N° 142 - Automne 2023

Les artistes du futur

Les machines savent peindre, chanter, danser, dessiner, mais menacent-elles pour autant le métier d’artiste ? Débat entre ceux pour qui l’intelligence artificielle va tout remplacer, et les autres qui voient dans ces progrès inéluctables une nouvelle ouverture.

Certains n’ont pas fini de se retourner dans leur tombe… En juin dernier, Paul McCartney annonce une nouvelle qui fait le tour du monde : un titre inédit des Beatles va être disponible ! En réalité, l’affaire est plus complexe. Il y a fort longtemps, McCartney recevait de Yoko Ono, la veuve de John Lennon, plusieurs cassettes marquées « pour Paul ». C’est l’un de ces trois morceaux, daté de 1978, qui devrait être bientôt disponible grâce à l’action conjuguée de Sir Paul et de l’intelligence artificielle. « Mais la technologie suffira-t-elle à transformer cette ébauche squelettique en grande chanson ? » s’interroge le magazine Télérama, ajoutant : « Il n’est en revanche pas totalement absurde d’y voir, de la part d’un McCartney à la sagesse octogénaire, l’occasion de boucler une fois pour toutes cette vieille histoire de couple dont la traduction musicale – et souvent les innovations sonores – ont ébloui le monde entier. »

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(Lea Ermuth)
Exposée à la Haus der Elektronischen Künste de Bâle, la Zurichoise Lea Ermuth travaille comme une artiste réelle, mais dans un environnement virtuel.

MACHINE CORVÉABLE

Autre temps, autre chef-d’œuvre… Aux Pays-Bas, l’Université de Technologie de Delft, associée à Microsoft, dévoilait en 2016, une nouvelle toile de Rembrandt. Vraiment ? Non ! Là encore, l’œuvre avait été produite grâce à une intelligence artificielle. Le résultat, s’il ne trompa aucun historien de l’art ou collectionneur, était bluffant. Moins impressionnant et pourtant : lui aussi créé par une IA (développée par le collectif français Obvious et nourrie de 15’000 portraits réalisés entre les XIVe et XXe siècles), le Portrait d’Edmond de Belamy s’est vendu aux enchères chez Christie’s à New York, 432’500 dollars en 2018, soit l’équivalent de 372’000 francs.

Avec l’avènement de l’intelligence artificielle et de programmes tels que Dall-E 2, Midjourney ou Stable Diffusion, tous capables d’inventer des images à partir de quelques éléments de texte ; avec des œuvres produites grâce à l’aide de l’intelligence artificielle et vendues pour des centaines de milliers d’euros, les artistes sont-ils condamnés à disparaître ? Constituent-ils encore une profession bientôt victime des machines ? L’IA va beaucoup plus vite, ne demande aucune rémunération, ne va pas changer d’avis à longueur de journée, prendre du retard, exiger ceci ou cela… Bien des avantages aux yeux de nombreux spéculateurs du monde de l’art, de maisons de disques ou d’édition ou de marques (pour les illustrations), du graphisme…

Le portrait d’Edmond de Bellamy.
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(DR)
Le portrait d’Edmond de Bellamy. Une impression sur toile réalisée par une machine nourrie de 15’000 portraits allant du XIVe au XXe siècle. Estimée ente 7000 et 10’000 dollars, elle a été vendue 432’500 dollars le 25 octobre 2018 chez Christie’s, à New York.

VISION PESSIMISTE

Spécialiste du numérique, entrepreneur et professeur à Sciences Po Paris, Fabrice Epelboin se montre bien pessimiste pour tout une catégorie de créateurs. « Je pense que peu d’entre eux peuvent se considérer à l’abri. La question est de savoir qui va acheter, qui va créer de la valeur financière avec cette nouvelle création artistique. Je pense que si vous gagnez bien votre vie dans les galeries de Genève ou du VIe arrondissement de Paris, il n’y a pas de problème, mais vous ne représentez pas la majorité des personnes. Je pense notamment aux graphistes, aux illustrateurs, aux créateurs de contenus et aussi aux journalistes. Tous ces métiers sont extrêmement menacés, voire en partie, à mon avis, condamnés. La création photographique également, on sait très bien que tout cela coûtera beaucoup moins cher, les photographes indépendants vont crever de faim. Les maisons d’édition travaillent avec des tableurs Excel et si insérer des informations dans un logiciel, « prompter », comme on dit, pour faire faire l’illustration de couverture du livre par l’IA plutôt que par un humain, coûte moins cher, elles ne se poseront pas la question longtemps. »

Et dans le monde de l’art, des galeries ? « L’intelligence artificielle va se faire sa place dans les galeries et les musées. C’est déjà en cours, avec la vidéo notamment. L’IA crée des émotions et c’est un peu la définition de l’art, non ? Il y aura toujours de la place pour une création humaine à 100 %, mais celle-ci va devoir faire avec. » Citée dans le cadre d’une enquête réalisée par le site Franceinfo, Emily L. Spratt, historienne de l’art, spécialiste d’art byzantin et de la Renaissance, mais aussi experte en IA, prend l’exemple de l’Allemand Mario Klingemann. Son œuvre Séries d’attractions hyperdimensionnelles, bestiaire est une vidéo de « formes apparemment organiques qui évoluent en permanence pour ressembler brièvement à tel ou tel animal bien reconnaissable », explique-t-elle. L’art de Klingemann pose la question de l’intelligence artificielle comme un moyen d’expression, et plus largement celle des sources de la créativité, résume Emily L. Spratt. En Arles, Maja Hoffmann a « exposé » des œuvres visibles uniquement via des casques de réalité augmentée.

