Site archéologique du Martolet. S’y superposent les ruines d’églises successives construites à partir du IV e siècle.
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Site archéologique du Martolet. S’y superposent les ruines d’églises successives construites à partir du IVe siècle. © Thomas Jantscher
N° 118 - Automne 2015

Les pierres du Martolet

L’Abbaye de Saint-Maurice en valais célèbre ses 1500 ans. L’occasion, pour le plus ancien monastère d’occident, d’inaugurer une nouvelle présentation du trésor et surtout, une couverture contemporaine sur les vestiges historiques du Martolet.

L’Abbaye de Saint-Maurice. Pour assurer sa stabilité, la toiture est couverte de 170 tonnes de pierres.
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© Thomas Jantscher
L’Abbaye de Saint-Maurice. Pour assurer sa stabilité, la toiture est couverte de 170 tonnes de pierres.

Les rapports entre le patrimoine monumental et l’architecture contemporaine ne sont pas des plus simples. Comment intervenir sur un site historique sans en dénaturer la substance ? Telle a été la question posée aux jeunes architectes valaisans Laurent Savioz et Claude Fabrizzi, lauréats d’un concours organisé en 2004 pour la couverture des ruines archéologiques de l’Abbaye de Saint-Maurice (Abbaye territoriale de Saint-Maurice d’Agaune). L’Abbaye ainsi que la ville qui porte son nom sont situées sous la falaise qui ferme la vallée du Rhône à l’entrée du Valais. Le monastère, sur l’avenue d’Agaune actuelle, abrite toujours une communauté catholique de 38 chanoines réguliers de saint Augustin. Agaune était le nom romain de cette petite station militaire et administrative, déjà peuplée par les Celtes, et appelée alors Acauno, signifiant « le rocher ». Maurice d’Agaune et ses soldats thébains, des légionnaires coptes venus d’Egypte, auraient refusé l’ordre du coempereur Maximien Hercule (env. 250-310) de persécuter les chrétiens du Valais. Pour cette trahison de l’autorité romaine, Maurice d’Agaune et ses compagnons subirent le martyre vers l’an 300. Environ quatre-vingts ans plus tard, saint Théodule, premier évêque d’Octodure (Martigny), dépose les reliques des martyrs dans un sanctuaire au pied de la falaise, site semble-t-il d’un temple romain dédié aux Nymphes. Fondée sur cet emplacement en 515 par saint Sigismond, roi des Burgondes, l’Abbaye fut dès son origine gardienne des reliques des martyrs.

Derrière les structures actuelles de l’Abbaye, et à proximité de la tour du clocher, se trouve le Martolet, le site archéologique d’importance nationale où Théodule du Valais avait placé les ossements des martyrs. Des campagnes de fouilles menées depuis plus de cent ans ont permis la mise au jour de vestiges des basiliques successives, construites du IVe au XVIIe siècle. Sont clairement visibles au sol les agrandissements des églises bâties sur place, témoins de l’envergure du culte de saint Maurice auquel faisait référence dès le début du Ve siècle saint Eucher, évêque de Lyon. Très tôt, l’Abbaye est dotée de privilèges pontificaux et royaux qui la placent sous l’immédiate dépendance du Siège apostolique. L’Abbaye, exempte de toute juridiction épiscopale, est nullius dioeceseos, une « abbaye territoriale » qui ne dépend d’aucun diocèse mais directement de Rome.

Vue depuis la Cour Saint-Joseph. La couverture s’insère entre la falaise et les bâtiments de l’Abbaye.
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© Thomas Jantscher
Vue depuis la Cour Saint-Joseph. La couverture s’insère entre la falaise et les bâtiments de l’Abbaye.

Dans le contexte du 1500e anniversaire de la Basilique en 2015, il a été décidé d’ouvrir au public l’accès aux vestiges archéologiques. Comme l’a déclaré Mgr Joseph Roduit, père abbé de l’Abbaye de Saint-Maurice en 2009, « la couverture et la mise en valeur des vestiges du site archéologique du Martolet sont pour l’Abbaye de Saint-Maurice une étape importante de son développement. Elle correspond à notre vision : ouvrir l’Abbaye vers l’extérieur, favoriser l’accueil des visiteurs et des pèlerins, affirmer le rôle spirituel et le rayonnement de l’institution, qui demeure à ce jour le plus ancien monastère européen, et le seul à poursuivre sans discontinuer le culte des saints martyrs. » Le jubilé de 2015 est également marqué par une nouvelle présentation muséographique du Trésor et la réorganisation des archives de l’Abbaye.

