Les jardins de Singapour
x
© Gardens by the Bay
N° 116 - Printemps 2015

Singapour, la verte obsession

Avant de montrer les griffes pour devenir l’un des quatre dragons asiatiques à la flamboyante économie, Singapour fut un gourbi de fumeries d’opium, de marécages et de bicoques chancelantes. Aujourd’hui, la ville n'a pas perdu toutes ses saveurs. Ses habitants aiment la nature, les arbres et les fleurs, les buissons et les frondaisons, les potagers en balcon et les jardins suspendus. Ses architectes rivalisent pour construire des extravagances, des immeubles tout en creux et en courbes, incrustés de mousses et de fougères. Singapour a l’obsession du vert.

L’immeuble Solaris, imaginé par les Malaisiens Ken Yeang et Tengku Hamzah. Un des bâtiments emblématiques de Singapour, édifié par des pionniers de l’architecture bioclimatique.
x
© Ben Marshall
L’immeuble Solaris, imaginé par les Malaisiens Ken Yeang et Tengku Hamzah. Un des bâtiments emblématiques de Singapour, édifié par des pionniers de l’architecture bioclimatique.
School of the Arts. La construction évoque d’immenses livres conçus pour laisser passer le vent entre les bâtiments.
x
© Lucinda Davis
School of the Arts. La construction évoque d’immenses livres conçus pour laisser passer le vent entre les bâtiments.

Le plus souvent, on conseille aux visiteurs de partir vers les sommets à la nuit tombée quand la ville n’est plus qu’une toile de lumières qui vont bien au-delà du rivage, jusqu’à la guirlande des cargos qui attendent, en file indienne, l’autorisation d’entrer au port pour y décharger leurs marchandises. Mais à l’aube, quand la ville peine encore à émerger d’une brume qui assourdit les rumeurs des voitures, des camions et des bus, sur ces collines des Southern Ridges on pourrait presque imaginer l’époque, pas si éloignée, où Singapour était une île de mangroves et de jungles seulement habitées par les singes et les tigres. Dans ce résidu de forêt, ont été construits tout un réseau de passerelles nichées dans une épaisse canopée, des ponts comme des tapis volants, des sentiers de lattes de bois qui ondulent sous les pieds et connectent différents parcs entre eux. On se promène sans difficulté à travers le feuillage avec, dans le lointain, le bleuté des immeubles, puis celui de la mer. Ce matin, sur une des plateformes, dans un même rythme de balancier, un groupe de vieillards, aux mouvements impeccables, enchaînent des exercices de taïchi, indifférents aux exclamations des premiers touristes qui découvrent le spectacle de la ville et du détroit de Singapour. Quelques minutes suffisent pour échapper au tumulte de la cité et gagner le refuge de cette oasis.

La « ville jardin »

Dans les années 60, dès l’indépendance acquise, le premier ministre Lee Kuan Yew avait lancé le programme de la « ville jardin », auquel a succédé, il y a trois ans, celui de la « ville dans un jardin ». Une même idée, escortée au fil des années d’une technologie de plus en plus performante et de moyens financiers de plus en plus importants, pour éviter que Singapour, accrochée à la tête de la péninsule malaise, ne soit qu’un œil d’acier, de béton et de verre. Avec une des densités urbaines les plus élevées de la planète – cinq millions d’habitants coincés sur un territoire plus petit que le canton de Neuchâtel –, le pari était improbable.

Pour trouver de l’espace, Singapour est partie dans tous les sens. Elle s’étire vers le ciel, en entassant le plus possible d’étages et en intégrant, dans chaque bâtiment, autant de fonctions possibles pour réduire les déplacements inutiles. Singapour s’enfonce en sous-sol. Chaque niveau souterrain a son usage avec des galeries commerçantes, des piscines, des patinoires, des casinos, des parkings, des métros, des réseaux d’égouts et des réservoirs de pétrole.

Par-delà les conventions. Comme un étrange échassier, le Park Royal est perché sur des colonnes qui laissent passer la lumière.
x
© Patrick Bingham-Hall
Par-delà les conventions. Comme un étrange échassier, le Park Royal est perché sur des colonnes qui laissent passer la lumière.

Les jardins sont devenus les nouveaux étendards de Singapour.

Enfin, Singapour se jette à la mer en remblayant un rivage dont le profil ne cesse de se modifier avec des travaux d’expansion permanents qui ont déjà donné, en quarante ans, 20 % de superficie supplémentaire à la ville. Mais la consigne est de s’agrandir sans réduire les espaces verts, au contraire.

« A Singapour, architectes et horticulteurs travaillent ensemble en permanence. Il ne s’agit pas juste d’apporter un peu de verdure sous forme de quelques jardinières à la base d’un immeuble, il faut vraiment concevoir un projet en totale coordination », explique Susan qui étudie l’architecture à la National University of Singapore. « De toute façon, aucun plan n’est accepté s’il n’est pas accompagné d’un jardin digne de ce nom. » Des jardins qui escaladent les murs et dévorent les toits, des jardins qui ne sont plus des accessoires mais un des pivots de l’architecture telle qu’elle se pratique aujourd’hui à Singapour.

