Cette ancienne demeure de 1855 fut construite à Humlebæk par Alexander Brun. Elle marque l’entrée principale du musée.
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Cette ancienne demeure de 1855 fut construite à Humlebæk par Alexander Brun. Elle marque l’entrée principale du musée. © Adrien Buchet
N° 125 - Printemps 2018

Musée d’art moderne Louisiana : un éden dédié à l’art

Fondé en 1958 au nord du Danemark, le Louisiana consacré à l’art moderne est l’un des plus prestigieux musées d’art au monde. Entre ciel et terre, mer et forêt, l’ensemble est implanté dans un cadre exceptionnel.

Rares sont les lieux qui font autant vibrer le public. Le long des côtes du Nord de Sjælland, à une trentaine de kilomètres de Copenhague, l’équilibre qui règne ici est parfait. Dans une mise en scène qui allie le paysage, l’architecture du musée et le magnifique parc où sont disposées des sculptures, une journée semble trop courte pour apprécier et goûter aux trésors du site. De janvier à décembre, six à dix expositions montrent les travaux de célèbres artistes, photographes ou architectes comme Olafur Eliasson, Ai Weiwei, Cindy Sherman, Wang Shu, etc. Quant aux collections, elles valent leur pesant d’or, entre les galeries Giacometti et Asger Jorn, les œuvres des plus grands sont non seulement visibles au Louisiana, mais présentées et éclairées à la perfection. Outre le bâtiment principal, plusieurs annexes furent construites au fil des années pour offrir aux objets les meilleures conditions d’exposition.

Au départ de la gare de Copenhague, il faut compter une bonne demi-heure de train pour atteindre Humlebæk. Sur place, une villa du XIXe siècle de style classique forme l’entrée du site. Après en avoir franchi le seuil, le visiteur est accueilli dans un cadre chaleureux et une atmosphère feutrée.

En 2014, une exposition était consacrée au travail d’Olafur Eliasson. Dans la galerie Jorn, l’artiste présenta 400 modèles géométriques utilisés pour le développement de ses créations.
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© Adrien Buchet
En 2014, une exposition était consacrée au travail d’Olafur Eliasson. Dans la galerie Jorn, l’artiste présenta 400 modèles géométriques utilisés pour le développement de ses créations.
En 2011, l’installation « My Home My House My Stilthouse » prenait place dans le parc des sculptures. L’artiste Arne Quinze dénonce ici l’absurdité des frontières comme des barrières que les gens dressent entre et autour d’eux.
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En 2011, l’installation « My Home My House My Stilthouse » prenait place dans le parc des sculptures. L’artiste Arne Quinze dénonce ici l’absurdité des frontières comme des barrières que les gens dressent entre et autour d’eux.

L’ensemble architectural du musée Louisiana passe pour une œuvre majeure de l’architecture moderne du Danemark. En outre, lors d’une première visite, l’interaction entre les bâtiments et la nature provoque l’intérêt. Dès les années 50, le fondateur du lieu, Knud W. Jensen, mandata les architectes Jørgen Bo et Wilhem Wohlert pour qu’ils conçoivent de nouvelles extensions tout en les intégrant avec soin dans l’environnement naturel. Certains ajustements furent réalisés postérieurement par Claus Wohlert, notamment pour le projet de l’aile est.

Une architecture sans artifice

C’est sans doute la sobriété architecturale et la simplicité des espaces d’exposition qui en font un lieu de qualité. Le contraste avec certains musées d’art moderne dont le bâti futuriste étouffe fâcheusement les espaces intérieurs est souvent déplorable.

Hormis l’ancienne villa, la plupart des ailes sont ici des bâtiments horizontaux, peu élevés et dépouillés, qui ménagent des vues harmonieuses sur le parc. La première de ces extensions (aile nord) fut réalisée en 1958 pour l’ouverture du musée. Il s’agit sans doute de la réalisation la plus emblématique du complexe. Plusieurs sections de couloirs en verre semi-transparent et trois pavillons, dont les salles Giacometti et Jorn, caractérisent cette construction. Elle relie l’ancienne villa à la cafétéria d’où l’on devine les côtes suédoises derrière la terrasse des Calder.

