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Parce que l’été meurt un jour

Revenir à la minute d’avant. Avant l’accident qui nous a fauchés dans notre élan. Avant l’allumette qui a enflammé les bougies pyrotechniques dans un bar à Crans-Montana. Dilater les cinquante-sept secondes fatales pour permettre à cette jeunesse de s’enfuir.

Revenir à la minute d’avant, le vouloir de toutes ses forces tout en sachant que c’est vain. Nier le monde qui vient, pour pleurer celui qui part. Chanter l’oraison funèbre de l’insouciance, tout en admettant ne pas avoir su qu’elle existât avant de trépasser.

Pas besoin de revenir aux secousses violentes de ce début d’année 2026 pour avoir vécu ce phénomène. Individuellement ou collectivement, nous avons tous déjà ressenti cette puissante injonction au déni de réalité. À la réparation possible. À l’anéantissement du moment de bascule.

MAÎTRES DU RISQUE

Dans les jours qui suivent et voient surgir colère et douleur, il m’est arrivé d’envier les sociétés qui font du fatalisme une donnée consubstantielle à l’existence. Elles savent, comme nous le sûmes avant de refuser le hasard et l’accident, que la maîtrise comme le bonheur décrété ne sont que des illusions qui s’en iront mourir dans les flammes ou devant des images de guerre.

Contrairement à ces sociétés-là, notre culture de la domination du danger ne cède pas si facilement. Elle s’exprime et s’emballe en rageuses dénégations : non, nous ne sommes pas destinés à vivre des tragédies collectives, pas nous, les ar tisans de la maîtrise du risque ! Nous qui avons dompté à peu près toutes les calamités, nous qui trouvons réponse et responsabilité à n’impor te quelle avanie, comment accepter les hideux coups du sort ? L’ordre des choses était posé, il était validé, à peine troublé de temps à autre par quelque désagrément toujours réversible. L’injonction au bonheur ne souffrait pas d’exception, la pharmacopée bâloise offrant au besoin ses petites pilules roses aux récalcitrants.

STUPEUR DEVANT LE MALHEUR

Dans un mouvement puéril et immature, nous avons relégué les tragédies au passé brumeux de nos ancêtres ainsi qu’au monde non occidental qui, lui, les subit avec ce fatalisme que nous méprisons. Cela nous a plutôt réussi jusqu’ici, puisque c’est précisément le refus de celui-ci qui aura conduit notre société à toujours plus de volonté, d’inventivité, de découver tes et de conquêtes. Nous avons même inventé le concept de résilience, sor te de sparadrap sur la blessure morale dont le XXIe siècle s’est entiché : il est réquisitionné en cas de coup dur, il s’invite aussi par tout où ça ne fait pas vraiment mal, dans les entreprises, les collectivités publiques, les écoles. Et que je fasse preuve de résilience devant un petit échec, et que tu en fasses preuve devant le spectacle lointain de la douleur d’autrui. Facile. Ridicule. Car lorsque sur vient le drame, la résilience se barre. Et reste cette stupeur devant le malheur dont on avait cru se déshabituer.

Pourtant, le malheur fait lui aussi partie de l’ordre des choses que nous nous étions efforcés d’ignorer. Au point que même l’État s’évertue à appliquer un emplâtre sur le grand cœur brisé collectif. Ainsi, après le drame de Crans-Montana, les autorités vaudoises ont par exemple décidé de ne prononcer aucun échec définitif pour les gymnasiens dont le semestre en cours était compromis. Comme si annuler un échec personnel allait diminuer la tristesse générale. Alléger la responsabilité individuelle – autrement dit cette part de l’existence sur laquelle on a prise – au nom du malheur commun, qui ne guérira qu’avec le temps, me semble aussi dérisoire qu’incohérent. C’est aussi faire offense aux jeunes en échec que de penser qu’ils trouveraient moins que d’autres la force d’affronter le drame ! Mais c’est tellement symptomatique d’une société qui se veut réparatrice. Un doux mirage.

DRAME DE L’OUBLI

Il est l’heure de se souvenir. Se souvenir qu’avant de nous sentir tout-puissants et omnipotents, l’humanité considérait la vie comme une succession d’épreuves entre lesquelles se glissaient parfois des petits bonheurs. Mais nous avons oublié, et c’est là un autre de nos drames.