Susan a un faible pour celle de la Nanyang Technological University qui a du gazon sur ses toits taillés en trois arcs de cercle qui s’emboîtent les uns dans les autres pour former un large anneau de verdure. L’herbe absorbe une partie de l’énergie du soleil qui, à Singapour, peut être implacable, et rejette de la vapeur d’eau. La température sur ces toits végétalisés est inférieure à ce qu’elle serait avec une couverture en tuiles, en béton ou en tôle ondulée. Susan compte également le Solaris parmi ses bâtiments préférés à Singapour. « C’est un bateau, une île, une oasis… Dès qu’on y entre, on se sent apaisé. » Les quinze étages de cet immeuble blanc sont empanachés, de bas en haut, d’une coulée de verdure qui enroule une spirale ininterrompue de jardins, 8 000 mètres carrés au total. Avec son très long ruban vert accroché autour de la taille, Solaris est un des bâtiments les plus gracieux de Singapour, il est aussi considéré comme l’un des plus respectueux de l’environnement, un immeuble donc doublement vert…

Singapour, la ville jardin. Tout empanaché de végétation, le Park Royal est un des hôtels les plus « verts » de Singapour.
x
© Patrick Bingham-Hall
Singapour, la ville jardin. Tout empanaché de végétation, le Park Royal est un des hôtels les plus « verts » de Singapour.

Dans le domaine de la protection de l’environnement, Singapour a créé, en 2005, son propre système d’évaluation appelé Green Mark. Le bâtiment qui veut recevoir un certificat est jugé sur cinq paramètres : performance énergétique, usage parcimonieux de l’eau, intégration dans l’environnement extérieur, qualité de l’environnement intérieur et caractère innovant. Selon ses performances, le bâtiment recevra un étiquetage qui va crescendo: simplement certifié ou Gold, Gold Plus, voire même, récompense suprême, Platinum. En 2012, Singapour a franchi la barre symbolique des mille bâtiments certifiés Green Mark.

Les subventions pour l’excellence environnementale des autorités ont aidé à convaincre les promoteurs immobiliers de s’engager sur une voie de plus en plus verte. Un corset juridique contraignant a fait le reste : depuis 2008, toutes les nouvelles constructions de plus de 2 000 mètres carrés doivent être au moins certifiées. Dans certaines zones luxueuses de Singapour, la certification Platinum est obligatoire. « Mais pour montrer l’exemple, tous les nouveaux et grands bâtiments publics seront Platinum dans les cinq ans qui viennent », explique Susan, ravie de l’engagement écologique des autorités.

Les joyaux de l’architecture. Taillées comme les facettes d’un diamant, les façades du centre commercial Iluma étincellent le jour et brillent la nuit.
x
© Ben Marshall
Les joyaux de l’architecture. Taillées comme les facettes d’un diamant, les façades du centre commercial Iluma étincellent le jour et brillent la nuit.
Les joyaux de l’architecture. Taillées comme les facettes d’un diamant, les façades du centre commercial Iluma étincellent le jour et brillent la nuit.
x
© Ben Marshall

« Verte de la tête aux pieds »

Peut-être que Singapour était prédestinée à être verte de la tête aux pieds. Son artère principale, celle où s’enchaînent les uns aux autres des centres commerciaux à la climatisation polaire, les enseignes des grands couturiers et les boutiques en tout genre, s’appelle Orchard Road, la route du verger. A l’époque de Sir Thomas Stamford Raffles, qui avait acheté l’île au sultan de Johor en 1819, ce sentier menait aux plantations de muscadiers et de poivriers, aux champs de bananiers et d’ananas. Aujourd’hui, tout ce qui se mange à Singapour, que ce soit dans les restaurants étoilés ou dans les bars à nouilles, est importé ou presque.

Sur le toit de l’immeuble où elle habite, la famille Chong au complet est alignée le long des jardinières où se serrent radis blancs, oignons verts, choux et salades. Mrs. Chong et ses voisines arrosent chaque jour ce petit potager que se partagent tous les habitants de l’immeuble. A voix forte, pour couvrir le bruit des avions qui décollent et atterrissent de l’aéroport international de Changi, Mr. Chong explique le plaisir de manger des produits frais et non pas venus d’ailleurs. Il pointe son doigt vers un horizon toujours encombré de centaines de bateaux qui apportent des vivres frais à cette ville-état, si petite et si riche, qui ne fabrique rien. Comptoir des temps modernes, plantée à la croisée des mers, Singapour fait des affaires.

Jack Ng a compris qu’il pouvait en faire en transformant les toits de Singapour en serres à légumes. Rien à voir avec les jardinières de la famille Chong. En 2012, sa société, Sky Greens, a construit la première ferme verticale de Singapour : cent cinquante tours en aluminium de 9 mètres de haut où s’accrochent des bacs qui montent et descendent le long d’une crémaillère pour que tous les plants soient, à tour de rôle, exposés au soleil. Les légumes sont vendus dans des supermarchés de la ville où ils s’arrachent à un prix à peine supérieur aux produits d’importation.