Réalisée en 1958 par les architectes Bo et Wohlert, cette extension que caractérisent des couloirs de verre, s’intègre remarquablement à la nature environnante. Elle inclut les galeries Giacometti et Jorn.
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Réalisée en 1958 par les architectes Bo et Wohlert, cette extension que caractérisent des couloirs de verre, s’intègre remarquablement à la nature environnante. Elle inclut les galeries Giacometti et Jorn.

Plusieurs phases d’agrandissements se sont succédé jusqu’à la modernisation complète du musée : de 1966 à 1976, l’aile ouest ainsi qu’une grande salle de concert voient le jour. Cette dernière va ainsi permettre au public d’assister à des conférences, des débats et autres événements comme à des concerts ou à des performances. L’aile sud (1982), dont le plafond est plus haut, permet de mettre en valeur des œuvres d’art qui nécessitent un espace plus vaste. Par souci d’unité et pour conserver le profil horizontal de l’ensemble, cette aile fut réalisée sous le niveau du sol. En 1991, l’aile orientale puis, quelques années plus tard, l’aile destinée aux enfants (1994 et 1998), viennent parachever ce complexe dont le plan définitif s’inscrit globalement dans un tracé semi-circulaire. De 2003 à 2006, le musée se modernise entièrement sans pour autant porter atteinte à l’intégrité esthétique et architecturale du site. Pour observer les normes et les exigences les plus strictes en termes de conservation, de contrôle thermique et de sécurité, cette dernière phase assure à l’institution musée un succès croissant.

Des collections variées

À Humlebæk, les collections jouissent de conditions d’exposition optimales. Régulièrement renouvelées, elles comptent environ 3 500 pièces qui couvrent la période allant de 1945 à nos jours. Les courants artistiques du Nouveau Réalisme européen – avec Yves Klein, le Pop Art avec Andy Warhol –, l’art allemand des années 80 – avec Anselm Kiefer et Georg Baselitz – ou encore la vidéo à partir des années 90 sont très bien représentés. Le musée s’emploie aussi à combler quelques lacunes et acquiert périodiquement des chefs-d’œuvre modernes désormais classiques  –  Louise Bourgeois, Philip Guston, David Hockney – ou de la scène artistique internationale contemporaine comme, par exemple, les œuvres de Julie Mehretu, Olaf Breuning, Elmgreen & Dragset ou encore Isa Genzken. Elles viennent ainsi s’ajouter aux pièces de Mona Hatoum, Pipilotti Rist, Sam Taylor-Wood, faisant de la scène artistique internationale l’un des courants artistiques les mieux représentés au Louisiana.

Bien évidemment, l’art danois tient ici une place particulière. Si le design danois est aujourd’hui reconnu, c’est en partie grâce à Knud W. Jensen. En fondant le musée, son intention initiale fut de créer un lieu d’exposition (alors inexistant au Danemark) qui serait exclusivement consacré à l’art moderne danois. Un an plus tard, quand bien même Jensen change sensiblement d’orientation en faisant également au Louisiana la promotion de l’art international, il continue d’acquérir plusieurs pièces d’artistes danois comme celles d’Asger Jorn et de Per Kirkeby.

Giacometti et Jorn

Dans l’aile nord figurent quelques travaux majeurs de la collection. Exposées de manière permanente, les œuvres des galeries Alberto Giacometti et Asger Jorn sont incontournables tant elles s’intègrent harmonieusement dans l’architecture de Bo et de Wohlert. Cela vaut, a fortiori, pour les sculptures de Giacometti (1901–1966). Dans un cadre idoine, capable de transcender ces pièces uniques, le visiteur jouit de conditions idéales pour s’imprégner du travail de l’artiste suisse. Le directeur actuel du musée, Poul Erik Tøjner, souligne qu’« en examinant ces pièces, nous pouvons suivre l’évolution de son travail, les cicatrices et les batailles menées par l’artiste pour réaliser chacune d’entre elles. Cela contribue invariablement à la fascination que nombre de spectateurs éprouvent pour le travail de Giacometti. »

Cette salle constitue l’un des moments forts de la visite du musée. L’interaction entre les sculptures du Suisse Alberto Giacometti et l’architecture de Bo et Wohlert est surprenante.
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Cette salle constitue l’un des moments forts de la visite du musée. L’interaction entre les sculptures du Suisse Alberto Giacometti et l’architecture de Bo et Wohlert est surprenante.
Cette salle constitue l’un des moments forts de la visite du musée. L’interaction entre les sculptures du Suisse Alberto Giacometti et l’architecture de Bo et Wohlert est surprenante.
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Sous une charpente arachnéenne avec un large shed, la galerie dédiée à Asger Jorn (1914–1973) permet, quant à elle, de découvrir l’une des plus importantes figures de l’art danois du XXe siècle. Enfin, l’installation de Yayoi Kusama, « Gleaming Lights of the Soul » (Lumières éclatantes de l’âme), est particulièrement appréciée du public.