Hektor, le robot sprayeur de l’artiste lucernois Jürg Lehni.
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(Jürg Lehni)
Hektor, le robot sprayeur de l’artiste lucernois Jürg Lehni.

DISCOURS OPTIMISTE

Reste que le marché, pour l’heure, n’explose pas encore et qu’aucune œuvre d’IA ne rivalise avec Van Gogh. Si Christie’s comme Sotheby’s se penchent sur la question, les deux maisons ont toutefois créé des plateformes distinctes pour vendre ces œuvres, comme si, estime Emily L. Spratt, « elles ne voulaient pas souiller l’art avec ces nouvelles explorations numériques ».

Nicolas Nova est chercheur, enseignant et commissaire d’exposition franco-suisse. Il est professeur ordinaire à la Haute École d’art et de design de Genève où il enseigne l’ethnographie, l’histoire des cultures numériques et la recherche en design. Dans son établissement, comme dans la plupart des écoles d’art et de design, des cours sur l’IA sont dispensés depuis plusieurs années. « Il s’agit de faire comprendre aux étudiants comment utiliser les logiciels. J’explique aussi comment ces outils sont apparus, quels sont les enjeux anthropologiques. Les étudiants, c’est leur monde et c’est comme ça qu’ils vont trouver du boulot après, ils baignent dedans ! »

Mais faut-il pour autant craindre, justement, qu’un jour, ces outils numériques ne remplacent ces futurs créateurs ? « On a régulièrement ce genre de peurs. Photoshop pour la photographie, les synthés pour la musique… En réalité, je crois que ceux qui crient au loup ne savent pas comment s’en saisir ou sont des gens qui travaillent sur un modèle de création trop ancré dans le temps. La capacité à automatiser a fait des progrès incroyables, mais ce n’est pas du tout parfait, il faut quand même une activité humaine, un dialogue personne-machine. »

Pour lui, il est désormais trop tard pour céder à la panique. « Le numérique fait depuis longtemps partie de l’art et de son marché, il est déjà un courant artistique. Mais en réalité, il y a, même là, de l’humain partout. On est davantage dans une logique de collaboration, de déstabilisation du monde de l’art, afin de montrer qu’on peut faire de l’art autrement. » Nicolas Nova cite l’exemple de la HEK à Bâle, la Maison des Arts électroniques qui se consacre à l’art numérique et aux nouvelles formes d’art à l’ère de l’information depuis plus de dix ans.

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(Mario Klingemann)
L’artiste allemand Mario Klingemann considéré comme un précurseur dans l’utilisation de l’apprentissage de l’art par les ordinateurs.

ROBOTS DESSINATEURS

Né en 1978 à Lucerne, Jürg Lehni est designer, développeur et artiste. Ses œuvres prennent souvent la forme de plateformes et de scénarios de production et de recherche, comme les machines à dessiner Hektor, Rita et Viktor. Son travail a été exposé notamment au MoMA de New York, au Walker Art Center de Minneapolis, au Centre Pompidou à Paris… Autant dire une pointure internationale. « J’ai découvert la programmation informatique un peu par hasard au milieu des années 80, quand j’avais 8 ans, au milieu d’une Suisse très rurale, sur un Commodore Vic-20, que nous avions emprunté à un cousin, raconte-t-il. Depuis cette l’époque, je suis resté fasciné par le fait que cette machine et le langage de programmation Basic nous ouvraient les portes d’un monde, d’une culture totalement différente sans l’aide d’une personne ou d’un professeur. »

Et le créateur suisse, également enseignant, d’expliquer que, très jeune, il a compris que la machine n’était pas seulement un outil technologique, mais aussi « une nouvelle culture très excitante et un moyen d’expression et de création. Plus tard, j’ai commencé à comprendre que cela pouvait être dit au sujet de toute sorte de technologie, et j’ai commencé à considérer celle-ci comme une façon en soi d’exprimer la culture et le langage humains, quelque chose qui existe avec nous et non pas en dehors de nous. » Lui aussi tient à pondérer les angoisses. « Je ne crois pas qu’il faille avoir peur ou ressentir une pression d’apprendre de l’IA. Je pense qu’il vaut mieux être curieux de son potentiel, ou inspiré par ses capacités. La technologie en elle-même est assez neutre, et elle peut être utilisée pour le bien comme pour le mal. En ce moment, on assiste à une accélération incroyable des nouvelles technologies, mais il nous sera bientôt plus évident de voir les limites de ce qui est possible. Peut-être qu’à ce moment-là, il sera plus facile de mettre de côté les peurs et de commencer à vraiment voir les bénéfices de l’intelligence artificielle. »

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