Dimanche, les Chong iront à HortPark, un centre consacré à l’horticulture et un jardin où les Singapouriens – industriels ou privés – trouvent toutes les informations nécessaires pour installer un toit végétalisé sur une usine, un potager sur un balcon ou un mur de plantes vertes dans un salon. Les adultes peuvent s’inscrire à des stages, devenir volontaires dans les parcs de la ville ou envoyer leurs enfants apprendre à planter des graines de courge.

Comme des champignons. Les nouvelles vedettes des Gardens by the Bay, des arbres de métal dans lesquels poussent des milliers de plantes.
x
© Gardens by the Bay
Comme des champignons. Les nouvelles vedettes des Gardens by the Bay, des arbres de métal dans lesquels poussent des milliers de plantes.
Entre art et architecture. La fleur de l’ArtScience Museum abrite parmi les plus belles expositions de la ville.
x
© Lucinda Davis
Entre art et architecture. La fleur de l’ArtScience Museum abrite parmi les plus belles expositions de la ville.

Un immeuble fruit

A Singapour, les bâtiments ont parfois des rondeurs de fruits ou s’ouvrent comme des fleurs. La corolle blanche de l’ArtScience Museum, construit il y a trois ans par l’architecte Moshe Safdie, évoque celle du lotus. Mais la nature n’est pas toujours facile à imiter. « Je voulais que le musée flotte », explique l’architecte qui reconnaît que le projet a fait s’arracher les cheveux de ceux qui eurent pour mission d’exécuter sa vision. Non seulement le musée repose sur une base beaucoup plus étroite que le corps du bâtiment mais il a aussi un côté beaucoup plus grand que l’autre. Le bureau d’ingénieurs ARUP, qui compte à son palmarès l’Opéra de Sydney et le Centre Pompidou à Paris, trouva le moyen d’équilibrer la structure dans l’espace. Aujourd’hui, le musée glisse sur un étang de 4 000 mètres carrés dont l’eau, collectée par un oculus installé au centre de ses pétales, vient du ciel avant d’être recyclée dans les toilettes du bâtiment.

L’architecture spectaculaire. Les tours du Marina Bay Sands soutiennent un jardin suspendu.
x
© Gardens by the Bay
L’architecture spectaculaire. Les tours du Marina Bay Sands soutiennent un jardin suspendu.

L’architecture spectacle

En face du musée, les spectaculaires jardins des Gardens by the Bay et les trois tours de l’hôtel Marina Bay Sands, coiffées par une piscine, sont les dernières excentricités de Singapour qui a, en permanence, dix projets d’avance. « Vous partez quelques semaines et la ville change. Vous partez quelques mois et vous ne reconnaissez plus du tout Singapour quand vous rentrez », plaisante Daniel dont la société de location de limousines promène les plus fortunés.

« Mais nous sommes tous à la course ici. Les gens, les choses… Avec ce sentiment qu’il nous faut aller toujours plus vite, repousser sans cesse nos limites, faire des immeubles plus hauts, plus écologiques, plus spectaculaires. » Ce matin, bien avant que Singapour ne se réveille, les jardiniers qui entretiennent les rues et les jardins de la ville sont déjà à l’œuvre. Aussi furtifs que des ombres, ils viennent pour la plupart du continent indien, sans avoir le droit d’amener leur famille avec eux. Ce sont eux qui taillent les bougainvilliers, ramassent les feuilles tombées des palmiers et accrochent des fougères dans les arbres à pluie, ces arbres immenses qui bordent les avenues de Singapour.

Daniel a garé sa voiture devant le Park Royal on Pickering, un hôtel qui a plus d’espaces verts que d’espaces qui ne le sont pas. Construit à la frontière du quartier des affaires et de celui de la ville chinoise dont les bâtiments de l’époque coloniale ont des couleurs de dragées, le bâtiment semble taillé dans la roche. Aussi minéral qu’une falaise qui aurait été érodée par des millénaires de pluie et de vent, il est frangé à tous les étages d’une jungle exubérante. Amener la nature au cœur de la ville pour rééquilibrer les erreurs d’une trop rapide modernisation qui a enlaidi et stérilisé les villes asiatiques demeure l’objectif du cabinet d’architecture international WOHA basé à Singapour.

Quand ses architectes ne transforment pas les hôtels, les écoles ou les immeubles d’habitation en foisonnement végétal, ils font des stations du métro singapourien des lieux lumineux, des failles de verre comme si la terre s’était ouverte pour aspirer le soleil en sous-sol. Et ils se régalent, ces architectes, à pourfendre de nouveaux défis, à inventer d’ingénieuses solutions pour embellir Singapour, cette ville qui se prend pour un jardin.

Footnotes

Rubriques
Art & Architecture

Continuer votre lecture