Remplacez le mot « épreuves » par « guerres » et « bonheurs » par « paix » : la théorie fonctionne aussi. Depuis la nuit des temps, l’humanité s’entretue pour des ressources, pour des territoires, pour des conquêtes. Voltaire disait : « La guerre, c’est la routine. L’humanité, pour l’instant, n’a jamais connu la paix ; seulement des entre-deux-guerres. »

Comment se fait-il qu’en quatre-vingts ans, nous ayons oublié la composante « faucon » de notre nature ? Nous voici tétanisés et incrédules devant la brutalité des rapports de force contemporains, remise au goût du jour par un président américain qui ne connaît qu’elle. Est-ce bien sérieux ? Enthousiastes devant notre récolte des dividendes de la paix, confits dans notre confort et nos principes qu’on croyait benoîtement universels, nous n’avons pas dessillé les yeux sur des conflits proches, comme lorsque l’ex-Yougoslavie s’est embrasée, par exemple. Alors qu’empiriquement, la guerre était de retour sur le continent, tout au plus la considérait-on comme une nouvelle dinguerie dont les Balkans ont le secret.

BABY-SITTING MUSCLÉ

Et puis d’autres guerres, d’autres frappes, d’autres incursions, ont suivi. Je parle de celles où les États-Unis comme l’Europe étaient, en partie et à moindres frais, parties prenantes. Elles semblaient justes, ces guerres, toutes de beaux principes enrobées. Encore un peu et on nous aurait fait croire qu’elles s’apparentaient à du baby-sitting un peu musclé. En réalité, elles étaient surtout une manière de rappeler qui est le patron. Quant à la guerre froide, elle ne fut que le prolongement de la Seconde Guerre mondiale sur d’autres terrains d’exercice.

Alors que nous nous gargarisions d’agir sous le haut patronage du droit international, nous ne faisions en réalité qu’outsourcer les conflits. À nous les guerres alternatives, sans bavures et au nom des peuples. Que l’on considère ces diverses campagnes comme nécessaires ou, au contraire, comme illégitimes n’influence en rien ce constat : non, le monde n’était pas en paix ; oui, nous avons redirigé notre énergie guerrière – manifestement inévitable malgré l’usage concomitant du soft power – à l’étranger.

Et puis, en 2022, Poutine a envahi l’Ukraine, « à l’ancienne » et sans blabla. Trump a suivi sur d’autres terrains, dans une surenchère de démonstration de force et d’ambition non contenue. Que tout ceci soit alarmant n’empêche pas d’affirmer que ce n’est qu’un retour à l’état de nature. Et ce n’est pas parce que nos sociétés ont avalé des produits euphorisants pendant des décennies en chantant la fin de l’Histoire que l’ordre des choses a changé. N’en déplaise aux naïfs qui braillent pour la paix dans le monde tout en choisissant leur camp dans les conflits, comme tout le monde.

PART DE FATALITÉ

La guerre est aussi fatale que les drames frappant sans prévenir. S’il faut tout faire pour l’empêcher, elle reste inhérente aux rapports de force, lesquels sont immanents à notre humanité. Je ne demanderais qu’à me tromper, mais l’Histoire est têtue. Ce n’est pas glorifier la guerre ou valoriser l’instinct prédateur de l’espèce humaine que de l’affirmer.

Condamner ne sert presque à rien. Proclamer les beaux principes inopérants non plus. Réprouver ne suffit pas à inverser une tendance lourde. Car il faut dissocier les faits de la morale. Seule la lucidité de ce constat peut permettre aux dirigeants de repousser autant que faire se peut les actions belliqueuses. Il ne s’agit pas toujours de répondre à la force par la force, mais de prendre cette donnée comme un prérequis à l’analyse d’une situation.

Pas plus que vous, sans doute, je n’accepte les coups du destin. J’ai la haine de l’impuissance. Comme vous, je redoute le retour de la brutalité dans les relations internationales en ce qu’elle annonce des guerres futures. Le dire n’est pas consentir. Mais refuser les évidences ne permet malheureusement pas de s’en débarrasser.

En refusant une part de fatalité, nos sociétés n’en deviennent pas plus fortes. En méconnaissant les ressorts obscurs qui animent les dynamiques internationales, elles ne se préparent pas à les combattre. Le destin frappe et je pleure. L’orage belliciste menace et j’ai peur. Sommes-nous prêts à faire face ? Je crains que non. Parce que nous avons oublié que l’été meurt un jour.

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