architecte a proposé un plan général de ré-novation de ce quartier. Il s’est occupé de l’architecture, de la restauration et de l’architecture paysagère ainsi que des intérieurs. Ici, les architectes ont retenu la majorité des bâtiments anciens, préférant intervenir ponctuellement sur tel ou tel pavillon. Plus important, ils ont rem-placé l’asphalte de la rue par une surface en pierres rugueuses, sillonnées ci et là de petits canaux déversant de l’eau dans des récipients entourés de jardinières. Avec des arbres qui offrent de l’ombre, ce petit quartier ancien est redevenu un endroit agréable tout en conservant son caractère de zone historique.

Érigé à Shanghai pour Expo 2010 afin de représenter la ville de Ningbo, et plus spécifiquement le village de Tengtou, le Ningbo Tengtou Pavilion met en juxtaposition directe une ossature métallique moderne et des matériaux de récupération comme de la brique et des tuiles en terre cuite. Rappelant la forme d’une maison paysanne, ce pavillon évoque les caractéristiques naturelles et agricoles de la région de Ningbo. Plus récemment, Wang Shu et l’Amateur Architecture Studio ont terminé la rénovation du village de Wencun (Fuyang, Zhejiang, 2015), sur un site mesurant presque cinq hectares et comptant 7’590  mètres carrés de construction. Les architectes ont créé 30 nouvelles résidences dans quatorze immeubles de trois ou quatre étages, tous bâtis avec des matériaux locaux et comprenant une cour centrale. Ils ont par ailleurs créé des ponts et des pavillons et travaillé avec des résidents pour créer des mai-sons « auto-construites », afin de donner à l’ensemble du village une apparence s’approchant de leur propre style d’architecture.

Ici, les architectes ont retenu la majorité des bâtiments anciens, préférant intervenir ponctuellement sur tel ou tel pavillon.
© Courtesy of Amateur Architecture Studio / © Lu Wenyu
1 / 3
Ici, les architectes ont retenu la majorité des bâtiments anciens, préférant intervenir ponctuellement sur tel ou tel pavillon.
© Courtesy of Amateur Architecture Studio / © Lu Wenyu
2 / 3
Ici, les architectes ont retenu la majorité des bâtiments anciens, préférant intervenir ponctuellement sur tel ou tel pavillon.
© Courtesy of Amateur Architecture Studio / © Lu Wenyu
3 / 3

NOUVEAUX PROJETS, NOUVELLES MÉTHODES

Le projet le plus récent de Wang Shu est le Fuyang Cultural Complex (Hangzhou, 2017) d’une superficie de 40’000  mètres carrés. Conçu comme un paysage artificiel, le musée s’étale sous un toit en forme de vagues qui rappellent les montagnes toutes proches. Tout comme le Ningbo Historic Museum, ici Wang Shu recrée des surfaces ru-gueuses composées de briques et de pierres de récupération. À terme, cette grande structure doit comprendre deux musées, des archives et des espaces administratifs. Un autre projet de Wang Shu, le Lin An History Museum (Hangzhou, 2019), est actuellement en construction.

Ces dix dernières années, Wang Shu et l’Amateur Architecture Studio ont ainsi créé une méthode innovante de conception et de construction « locale » qu’ils ont baptisée « Reconstruire l’architecture chinoise locale contemporaine ». Ils se servent d’éléments préfabriqués telle une ossature moderne en béton ou en métal et y ajoutent des matériaux « naturels » comme le bois, la pierre et la terre cuite, fabriqués à la main. Ainsi pas moins de sept millions de briques, tuiles en terre cuite et pierres ont-elles été collectées pour le campus Xiangshan de la China Art Academy. Pour Wang Shu, il s’agit là « de l’utopie de la tradition chinoise dans la réalité de la Chine contemporaine ».

Conçu comme un paysage artifi ciel, le Fuyang Cultural Complex s’étale sous un toit en forme de vagues qui rappellent les montagnes toutes proches.
x
© Lv Hengzhong
Conçu comme un paysage artifi ciel, le Fuyang Cultural Complex s’étale sous un toit en forme de vagues qui rappellent les montagnes toutes proches.

Footnotes

Rubriques
Architecture

Continuer votre lecture