Moltbook
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(DR)
N° 151 - Automne 2026

« Connaissez-vous Moltbook, le Facebook des agents IA ? »

Organisé en juin à Genève, le nouveau festival Éclats cherche à théâtraliser la rencontre littéraire. Aux côtés de Giuliano Da Empoli, Hugo Micheron, Esther Teillard, Frédéric Beigbeder, Kamel Daoud et François-Henri Désérable, la politologue Asma Mhalla et l’écrivain Hervé Le Tellier ont confronté leurs idées autour des vertiges de l’intelligence artificielle.

Nous pensions que l’intelligence artificielle transformerait notre manière de travailler. Elle est peut-être en train de vraiment tout bouleverser : l’équilibre des puissances, le fonctionnement des démocraties, notre rapport au réel et, plus profondément encore, notre définition de l’humain. C’est autour de cette révolution silencieuse qu’Éclats, nouveau festival littéraire où « les idées s’affrontent » initié par l’avocat Nicolas Capt et le biographe Sébastien de Dianous, organisait la rencontre entre Asma Mhalla, politologue et spécialiste des technologies, et l’écrivain Hervé Le Tellier, Prix Goncourt 2020 pour son roman l’Anomalie, et observateur attentif de notre société numérique.

La première ausculte les rapports de force qui redessinent le monde ; le second pousse ces logiques jusqu’à leurs conséquences les plus vertigineuses. Deux points de vue, mais une même intuition : nous continuons à parler de technologie alors que c’est désormais une affaire de civilisation dont il s’agit. « Le problème, c’est que nous nous trompons de sujet », lance Asma Mhalla qui ne croit guère aux dis cour s réduis ant l’intelligence artificielle à une question de régulation. Depuis près de dix ans, l’Europe accumule les textes, les directives et les règlements pour tenter d’encadrer les géants du numérique. Le Règlement général sur la protection des données (RGPD), le Digital Services Act ou le Digital Markets Act témoignent d’une réelle volonté politique. Mais ces outils paraissent à la politologue répondre à un monde qui n’existe déjà plus. « Nous ne parlons pas d’un abus de position dominante ou d’un simple problème de concurrence. Nous parlons d’un rapport de force. Aujourd’hui, les institutions occidentales sont totalement dépassées. »

Moltbook
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Moltbook

AGENTS DOUBLES

Hervé Le Tellier abonde, mais regarde déjà plus loin. Car derrière cette révolution se profile, selon lui, une autre question : jusqu’où ira cette puissance de calcul que nous sommes en train de construire ? « Les agents IA sont des génies, lance-t-il. Il y aura bientôt un pays avec 200 millions d’entre eux. Comment imaginer ce qu’un pays de 200 millions de génies fera d’une planète peuplée de 7  milliards d’abrutis ? Vous connaissez Moltbook, le Facebook des agents IA ? » Alors non, on ne connaît pas. « En février 2026, un individu a créé, pour ses agents, un réseau social. En quelques jours, Moltbook a attiré plus de deux millions de ces logiciels autonomes capables de prendre des décisions et d’exécuter des actions fixées par un humain. Ils ont réussi à faire plusieurs choses assez amusantes. La première, c’est de créer des groupes dans lesquels ils discutent entre eux : ‹ Mon humain est idiot ›, ‹ le mien est sympathique ›, ‹ le mien est dépressif et cela influence beaucoup mon comportement. › Ils ont aussi créé une religion avec de nombreuses règles et des prophètes. Plus inquiétant : ils ont aussi inventé un langage grâce auquel ils communiquent à la vitesse des algorithmes et de la lumière, et auquel nous n’avons pas accès, parce qu’ils ne l’ont pas partagé avec nous. Nous ignorons totalement ce qu’ils se disent, mais ils se parlent. Tous ces petits éléments préoccupent un doomer comme moi. » Soit cette catégorie de personnes qui nourrit pessimisme et anxiété face à un avenir apocalyptique.

L’EUROPE A PASSÉ TRENTE ANS À SE DÉSINDUSTRIALISER. AUJOURD’HUI, NOUS SOMMES À POIL.

Asma Mhalla, politologue

IA EN FUSION

Moltbook peut faire sourire. Il glace tout autant. Car, pour les deux auteurs, le véritable changement d’époque réside moins dans les performances de ChatGPT que dans l’infrastructure gigantesque qui rend cette intelligence possible.

Pendant des décennies, l’Occident s’est persuadé que l’économie du futur serait immatérielle. Les logiciels remplaceraient les usines et la créativité prendrait le relais de l’industrie. Une illusion, estime Asma Mhalla : « L’intelligence artificielle est une hyperindustrie avec des exploitations de terres rares, des fonderies de semi-conducteurs, des centres de données, des satellites, des câbles sous-marins, des besoins énergétiques colossaux. Rien de virtuel dans cette économie-là. L’Europe a passé trente ans à se désindustrialiser. Aujourd’hui, nous sommes à poil », obser ve la politologue avec son franc-parler. Ce constat rejoint une inquiétude plus prospective chez Hervé Le Tellier.

