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Per sempre Vico

Le designer et architecte milanais Vico Magistretti aurait eu 100 ans cette année. Retour sur le parcours d'un passionné, qui laisse une trace tangible de son oeuvre grâce à la fondation qui lui est consacrée dans le chef-lieu de la Lombardie.

Milano, 6 octobre 1920. « Je suis né aujourd’hui, pendant les années dites folles au sein d’une famille bourgeoise. Je ne le sais pas encore, mais mon chemin est dessiné au fusain, au crayon, sur des papiers, des plans. Je suis Ludovico Magistretti et je serai un architecte, un dessinateur, au sens moderne que prendra ce terme. Dans cent ans, on me rendra hommage, on comprendra ma vision du monde, des objets, de l’équilibre et de la force du positionnement des choses dans l’espace. » Cette citation est imaginaire, mais c’est dans cet esprit que nous voyons ce maître du XXe siècle se former à l’École polytechnique royale de Milan dès 1939. Une année délicate. Ses professeurs ont été des pointures comme Gio Ponti ou Piero Portaluppi. Cependant, la période de la Seconde Guerre mondiale oblige les intellectuels à se rendre là où il fait mieux vivre, en Suisse, plus précisément à Lausanne, où se trouvait, nous apprennent les diverses biographies de Magistretti, le Camp Universitaire italien.

Après 1945, il rentre au bercail et obtient son diplôme, se met à travailler avec son architecte de père et assistent à la naissance de l’industrie et des Triennale. Ne pouvait manquer l’investissement en faveur du design industriel, qui le mène à fonder l’ADI, l’association qui y es consacrée en 1956. Il devient également membre du jury du Compasso d’Oro, cette récompense qui encore aujourd’hui gratifie les professionnels de la forme pour leur créativité et leur génie.

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Cassina
Le canapé Maralunga de 1973 avec ses dossiers rabattables.
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O Luce
La lampe Atollo de 1977 éditée par O Luce.

L’art ne va peut-être pas parvenir à sauver le monde, mais certaines œuvres se confirment malgré les temps qui courent au firmament de l’absolu aristotélicien ou kantien de la beauté. Vico Magistretti aurait eu 100 ans le 6 octobre dernier. Un de ces maestri que l’on ne nomme que si on a eu la curiosité de chiner dans les archives du design, là où le savoir-faire, l’intelligence et l’innovation se conjuguent pour rendre la vie meilleure.

Design atemporel

« Positionnement des choses dans l’espace », disions-nous. Dévoué à la cause de l’habitat, Vico Magistretti œuvre pour le développement de la conception d’architecture d’abord dans sa région puis dans toute l’Italie. Son vocabulaire se décline en genre et en nombre avec des réalisations telles que la Casa Gardella à Arenzano (de 1964) ou la Villa Schubert à Ello (1960).

Gérée par sa fille Susanna, la Fondazione studio museo Vico Magistretti à Milan, rend hommage à l’architecte et designer prophète en son pays. La présentation des ébauches et des dessins recouvre la période de 1946 à 2006, qui correspond à sa carrière professionnelle jusqu’à sa mort. Y figurent les schizzi de la lampe Eclissi (de 1965 — Compasso d’Oro en 1967), ou Atollo (1977) et pour son fameux canapé Maralunga (une pièce de 1973 au design atemporel, toujours éditée par Cassina). Chaises, armoires, miroirs, étagères, lits tels le Tadao à l’inspiration japonaise… vivre dans un intérieur de Magistretti signifie se mouvoir ou se lover dans des lignes ergonomiques bien qu’épurées, précises même si simples, visant l’essentiel, comme son travail pour la maison De Padova, initié dans les années 70, au sein de laquelle il a pu compter sur une collaboratrice d’exception dans les dernières années de sa carrière, la designer espagnole Patricia Urquiola.

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Archivio Vico Magistretti
Vico Magistretti et sa lampe Eclisse dessinée pour Artemide en 1965.

En 2020, à l’occasion de son centième anniversaire, tout un calendrier d’activités devait permettre de mieux connaître sa vie et son œuvre mais la crise sanitaire en a décidé autrement. Reste le virtuel pour explorer 60 ans d’une carrière phénoménale. « Mises en ligne en janvier 2020, les archives du designer ont été numérisée à 65 %, explique Rosanna Pavoni, directrice scientifique de la Fondazione Vico Magistretti, juste au début de l’année du centenaire. Tout est disponible gratuitement. Des parcours thématiques se déroulent à l’intérieur des projets d’architecture et de design qui permettent de comprendre sa méthodologie. »

Pour Vico, ces parcours étaient une seule et même chose dans le processus créatif et le développement de projets. Il s’agissait de partir d’un concept et de le développer par des études techniques des entreprises pour ce qui était des réalisations design et avec les études d’ingénierie pour celles d’architecture. « Nous donnons également accès à de nombreuses interviews. Vico Magistretti aimait donner l’occasion d’interagir avec sa manière de créer et voir le monde. »

Une villa à Lausanne

Innovateur et fort de caractère, le créateur d’excellence savait rester sobre. L’artisanat à l’état pur, dessiné pour des intérieurs à investir en toute liberté. À l’instar de la villa qu’il a construite pour son neveu… à Épalinges, au nord de Lausanne.

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Archivio Vico Magistretti
Le dessin de la maison d'Épalinges de 2004...
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Archivio Vico Magistretti
... et la construction achevée en 2010.

Dans la lettre qu’il envoie à son oncle Vico en 2004, Pierre Magistretti, qui vit dans la région lausannoise, explique comment il voit sa nouvelle maison. Il l’accompagne d’une carte cadastrale d’Épalinges montrant le terrain le long d’une route de campagne vicinale. Il donne aussi quelques “indices” de design basés sur le style de vie de sa famille. Vico Magistretti répond par des petits croquis griffonnés, avec des idées d’objets qui ne seront jamais réalisés. Dans une série de dessins et de photographies, Pierre Magistretti indique à quelles vues son oncle devrait donner la priorité, en suggérant l’emplacement des terrasses panoramiques. Vico Magistretti n’ayant aucun moyen de se rendre à Lausanne pour inspecter le site, son projet a été entièrement basé sur ces images et ces descriptions. La villa d’Épalinges est une maison de papier, une bâtisse construite par courrier.

J’aime le "concept design", celui qui est si clair qu’il n’est même pas nécessaire de le dessiner. J’ai transmis par téléphone un grand nombre de mes projets.

Vico Magistretti, architecte et designer

Nous resterons donc accrochés à l’espoir de retourner bientôt sans Covid à la via Conservatorio 20, à Milan, pour un plongeon dans le travail de Vico, celui dont les objets racontent des histoires. « J’aime le concept design, celui qui est si clair qu’il n’est même pas nécessaire de le dessiner. J’ai transmis par téléphone un grand nombre de mes projets », aimait-il à dire. Le livre Vico Magistretti — Stories of Objects (Éd. Triest, en vente sur l’e-shop de l’ECAL) se demande également pourquoi certaines maisons ont cessé de produire les classiques de Vico. Certains produits ont eu un tel succès qu’ils ont donné lieu à des copies bon marché, forçant ainsi les marques à les retirer de leur catalogue, répond l’ouvrage. Tandis que d’autres, trop coûteux pour être fabriqués, n’ont tout simplement pas remporté le succès escompté.

 

Fondazione studio museo Vico Magistretti, Via Conservatorio 20, 20122 Milano / archivio.vicomagistretti.it

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