N° 136 - Automne 2021

Appriou le Cid

Takashi Murakami aime tant son œuvre, qu’il l’exposera dans sa galerie de Tokyo en octobre. Rencontre avec l’artiste breton qui enchaîne les succès en gardant les mains dans la terre.

La première fois que l’on rencontre Jean-Marie Appriou, on croit à un coup monté par ses galeries. Après avoir vu ses œuvres exposées à travers le monde (notamment une sculpture de dromadaire comme déformé par un mirage à Art Basel Miami), on s’était imaginé l’artiste breton, la cinquantaine bien tassée, mains rugueuses, visage barbu fouetté par les embruns et marinière rayée. S’il vient bien de Bretagne, on s’est magistralement mis le doigt dans l’œil pour le reste. En personne, il semble encore plus jeune que ses trente-cinq ans. Regard vert d’enfant curieux, une certaine tension derrière la candeur affichée vient rappeler que son succès stratosphérique n’est pas dû au hasard et qu’il ne faut pas se fier à l’apparence juvénile ni au comportement hédoniste. Le travail est d’une telle force, d’une puissance si tellurique… qu’Appriou pourrait reprendre à son compte la fameuse réplique du Cid : « Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. »

« Blossom »
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(© the artist, courtesy Galerie Eva Presenhuber, Zurich/New York Photo : Stephan Altenburger Photography, Zurich)
« Blossom » montre Orphée embrassant Eurydice. L’artiste laisse volontairement les traces de ses doigts dans la matière.

L’ENFANCE DE L’ART

Ses sculptures racontent des histoires folles et romanesques. On se dit qu’il a fallu des décennies de pratique pour arriver à s’exprimer avec une maturité et une précision telles, via un matériau aussi évanescent que la glaise. D’où notre confusion et la difficulté à concilier l’allure nonchalante, presque adolescente de cet homme et la paternité de ses œuvres. S’il nous fallait une preuve, il a laissé les traces de ses doigts sur chacune d’elles, tel un véritable petit poucet. Il n’est même pas nécessaire de lui demander de poser son index sur le bronze pour vérifier que l’empreinte corresponde, car il ne peut s’empêcher de toucher ses pièces en passant. « J’aime y retrouver mes traces, cela me réconforte. Quand je vois cela, je me sens chez moi. » Les sillons de son empreinte digitale constituent, par exemple, les nervures des feuilles de roses miniatures d’une couronne portée par Eurydice, embrassée par Orphée, dont on sent l’ardeur brûlante à travers le bronze. Lors d’une visite de sa dernière exposition à la galerie zurichoise Eva Presenhuber, l’artiste explique avoir réalisé ses premières œuvres en terre cuite quasiment en même temps qu’il apprenait à parler. Son père avait installé un four de potier dans le jardin : aussi loin qu’il s’en souvienne, Jean-Marie Appriou a toujours eu de la glaise entre les mains. Il grandit à Plouguerneau, biberonné aux mythes de sa Bretagne natale. Le rythme de la lumière du phare qui balaie l’île de la Vierge l’hypnotise et le son de la corne de brume qu’il entend parfois le soir, l’emmène dans des contrées lointaines juste avant de sombrer dans le sommeil. Son enfance semble avoir été joyeuse, avec un frère cadet proche en âge (dont les traits apparaissent souvent dans les sculptures de son aîné) et des parents présents qui l’ont sensibilisé tôt à l’art. La force avec laquelle le sculpteur raconte ses souvenirs est frappante, qu’il décrive ses premières œuvres en terre cuite (conservées par ses parents dans leur chambre) ou encore l’émotion ressentie devant la statue du Scribe accroupi exposée au Louvre. « Savoir qu’il était possible de faire cela avec de la terre m’a transporté, j’avais 5 ou 6 ans. Ma mère m’a acheté une petite trousse le représentant à la boutique du musée. Je m’en souviens encore dans les moindres détails ! »

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(Noura Gauper)
Jean-Marie Appriou dans son exposition à la galerie Eva Presenhuber à Zurich.

Appriou se rêve alors en égyptologue. D’autres fois, son frère et lui jouent à être astronautes, ou encore chevaliers de la Table ronde. Des thèmes qu’il ne se lasse pas de revisiter dans son travail et qui se télescopent souvent – l’inspiration est viscéralement liée à l’enfance. De cette époque date également sa sensibilisation à la notion de l’espace en art, en visitant notamment des calvaires. Propres à la Bretagne, ces monuments issus de la ferveur religieuse populaire ont été érigés dès le milieu du XVe siècle jusqu’au début du XVIIe. Un massif en pierre de taille mettant en scène l’enfance et la passion du Christ… et l’artiste en devenir découvre le principe même de la narration, tournant autour de ces images sculptées dans la pierre… Ses œuvres, où les références vernaculaires abondent, semblent avoir été conçues comme les arrêts sur image d’un film qui se jouerait dans sa tête. Les sirènes exposées chez Eva Presenhuber paraissent aussi menaçantes que celles des Pirates des Caraïbes. Un sourire éclaire son visage quand on lui en fait la remarque. « J’adore ce film ! » s’exclame le sculpteur qui a d’abord étudié le cinéma. Il s’est tourné vers l’École des beaux-arts à Rennes, lorsqu’il s’est rendu compte que son tempérament à vouloir réaliser une idée aussitôt surgie, le plus souvent dans l’urgence, ne pourrait s’accommoder de la lourdeur d’une équipe de tournage ni des temps de préproduction interminables.

