N° 134 - Printemps 2021

Une question de point de vue

Les œuvres de Felice Varini sont spectaculaires. Célèbre grâce à ses anamorphoses dans les villes, les églises, les ports ou encore dans le domaine de Versailles, l’artiste tessinois investit des lieux inattendus et donne au spectateur un rôle actif.

Très jeune, il a voulu se libérer du cadre pour déployer ses œuvres à plus grande échelle. Entamant son travail à la fin des années 70, l’artiste tessinois Felice Varini a d’abord réalisé de petites interventions dans un appartement parisien situé quai des Célestins.

Pour cette première série représentant des formes jaunes sur un fond bleu, l’artiste décidait de s’affranchir de la toile en adoptant la technique de l’anamorphose dans un espace architectural. À la recherche d’une méthode pour réaliser ses premiers essais, il a peu à peu élaboré un système de projection afin d’investir des lieux plus vastes et complexes. Le point de vue constitue le seul outil irremplaçable qui permette au Tessinois d’œuvrer dans la réalité.

L’œuvre « Cercles concentriques excentriques ».
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© Benoblog
L’œuvre « Cercles concentriques excentriques » à la Cité de Carcassonne en avril 2018.

Il s’agit d’un instant précis de la réflexion artistique à partir duquel la peinture va apparaître dans l’architecture. Felice Varini choisit alors un emplacement particulier pour provoquer de multiples confrontations entre peinture et architecture. Il explique cependant que ce point de vue n’occupe pas une place prépondérante dans son travail et le considère davantage comme le point de départ d’une construction. « La vie de mes œuvres ne commence qu’à l’instant où l’espace, l’architecture et la lumière entrent en interaction avec les lignes, explique-t-il. Il me semble alors que ce quelque chose que je ne cesse de chercher tout au long de mon parcours est peut-être sur le point de survenir. »

L’ART DE L’ANAMORPHOSE

Effectuées au cœur de l’espace tridimensionnel, les réalisations de Felice Varini intriguent et interpellent. Alors que le point de vue présente habituellement une composition géométrique simple, peinte avec des couleurs primaires, l’œuvre devient fascinante à partir du moment où l’on y pénètre pour mieux appréhender la diversité des formes que provoque la déambulation. Cette technique picturale la distingue des anamorphoses plus classiques que pratiquent certains artistes, comme celle du trompe-l’œil.

« Ellipse orange évidée par sept disques ».
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© Adrien Buchet
« Ellipse orange évidée par sept disques ». Peinture murale réalisée au Musée des beaux-arts de Nancy en 2010.

En 2006, JR avait ainsi plaqué sur les panneaux de verre de la pyramide du Louvre, une photo représentant le Pavillon de Sully situé derrière. En se plaçant sur un point de vue axial, l’effet entraînait subitement la disparition de la pyramide de Pei, l’illusion s’évanouissant en dehors de cette position. Felice Varini ne cherche pas cet effet. Ce qui l’anime essentiellement, c’est d’accentuer la spatialité des endroits qu’il aborde avec sa peinture.

TRACÉS INCONGRUS

Si on s’écarte du point de vue, une multitude de fragments et de détails apparaissent. Sans avoir été planifié, ni même supposé par l’artiste, l’éclatement se traduit par toutes sortes de formes et de tracés incongrus qui occupent les moindres recoins du lieu. Ces détails font tout de même partie d’un jeu dont le Tessinois définit les règles qui vont permettre à la composition de se développer.

En instaurant ce système, cette dernière apparaît par elle-même et investit librement l’architecture. « Ma peinture vit naturellement de la contradiction qu’une ligne est perceptible à partir d’un certain angle de vue et se décompose par ailleurs en mille fragments. » Ainsi, à la fin de la fabrication d’une œuvre, le peintre peut enfin se mettre dans la peau du spectateur, avouant même être agréablement surpris par ce qu’il découvre. La peinture s’est alors affranchie de son auteur.