La paroi rocheuse initialement censée offrir sa protection à l’Abbaye s’est avérée plus dangereuse que prévu en raison d’éboulements, recensés déjà en 517 et en 574. C’est une nouvelle chute de pierres en 1611 qui a motivé la décision de déplacer l’église du monastère, reconstruite selon son plan actuel entre 1614 et 1624. Le 3 mars 1942, un nouveau glissement de terrain a détruit le clocher et une partie de la nef, provoquant la restauration et l’agrandissement de l’église entre 1946 et 1950.

Les premières fouilles archéologiques sur le site des sanctuaires « primitifs » ont été entreprises dès 1898 par le chanoine Pierre Bourban, qui mit au jour le tombeau de saint Maurice et les absides de trois églises à l’est de l’espace appelé le Martolet. Les travaux après les chutes de pierres de 1942 ont été l’occasion de réaliser une nouvelle campagne de fouilles menée par Louis Blondel (1944-1946), suivie en 1994-1996 par Hansjörg Lehner. Les recherches au Martolet ont été achevées entre 2001 et 2005 sous la direction d’Alessandra Antonini avec le bureau TERA (Sion). Les murs de fondation de deux basiliques datant des IVe et XIe siècles sont ainsi devenus parfaitement lisibles.

Composition architecturale. L’imbrication de trois couvertures datant de trois époques différentes.
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© Thomas Jantscher
Composition architecturale. L’imbrication de trois couvertures datant de trois époques différentes.
Couverture du site du Martolet. La toiture de « pierre » s’ajuste à la falaise et se superpose légèrement aux toitures des bâtiments de l’Abbaye.
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© Thomas Jantscher
Couverture du site du Martolet. La toiture de « pierre » s’ajuste à la falaise et se superpose légèrement aux toitures des bâtiments de l’Abbaye.

Une source qui jaillit près de la cour du Martolet est peut-être à l’origine de la vénération vouée aux Nymphes sur ce site par les Romains. Un arc romain datant du Ier siècle, sans doute un élément de l’ancien temple des Nymphes, est encore visible dans les catacombes de la Basilique. En effet, saint Théodule a transformé ce temple en mausolée pour Maurice et ses com-pagnons. D’autres traces d’une histoire riche en rebondissements sont visibles dans l’architecture de l’Abbaye. Les grandes pierres taillées de l’appareillage de la base du clocher actuel témoignent peut-être de la réutilisation d’une tour de garde du Ier siècle. La Basilique carolingienne, construite à la fin du VIIIe siècle, n’est pas, comme à l’accoutumée, tournée vers l’Orient, mais vers l’Occident afin de ne pas déplacer le tombeau de saint Maurice. Dans ce lieu rempli d’histoire, la Basilique actuelle compte des colonnes qui proviennent en partie des églises plus anciennes érigées sur le site.

Dans le but de présenter au public le résultat de ces recherches tout en protégeant les vestiges des intempéries, un concours d’architecture pour la couverture du site et son aménagement a été lancé en 2004. Le projet retenu par le jury a été celui de l’architecte Laurent Savioz de Sion associé avec les ingénieurs Alpatec de Martigny. Le financement de ces travaux a été assuré par l’Etat du Valais, la Confédération, la Commune de Saint-Maurice et l’Abbaye, avec l’aide de mécènes pour la présentation muséographique. Laurent Savioz explique que « le concours était ouvert mais sur dossier associant architecte et ingénieur, avec sept projets choisis dans la première phase. Nous avons été retenus à l’époque comme ‹ jeune bureau sans références ›. »

L’architecte, qui est également le concepteur de la nouvelle Cabane de Tracuit (Zinal, 2014), raconte : « Notre mandat de départ était de protéger cette zone pour permettre de rendre visitable le site, pour éviter les chutes de pierres sur les visiteurs et également protéger les vestiges de la pluie ou de la neige. Il y a des treillis plus haut sur la falaise qui empêchent la chute des grosses pierres, et il y a des vérifications régulières de la paroi. On a suspendu une toiture qu’on a recouverte de pierres de provenance locale. Notre projet essaie de montrer cette histoire. En suspendant dans le vide 170 tonnes de pierres, il exprime le danger permanent qui plane sur le site. C’est une grande surface de 1 300 mètres carrés avec un porte-à-faux de 20 mètres. Sur le plan structurel, le projet est complexe puisqu’on n’avait le droit de se poser ni sur les bâtiments existants, ni sur les vestiges. » La vaste toiture du Martolet laisse bien apparaître la lumière du jour, mais elle est tamisée par la présence des ombres de très nombreuses pierres. Faisant référence aux chutes de pierres qui ont émaillé l’histoire de l’Abbaye, Laurent Savioz poursuit : « La toiture donne à l’intérieur une ambiance calme, presque de recueillement. Elle est disposée au-dessus des constructions existantes, afin de garder le dialogue entre les façades et le rocher. La toiture de ‹ pierre › filtre la lumière, pour donner un éclairage diffus et régulier. La partie inférieure de la couverture est revêtue de plaques translucides en fibres de polyester, qui captent l’eau de pluie et cachent la structure tout en laissant percevoir la silhouette du clocher et la masse du rocher. »