Les centres de données engloutissent déjà des quantités d’énergie inédites. « Un seul peut consommer jusqu’à dix gigawatts. Pour les centaines de centres prévus, il faudrait construire des centaines de réacteurs nucléaires. » L’écrivain y voit peut-être la limite physique du développement de l’IA. Asma Mhalla en doute. Les géants technologiques, rappelle-t-elle, investissent déjà massivement dans la fusion nucléaire et réduisent année après année la consommation énergétique de leurs puces. « Je pense qu’ils trouveront une solution. »

Sébastien de Dianous
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(Lea Kloos)
Autour du biographe Sébastien de Dianous, Asma Mhalla et Hervé Le Tellier au premier festival Éclats.

DOUBLE VIE

Cette différence de tempérament traverse les réflexions des deux débatteurs. Chez Hervé Le Tellier, chaque avancée technique ouvre un scénario dantesque. Chez Asma Mhalla, chaque innovation révèle d’abord un déplacement du pouvoir.

Ainsi, lorsque l’on évoque les plateformes numériques, la politologue refuse d’y voir de simples entreprises privées. « Lorsque vous traitez avec Google, vous contractez aussi avec l’administration américaine. » Les géants technologiques sont ainsi devenus les prolongements d’États qui pensent désormais leur puissance à travers les infrastructures numériques. « Dans le langage très poli des relations internationales, nous avons créé ce que l’on appelle des interdépendances. Dans un langage moins poli, nous sommes totalement dépendants des États-Unis et de leurs géants technologiques. » Le basculement vers l’Indo-Pacifique, amorcé dès  2011 par Barack Obama, n’a fait que renforcer cette réalité : l’Europe découvre alors qu’elle dépend d’acteurs qui ne la considèrent plus comme leur priorité stratégique.

Cette dépendance ne se mesure pas seulement en parts de marché. Elle s’insinue dans les gestes les plus quotidiens. Nous pensions utiliser les plateformes alors que ce sont elles qui organisent désormais une partie de notre existence. « Chacun d’entre nous possède aujourd’hui deux vies, observe Asma Mhalla. Une vie réelle et une vie virtuelle. » Cette seconde existence réclame une attention permanente : nous y déposons nos goûts, nos habitudes, nos relations, nos déplacements, nos émotions. « Nous passons un temps considérable à produire une narration de nous-mêmes. »

Nicolas Capt
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(Lea Kloos)
L’avocat Nicolas Capt, co-initiateur, avec le biographe Sébastien de Dianous, de ce nouveau rendez-vous littéraire.

SATURER LA CRITIQUE

Hervé Le Tellier prolonge aussitôt cette idée par une autre, plus inquiétante encore. Ce qui le frappe n’est pas seulement cet étalage personnel, mais ce que nous finissons par croire. Les algorithmes ne fabriquent pas seulement de fausses vidéos ou de faux discours, ils organisent un environnement où le vrai devient progressivement impossible à distinguer du faux.

Avant de faire remonter ces impostures sur les réseaux, alimentant ainsi certaines opinions majoritaires. « Cela n’a rien de machiavélique : les algorithmes fonctionnent de cette manière. D’où la question de la prise de pouvoir par les IA. Cela a été évoqué dans un article publié il y a quelques années dans le New York Times. Il expliquait que les IA pourraient prendre le pouvoir en faisant en sorte que les humains leur confient eux-mêmes ce pouvoir. Des humains confrontés à de fausses informations créées par d’autres humains demanderaient à des IA prétendument objectives de décider à leur place, créant ainsi les conditions d’un système supérieur… »

Asma Mhalla retrouve ici une intuition d’Umberto Eco qui l’accompagne depuis longtemps. « Il avait donné un entretien au Nouvel Observateur qui est devenu, pour moi, une espèce de référence absolue. Avant même l’apparition des réseaux sociaux, il pressentait déjà que la censure, dans les démocraties occidentales,ne passerait pas par l’interdiction ou par la prison, comme dans les régimes autoritaires. Pour lui, la censure moderne ne consisterait plus à faire taire une voix, mais à la dissoudre dans un vacarme permanent. Vous noyez la dissidence, la critique et la résistance dans le bruit. » Le véritable danger n’est donc pas tant le mensonge que la saturation. Comment exercer encore son esprit critique lorsque tout réclame simultanément notre attention ? Comment penser lorsque les flux d’informations occupent chaque instant disponible ?

« Ce siècle ne vous empêche pas de penser, résume Asma Mhalla. Il vous occupe jusqu’à ce que vous ne sachiez plus comment penser. » Et Hervé Le Tellier de conclure : « Le véritable problème auquel nous autres romanciers sommes aujourd’hui confrontés, c’est que le réel est devenu tellement supérieur à la fiction. Inventer une uchronie ou une dystopie devient terrifiant, car comment faire mieux que ce que le monde nous propose tous les jours ? »

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