« Trapèze désaxé autour du rectangle ».
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© Adrien Buchet
« Trapèze désaxé autour du rectangle » réalisé dans l’École d’architecture de Nancy en 1996.
« Trapèze désaxé autour du rectangle ».
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© Adrien Buchet

Les œuvres réalisées par le Tessinois sont innombrables et révèlent une forte attraction pour son travail. Dans l’espace urbain des plus grandes villes, au cœur de quartiers, de villages entiers ou au sein de bâtiments emblématiques, les peintures de Felice Varini s’établissent sur des supports tout aussi variés que somptueux.

À Versailles, fin 2013, les Petites Écuries du Roi se sont parées d’un dispositif composé de cercles vermillon. Un peu plus loin, au Potager du Roi, l’artiste y a développé ses figures géométriques sur une longueur d’environ 400 mètres ! En 2016, Ora Ïto, le designer et créateur français du centre d’art MAMO situé sur la terrasse de la Cité Radieuse de Le Corbusier à Marseille, – invitait l’artiste à réinterpréter cet espace. En 2018, le Centre des monuments nationaux le conviait à célébrer le 20e anniversaire de l’inscription de la Cité de Carcassonne au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Felice Varini réalisait alors une œuvre monumentale jaune fluo sur les remparts de la ville intitulée Cercles concentriques excentriques.

Dans l’espace public, il a aussi travaillé à l’Université de Nagoya au Japon (2008), au barrage britannique de la baie de Cardiff (2016), à Fremantle en Australie (2017), ou encore dans le village suisse de Vercorin (2009) en y déployant son art sur quelque 70 constructions et chalets du village.

OEUVRES SURPRISES

Les réalisations de Felice Varini sont généralement temporaires. À la différence de celles citées plus haut, la plupart des œuvres visibles dans cet article sont pérennes.

À l’école d’architecture de Nancy, en 1996, l’artiste a tout de suite été attiré par le cœur du bâtiment construit par Livio Vacchini. Dans cet atrium, qui montre l’ossature du lieu tout en offrant une respiration à cette construction, il a imaginé un quadrilatère bleu peint autour du rectangle situé au fond de l’espace. En amenant une forme qui interagit avec les diagonales, cette composition génère une multitude d’éléments inattendus.

Au Musée des beaux-arts de Nancy, une Ellipse orange évidée par sept disques (2010) émerveille des classes enfantines qui sortent d’un exposé sur la peinture d’Émile Friant de la fin du XIXe siècle.

Au centre neurologique de l’hôpital universitaire de Zurich, les Neuf couronnes tangentes par les pôles (2014) ne semblent pas perturber les quelques patients présents le long couloir. Au contraire, certains affichent un large sourire en examinant l’œuvre sous tous ses angles.

À Francfort, au cœur des bureaux de l’entreprise Clariant, Hexagones évidés par les disques (2014) est une pièce monumentale dont chaque point rejoint des lignes précises de l’immeuble.

Les « Neuf couronnes tangentes par les pôles ».
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© Adrien Buchet
Les « Neuf couronnes tangentes par les pôles » de 2014 animent les couloirs de l’hôpital universitaire de Zurich.

Le square Édouard VII à Paris, réunit trois œuvres dans un seul et même espace revisité en 2012 par l’artiste. Dans cet endroit méconnu que le peintre a transformé, le jeu visuel est remarquable.

Enfin, les Genevois ont le bonheur de profiter de deux de ses œuvres : Hôtel des Postes (1991) habille élégamment mais discrètement la poste du Mont-Blanc tandis que les néons de Cercles concentriques via le rectangle animent la cage d’escalier du Musée d’art moderne et contemporain (Mamco).

L’exploration d’une réalisation de Felice Varini représente une expérience à la fois visuelle et émotionnelle très forte. Qu’il cherche le point de vue ou qu’il observe l’œuvre depuis celui-ci, le spectateur se trouve toujours dans la position de « danser sans musique en se demandant si c’est ici ou là » comme le raconte Felice Varini. En définitive, c’est tout ce que l’artiste recherche l’éclatement et l’implication de l’être dans l’œuvre.

Lire l’interview de Felice Varini

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