Clarté zénithale. La toiture de « pierre » filtre la lumière pour créer une ambiance propice au recueillement.
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© Thomas Jantscher
Clarté zénithale. La toiture de « pierre » filtre la lumière pour créer une ambiance propice au recueillement.

L’ingénieur civil Pierre Boisset de la société Alpatec explique la toiture de manière plus technique : « Le système statique de la toiture est constitué de onze sommiers principaux dont le plus long mesure 27 mètres et pèse 4 tonnes. Ces poutres métalliques sont haubanées chacune sur deux points d’appui. Les haubans sont positionnés de manière optimale afin de reprendre toutes les sollicitations. Les 900 mètres de haubans sont fixés au rocher à l’aide d’ancrages injectés dans des forages de plus de 6 mètres. Les profilés métalliques soutiennent un filet constitué de câbles qui supportent un matelas de pierres. La structure secondaire porte en suspension une toiture de plexiglas qui se charge de protéger le site des intempéries. Les principales difficultés sont ici de maîtriser l’effet du vent, de limiter les chutes de pierres sur la structure et d’anticiper l’aléa sismique. La masse des pierres disposées sur la structure permet de compenser les efforts dus à la succion du vent. Le filet métallique et la masse des pierres mises en place absorbent une partie de l’énergie due à l’éventuelle chute de blocs de rochers sur la toiture. »

Le Prix Acier 2011 (Centre suisse de la construction métallique) a accordé une Distinction à la couverture de protection de l’Abbaye. Selon le forum national de compétence pour la construction en acier, « avec des moyens d’une simplicité raffinée, mais d’une grande clarté, a été réalisée ici une structure qui protège des chutes de pierres et qui revalorise la dimension spirituelle et historique des lieux. Tant par les techniques de construction utilisées que par sa formulation architecturale, la couverture remplit de manière optimale la fonction à laquelle elle est vouée. Elle est le témoignage d’une maîtrise créatrice des matériaux et de la joie que l’on peut ressentir à obtenir, avec des moyens relativement modestes, des résultats subtilement appropriés et, donc, enthousiasmants. »

Un groupe de travail multidisciplinaire a été chargé de la mise en valeur du site archéologique et de la nouvelle muséographie des lieux, y compris du Trésor de l’Abbaye. L’architecte et l’ingénieur ont participé à ce groupe avec l’archéologue Alessandra Antonini et le muséographe Michel Etter (Museum Développement). Les travaux se sont déroulés sous la supervision d’experts cantonaux et fédéraux. Dans l’espace du Martolet, des chemins en dalles préfabriquées de béton sombre guident les visiteurs parmi les vestiges, avec quelques bornes interactives ou bancs angulaires en Corian®. Les dalles sont facilement déplaçables pour signifier le caractère respectueux du site du parcours.

Site rocheux. Les chutes de pierres sont aujourd’hui arrêtées 10 mètres au-dessus du sol.
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© Thomas Jantscher
Site rocheux. Les chutes de pierres sont aujourd’hui arrêtées 10 mètres au-dessus du sol.
Guide pour les visiteurs. Les bornes explicatives situées tout au long du parcours de visite permettent de mieux comprendre l’histoire du site.
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© Abbaye de Saint-Maurice d'Agaune / Photo : Jean-Yves Glassey et Michel Martinez
Guide pour les visiteurs. Les bornes explicatives situées tout au long du parcours de visite permettent de mieux comprendre l’histoire du site.

En collaboration avec les architectes, c’est aussi Museum Développement et Thematis, autre groupe de Vevey, qui ont aménagé le nouvel espace du Trésor de l’Abbaye. Le bureau Savioz Fabrizzi a également participé à la remise en état de l’ancienne cave à vin d’une superficie de 200 mètres carrés maintenant occupée par le Trésor. Les voûtes de cet espace, à présent peintes en gris sombre, datent du XVIIe siècle. En effet, l’Abbaye de Saint-Maurice abrite une collection d’art sacré considérée parmi les plus importantes de la chrétienté. Les châsses, reliquaires, vases et autres objets précieux sont témoins notamment du soutien apporté par les Etats de Bourgogne et de Savoie à l’Abbaye. Ce Trésor était déjà accessible au public, mais dans des conditions de visite insatisfaisantes. De mars à juin 2014, pendant les travaux à l’Abbaye, le Musée du Louvre à Paris a présenté une exposition temporaire des objets du Trésor, y compris l’aiguière dite de Charlemagne (IXe siècle), le vase de sardonyx dit de saint Martin (IIe ou Ier s. av. J.-C.) et le coffret-reliquaire du prêtre Teudéric (Souabe, première moitié du VIIe siècle).

