N° 143 - Printemps 2024

Conseils gratuits aux milliardaires

Durant mes décennies de plein emploi, j’ai non seulement très bien gagné ma vie, mais j’ai également pu approcher les nababs qui commençaient à estimer leur fortune en millions de francs avant de passer aux milliards d’euros.

Sans éprouver la moindre jalousie. Au point d’offrir aujourd’hui une trentaine de conseils à beaucoup plus opulent que moi. Je signale toutefois qu’il s’agit moins de gros héritiers que de nouveaux venus doués de plus d’idées et de courage que le menu fretin.

Quand vous parlez de « mil-liards », détachez bien les deux syllabes du mot comme s’il était question que de la moitié d’un liard, la plus petite monnaie jamais émise, puisqu’elle correspondait au quart d’un sou.

Lorsque vous évoquez le nerf de la guerre à l’usage de ceux qui en sont dramatiquement dépourvus, surveillez d’autant plus votre vocabulaire que le choix entre de nombreux termes argotiques ne sera pas complètement anodin : le fric, le pognon, le cash, le flouze, les pépettes, l’oseille, le picaillon, le blé, l’avoine, les biftons, le pèze, la monnaie, les sous, les ronds, l’artiche, l’espèce et j’en passe.

Précisez à l’occasion que vous ne roulez pas sur l’or, mais sur quatre pneus et que, de toute façon, l’argent n’est pas le métal le plus précieux.
Évitez de prénommer Richard le fils unique qui sera un jour votre légataire universel.

DISPENSEZ DU PORT DE LA CASQUETTE LE CHAUFFEUR DE VOTRE BENTLEY ET PRÉSENTEZ-LE COMME UN AMI.

Si l’on vous dit qu’en France vivent trois mille milliardaires et trente en Suisse, murmurez qu’en tête du palmarès viennent les États-Unis avec 124’000 « plein aux as » suivis par la Chine avec 33’000 et par l’Allemagne avec 9100, bien qu’elle ait perdu les deux dernières guerres.

Ne dites jamais après avoir gagné 1 milliard tout rond « je repars de 0 » et félicitez-vous plutôt d’avoir su économiser 999 millions.

Faute de pouvoir dissimuler physiquement vos luxes, minimisez-les verbalement. Par exemple, ne dites pas « ma Rolls Phantom », mais « ma vieille bagnole » ; ne dites pas « manoir solognot », mais préférez « ma bicoque en grande banlieue ».

Si l’on vous traite de requin, affirmez que vous n’êtes qu’un poisson-pilote : « J’ai enrichi en un jour à la Bourse plus de petits porteurs qui m’ont suivi qu’en une année dans les gares ceux qui m’ont accompagné. »

Souvenez-vous, quand vous donnez un pourboire, que votre réputation de largesse tiendra moins à son importance qu’à la façon, de faire passer le « petit cadeau » d’une main à l’autre.

Faites d’abord porter et user vos vêtements de marque par un collaborateur assez maigre pour trouer les manches à la hauteur des coudes.

N’oubliez jamais que le milliard d’euros constitue la plus mystérieuse et la plus floue des unités de comptes puisque, dans les rubriques spécialisées, son montant n’est jamais suivi de la somme d’effort que le bénéficiaire a dû déployer.

Faites valoir que, taxé lourdement par le fisc, vous entretenez en plus de vos proches, de vos employés et de vos fournisseurs, une bonne partie des milliers de fonctionnaires des impôts et leurs familles.

Soyez toujours conscient que votre pouvoir de séduction ne tient plus à votre physique ni à votre conversation, mais au fait que vous êtes un descendant du roi Crésus.

Si les habitués des transports en commun évoquent votre yacht, votre avion privé et vos deux hélicoptères, rappelez qu’il s’agit d’outils de travail et pas d’engins de promenade.

Faites-vous photographier en haut de l’escalier d’une bouche de métro ou sortant d’un supermarché avec un sac à provisions que personne ne vous aidera à porter.

Dans un très modeste café où vous commanderez un « petit noir », vantez-vous d’avoir eu un dixième de la loterie nationale remboursé.

Dispensez du port de la casquette le chauffeur de votre Bentley et présentez-le comme un ami.

Subventionnez un prix littéraire qu’attribuera chaque année un jury d’académiciens à un roman dont le héros fortuné est un modèle de générosité sociale, puisqu’il consacre une partie de ses revenus à aider les contemporains dont les fins de mois commencent dès la première semaine.

Appointez en secret un syndicaliste médiatisé pour qu’il vous cite dans toutes ses interventions comme le plus humain des patrons.

N’acceptez la présidence d’un conseil d’administration que si un de ces sièges au moins est occupé par un membre pauvre et honnête.

Proscrivez le port de tous les bijoux à l’instar de Marcel Dassault qui, chaque fois qu’on évoquait sa fortune, montrait son poignet dénudé : « Moi, riche ? Regardez, je n’ai même pas de montre ! »

Faites dessiner par un architecte gauchiste un immeuble uniquement constitué de logements confortables à très bas prix que vous ferez visiter d’autant plus longtemps qu’ils ne seront jamais attribués.

Assurez à qui veut bien l’entendre que dans l’extrême prospérité vous avez conservé le goût des plaisirs simples comme l’épluchage de légumes, le cirage de vos chaussures, le plantage de clous et la promenade du chien (plutôt un petit roquet qu’un lévrier afghan).

Afin de faire assimiler vos pulsions sexuelles à des élans de solidarité, ne trompez votre épouse qu’avec des femmes issues du petit commerce ou de l’aristocratie de province.

Au fronton de votre pavillon de chasse où vous réunissez vos conquêtes stipendiées, inscrivez en lettres d’or « je donne, gratuitement, le meilleur de moi-même ».

Au lieu de porter un diamant au petit doigt, enserrez celui-ci dans un petit bout de fil dont vous prétendrez qu’il provient du premier mètre de tissu sorti de vos usines.

Racontez votre prodigieuse réussite non pas dans un livre d’or, mais dans une bande dessinée où vous apparaîtrez comme le petit entrepreneur qui n’a jamais eu peur des grands.

Faites aménager un petit local où, comme le faisait Pierre Cardin, vous signerez, tous vos chèques non pas sur un bureau de style, mais sur une simple planche étayée par deux tréteaux.

Même si vous n’aimez pas le sport, dotez les petites équipes dès lors qu’on y tape du pied dans des enveloppes de cuir remplies d’un air qui ne coûte rien et qui peut rapporter beaucoup.

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