Le parc des sculptures

L’un des moments forts de la visite est la découverte du parc aux sculptures. Entre « Little Janey-Waney », un mobile d’Alexander Calder virevoltant, et « Figure récréative n°5 » d’Henry Moore qui surplombe la mer, ou encore « The Gate in the Gorge » de Richard Serra, cette déambulation nous fait vivre une expérience rare. Une soixantaine d’œuvres sont disposées ici et là dans le parc où un espace spécifique a été prévu pour la majorité d’entre elles. Des sculptures plus volumineuses, comme celles de Jean Arp, Max Ernst, Alexander Calder, Joan Miró ou Henry Moore ont été plus librement installées dans le jardin. Enfin, des artistes comme Richard Serra, Enzo Cucchi ou Dani Karavan ont créé spécialement des sculptures pour le site.

Dès la réalisation des nouvelles extensions, le duo d’architectes paysagistes formé par Lea Nørgaard et Vibeke Holscher a été chargé de façonner le terrain afin qu’il épouse le mieux possible les courbes et les lignes des bâtiments. Le résultat est bluffant ; la curiosité guide les pas du visiteur qui, en un instant, retombe en enfance et se hâte d’explorer chaque petit sentier jusqu’au passage ludique dessiné par George Trakas. Les œuvres bénéficient ainsi d’un espace propre qui les dote de la meilleure mise en valeur. Knud W. Jensen pensait à juste titre que la dimension excessive de certaines pièces et une trop grande proximité entre elles pouvaient menacer les expositions de sculptures en plein air : « Chaque pièce mérite d’être admirée sans souffrir de la concurrence avec les autres dans un paysage restrictif. » Ainsi, les sculptures du parc sont positionnées de manière à interagir avec l’architecture et la nature qui les entoure. Tel est le cas pour la sculpture d’Henry Moore « Figure récréative n°5 » qui est placée face à l’océan. Cela vaut aussi pour la porte de Richard Serra située en pleine forêt. Ces dernières œuvres ont été acquises en référence à un lieu spécifique, en les faisant ainsi devenir des parties intégrantes du terrain. Bien d’autres figures importantes de l’art moderne jalonnent le parc : Max Ernst, Joel Shapiro, Noubo Sekin, Max Bill, Jean Arp ou encore Günther Förg, etc. Et plus récemment Dan Graham avec son pavillon en verre « Square Bisected by Curve » datant de 2008.

Depuis sa création, bien des événements ont permis non seulement d’accroître la renommée internationale du musée, mais encore de porter un regard nouveau sur des artistes de tous horizons. Jean Tinguely en 1961, Jackson Pollock en 1963, Henry Moore en 1976, Jørn Utzon en 2004 sans compter la venue de Joseph Beuys (1981), Isabel Allende (1986), Salman Rushdie (1992) et David Hockney (2011). Ces derniers font partie d’une longue liste qui comporte, depuis les années 50, parmi les plus importantes célébrités du monde artistique. Deux d’entre elles présentèrent des travaux qui marquèrent fortement les esprits.

Environ soixante sculptures sont éparpillées et judicieusement placées dans le parc. À côté de l’aile nord, un espace accueille quelques pièces de Max Ernst.
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Environ soixante sculptures sont éparpillées et judicieusement placées dans le parc. À côté de l’aile nord, un espace accueille quelques pièces de Max Ernst.
« The Gate in the Gorge » (1983-1986) de Richard Serra. Cette œuvre a été pensée et créée pour ce parc.
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« The Gate in the Gorge » (1983-1986) de Richard Serra. Cette œuvre a été pensée et créée pour ce parc.