Contrairement aux apparences, l’Abbaye de Saint-Maurice n’en est pas à sa première rencontre avec la « modernité », car la restauration de 1946 à 1949 fut conduite par l’architecte Claude Jaccottet, qui a bénéficié des conseils de la Commission fédérale des monuments historiques et de l’archéologue genevois Louis Blondel. Trois travées ajoutées vers le nord à cette époque abritent les orgues de la Basilique. Par ailleurs, le travail du bureau Savioz Fabrizzi à l’Abbaye n’est pas le seul cas récent d’une intervention visiblement contemporaine aux abords de la Basilique. En effet, à la demande de l’Etat du Valais et de la Municipalité de Saint-Maurice, Nunatak Architectes de Fully a terminé en 2014 le réaménagement de l’avenue d’Agaune qui longe l’entrée de l’Abbaye. Selon les architectes, qui le déclaraient au moment du concours, « la couture urbaine s’exprime par le traitement dissymétrique des fronts de rue, en inversant les relations minéral-végétal actuelles. La nature s’implante le long de l’arrière de la vieille ville et la pierre côté jardin de l’Abbaye. Le côté vieille ville est valorisé par l’élargissement de l’espace piéton permettant une mise en valeur du bâti. Le parcours gare-Abbaye s’ennoblit par le matériau. L’unité de l’ensemble se concrétise par la réduction de la matérialisation des surfaces qui se limitent à l’asphalte, aux pavés et à la verdure. »

Le Trésor de l’Abbaye. Les pièces sont mises en valeur dans leurs nouvelles vitrines.
Le Trésor de l’Abbaye. Les pièces sont mises en valeur dans leurs nouvelles vitrines. © Abbaye de Saint-Maurice d'Agaune / Photo : Jean-Yves Glassey et Michel Martinez
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Le Trésor de l’Abbaye. Les pièces sont mises en valeur dans leurs nouvelles vitrines.
Le Trésor de l’Abbaye. Les pièces sont mises en valeur dans leurs nouvelles vitrines. © Abbaye de Saint-Maurice d'Agaune / Photo : Jean-Yves Glassey et Michel Martinez
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Parcours au centre de l’Abbaye. L’ancienne cave à vin transformée en espace de présentation du Trésor.
Parcours au centre de l’Abbaye. L’ancienne cave à vin transformée en espace de présentation du Trésor. © Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune / Photo : Jean-Yves Glassey et Michel Martinez
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Dans l’Abbaye même, c’est un architecte parisien qui travaille depuis plusieurs années « afin d’ouvrir l’Abbaye sur le monde et renouer avec la tradition d’accueil conformément à la réforme Vatican II. » Jean-Marie Duthilleul, ancien architecte principal de la SNCF, mais aussi auteur de la restauration de l’Abbaye Saint-Guénolé (Landévennec, France) et de la Cathédrale de Nanterre, explique que « l’ordre de saint Augustin souhaitait disposer d’un aménagement permettant à la fois des célébrations privées dans le chœur des chanoines et des liturgies plus importantes avec les fidèles. Outre la dépose du chancel en partie centrale, le rapprochement de la communauté et des fidèles est exprimé par la légère pente donnée à l’avant-cœur rehaussé de quatre marches. » Jean-Marie Duthilleul est également l’auteur de la nouvelle Chapelle du Martyre, installée au cœur même de la Basilique. Située devant des vitraux d’Edmond Bille représentant le martyre des légionnaires thébains, cette chapelle compte quinze chaises et huit stèles en bois de cèdre du Liban contenant des reliques provenant du Trésor de l’Abbaye ainsi qu’une croix nue.

S’il est vrai que l’Abbaye de Saint-Maurice impose le respect aux architectes comme aux visiteurs, les interventions récentes visant à la mise en valeur de cet élément clé du patrimoine prouvent que l’esprit de reconstruction continuelle qui anime ce lieu depuis l’Antiquité n’est pas mort, et que l’architecture contemporaine peut très bien prendre sa place dans un cadre historique.

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