« The Horses »
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(Courtesy of Public Art Fund, NY. Photo : Nicholas Knight)
Les chevaux en aluminium de l’installation « The Horses » exposés dans le cadre du Public Art Fund à New York en 2019.

L’HOMME PRESSÉ

En véritable homme pressé, Jean-Marie Appriou a enjambé les étapes vers un succès international, chaussé de bottes de sept lieues. Il est non seulement le plus jeune artiste à avoir été commandité par le prestigieux Public Art Fund, pour créer des sculptures destinées à être exposées dans Central Park, à New York, mais devant l’enthousiasme populaire rencontré par ses chevaux monumentaux en aluminium, l’exposition a été prolongée de quelques mois – du jamais-vu dans l’histoire de la manifestation. L’esprit d’enfance qui paraît si vivace, si proche chez lui, n’est peut-être pas étranger à l’engouement qu’ont connu ses statues équestres fantasmagoriques. L’artiste les avait conçues pour que petits et grands puissent les escalader, s’y cacher, s’allonger sur leur dos, s’assoir sur leurs genoux. S’est-il souvenu des sculptures réalisées au XIXe siècle pour le Jardin des Plantes à Paris et des grappes d’enfants qui s’y agglutinaient ? Appriou revendique un intérêt prononcé pour cette période, allant ainsi à l’encontre de ce qui est enseigné dans les écoles d’art. Son regard qui englobe le passé constitue en soi une approche radicale, en rupture totale avec les canons de l’art contemporain. De la même manière, le savoir-faire et les techniques relèvent pour lui d’une importance capitale. Il réalise lui-même ses sculptures, qu’elles soient en aluminium ou en bronze et connaît parfois des moments d’abattement lorsqu’une pièce ne prend pas et qu’elle s’effondre. Comme c’est arrivé pour l’Hadès de sa dernière exposition. « Sa mâchoire est tombée. Et moi avec. » Heureusement, le maître des enfers a retrouvé sa mandibule. À Zurich, il vous fixe d’un regard mystérieux, ses yeux en verre lui donnant une présence intense, rarement ressentie devant une pièce d’art contemporain. « J’ai passé quelque temps en Grèce. À force d’y regarder les sculptures, cela m’a donné envie de faire réaliser des yeux en verre. L’idée de chaque sculpture est venue d’eux. »

« Moon »
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(Le Consortium, Dijon)
La fantasmagorie lunaire de la sculpture « Moon ».

SWEET DREAMS

Cette manière matérialiste d’envisager son travail, si différente de celle des artistes de son âge a retenu l’attention de Franck Gautherot, l’un des fondateurs du Consortium, le centre d’art contemporain de Dijon. « Quand je l’ai rencontré à Paros, je ne connaissais pas son travail qui ne me captivait pas plus que cela, car je m’intéresse rarement au sujet dans l’art. Sa façon très concrète, très pragmatique de parler de sculpture, en évoquant des process, des techniques de fonderie a tout de suite éveillé mon intérêt. Cela m’a beaucoup surpris, car en général ce sont plutôt des artistes plus âgés qui parlent de ce genre de choses. La fonte c’est lourd, bruyant, ça pue. De sa génération, il n’y a que Jean-Marie qui en fasse. Il sait également travailler le marbre. Il était l’élève du duo de sculpteurs Dewar et Gicquel aux beaux-arts. Comme il connaissait certaines techniques mieux qu’eux, il les a aidés à réaliser certaines pièces. » Franck Gautherot poursuit : « Il maîtrise entièrement tous les aspects de la production, ce qui est rare, les artistes ayant tendance à les déléguer depuis les années 80. Il m’a rappelé en cela les façons de fonctionner des artistes chinois installés en France à cette époque, qui voulaient contrôler leurs moyens de production, selon ce vieux concept marxiste. Pourtant son approche n’est pas du tout passéiste ni nostalgique, Jean-Marie ne se prend pas pour Rodin. Très vite, SeungDuk Kim, Éric Troncy et moi avons eu envie de faire une expo au Consortium avec lui. » À voir son univers débridé, inspiré du fantastique, on se dit que ses rêves doivent être peuplés d’êtres fantasmagoriques. « Je suis vraiment désolé, mais je vais vous décevoir, répond l’artiste avec un sourire désarmant. Je rêve de choses très banales, très concrètes. Je rêve que je balaie le sol de mon atelier, ou que je range de la terre. C’est un rêve récurrent d’ailleurs, que j’entasse des parpaings de terre ! »

Footnotes

Rubriques
Art & Architecture

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