Arne Quinze et Olafur Eliasson

Arne Quinze explore la façon dont les gens vivent dans la ville ou dans la nature et donne son point de vue sur la conception des bâtiments et la planification des villes. En 2011, le Belge est invité au Louisiana pour y réaliser, au cœur du parc, l’installation « My Home My House My Stilthouse ». Réalisée en planches, cette présentation nous éclaire sur le sens du mot maison. Ainsi, l’artiste dénonce la triste réalité des barrières et des « frontières » que les gens dressent entre eux. Arne Quinze n’en demeure pas moins explicite : « Non seulement les gens dressent des murs de protection autour d’eux pour se protéger, mais ils veulent en outre maintenir une certaine distance entre eux et les autres. »

Plus récemment, l’exposition « Riverbed » (Lit de rivière) aura attiré un grand nombre de visiteurs (2014). Olafur Eliasson maîtrise à la perfection la recette qui consiste à enthousiasmer le public. Lors de sa venue, l’artiste dano-islandais s’appliqua à renverser magistralement la relation entre la nature et l’art. Son exposition se composait de trois  sections représentant la rencontre de son art avec le musée Louisiana – en tant que lieu. En effet, l’œuvre centrale de l’exposition, « Riverbed »  –  spécialement conçue pour l’aile sud du musée  –  se fondait sur le lien unique entre la nature, l’architecture et l’art qui caractérise le Louisiana. En entrant subitement dans un monde minéral dont le sol est recouvert de rochers – au centre duquel serpente le lit d’un ruisseau –, le visiteur est intrigué. Selon Eliasson, cette installation ressemble autant à un jardin japonais suscitant une source de puissance contemplative qu’à Pompéi après la catastrophe. Cette mise en scène pour le moins originale soulève des questions relatives à notre comportement, à nos habitudes ou encore aux rencontres que favorise un musée comme le Louisiana.

Cette installation centrale de l’exposition d’Olafur Eliasson (2014) fut conçue spécifiquement pour l’aile sud du musée. Elle se concentre sur les liens subtils qui marient la nature, l’art et l’architecture.
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© Adrien Buchet
Cette installation centrale de l’exposition d’Olafur Eliasson (2014) fut conçue spécifiquement pour l’aile sud du musée. Elle se concentre sur les liens subtils qui marient la nature, l’art et l’architecture.
Cette installation centrale de l’exposition d’Olafur Eliasson (2014) fut conçue spécifiquement pour l’aile sud du musée. Elle se concentre sur les liens subtils qui marient la nature, l’art et l’architecture.
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En 2017, le musée a organisé quelques expositions remarquables. Mentionnons par exemple « Structure of Existence : The Cells » de Louise Bourgeois ainsi que la première grande exposition de l’artiste allemand Daniel Richter en Scandinavie. À mentionner également dans la série « The Architect’s Studio », axée sur une nouvelle génération de bâtisseurs, l’exposition du Prix Pritzker 2012, Wang Shu. Enfin, William Kentridge, connu dans le monde entier pour ses dessins, films, sculptures et mises en scène d’opéra et de théâtre, a eu également l’année passée, et ce pour la première fois, l’opportunité de présenter ses œuvres au musée Louisiana.

Souvent désigné par la critique comme le plus beau musée du monde, une chose est certaine, le Louisiana ne cesse de surprendre et stimule la curiosité du public. Dès que l’on y pénètre, la contemplation d’une œuvre prend tout son sens. Quoiqu’il en soit, Knud W. Jensen aura réussi son pari : créer un endroit chaleureux et vivant, où non seulement on est invité à admirer l’art, mais où on le vit aussi. Pôle culturel et lieu de rencontres, l’institution laisse aussi libre cours à l’imagination des enfants dans un espace qui leur est entièrement consacré. Enfin, 200 fois par année, le musée ouvre ses portes en soirée jusqu’à 22 heures. Au crépuscule d’un long jour d’été, dans le parc des sculptures, le temps est comme suspendu.

Construite en 1976 dans l’aile ouest du musée, la salle de concert est réputée pour la qualité de son acoustique. Les sièges sont de Poul Kjærholm et les peintures de Sam Francis.
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© Adrien Buchet
Construite en 1976 dans l’aile ouest du musée, la salle de concert est réputée pour la qualité de son acoustique. Les sièges sont de Poul Kjærholm et les peintures de Sam Francis.

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Rubriques
Art & Architecture

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