Créées pour Vitra, les « Algues » sont un des objets iconiques de la production Bouroullec. Conçus pour pouvoir s’assembler facilement et sans outils, ces modules ont remporté un succès planétaire et se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires.
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Créées pour Vitra, les « Algues » sont un des objets iconiques de la production Bouroullec. Conçus pour pouvoir s’assembler facilement et sans outils, ces modules ont remporté un succès planétaire et se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires. © Studio Bouroullec
N° 125 - Printemps 2018

Les frères Bouroullec, magiciens du design

Respectivement diplômés de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris et de l’École nationale supérieure d’arts de Cergy-Pontoise, Ronan et Erwan Bouroullec comptent parmi les créateurs les plus cotés. Entre la recherche permanente et la production industrielle à grande échelle, ils ont su développer avec habileté un langage qui mêle savoir-faire, créativité et intelligence du matériau, séduisant les fabricants en même temps que les amateurs de design contemporain.

Devant l’abondance et la diversité de la production des frères Bouroullec, on pourrait légitimement se demander si leurs journées ne possèdent pas une extension temporelle cachée. Multiforme, leur travail s’étend à d’innombrables domaines, allant de la conception de bijoux aux meubles, à l’organisation et à l’architecture spatiales, de l’artisanat à la production industrielle, des dessins aux vidéos et aux photographies. Ils le répètent volontiers : leur collaboration est un ping-pong permanent, nourri par des personnalités à la fois distinctes et complémentaires, et une notion de diligence partagée visant à obtenir davantage d’équilibre et de finesse. Situé dans le Xe arrondissement de Paris, leur studio, qui occupe d’anciennes écuries reconverties en ateliers d’imprimerie et de confection, s’étend sur trois niveaux, faisant à la fois office de bureau, de showroom et d’atelier. Ce dernier est équipé de machines et d’outillage qui permettent, lorsque le processus de création l’exige, de se frotter aux contingences de la réalité physique en passant du dessin 3D à la maquette. Véritable marque de fabrique du duo, cette volonté affichée de maîtriser toutes les étapes du processus de création, y compris celle, finale, de la photographie, lui permet d’imprimer son style jusque dans la communication et la médiatisation des objets produits.

Erwan (à g. sur la photo) et Ronan Bouroullec ont créé ce téléviseur comme des typographes dessinant une lettre. De profil, « Serif TV », conçu pour Samsung, affiche la forme d’un I majuscule. Sa silhouette fine s’évase pour former une surface plane comme une petite étagère.
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© Studio Bouroullec
Erwan (à g. sur la photo) et Ronan Bouroullec ont créé ce téléviseur comme des typographes dessinant une lettre. De profil, « Serif TV », conçu pour Samsung, affiche la forme d’un I majuscule. Sa silhouette fine s’évase pour former une surface plane comme une petite étagère.
Ronan Bouroullec (à droite sur la photo) a commencé par travailler seul. C’est en développant sa « Cuisine Désintégrée » pour Cappellini qu’il a sollicité son frère pour l’assister. Associés depuis 1999, ils développent la plupart de leurs projets à quatre mains.
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© Studio Bouroullec
Ronan Bouroullec (à droite sur la photo) a commencé par travailler seul. C’est en développant sa « Cuisine Désintégrée » pour Cappellini qu’il a sollicité son frère pour l’assister. Associés depuis 1999, ils développent la plupart de leurs projets à quatre mains.

Repérés par Cappellini

Dans la chronologie des frères Bouroullec, 1997 est à marquer d’une pierre blanche. Cette année-là, ils sont au Salon du Meuble de Paris pour présenter leur Cuisine Désintégrée – un meuble flexible, détaché du mur, à disposer dans l’espace au gré de ses envies, un peu comme une table. Loin en tout cas de la lourdeur des équipements sur mesure prévalant alors. Repérés par Giulio Cappellini, ils se voient offrir l’opportunité de réaliser leurs premiers projets de design industriel pour ce célèbre éditeur italien, dont la Spring Chair et le Lit Clos, sorte de petite pièce mobile conçue pour être placée librement dans une autre, plus grande. Si l’objet n’a jamais été commercialisé (édité à douze exemplaires, il est exposé dans des musées), cette singulière capacité à aménager l’espace en se servant du mobilier plutôt que de faire appel aux pratiques traditionnelles de l’architecture intérieure vaut aux deux frères d’attirer l’attention de Rolf Fehlbaum. Séduit, le directeur de Vitra leur demande d’appliquer ce même point de vue aux meubles de bureau, un univers dominé à l’époque par le gris, le noir et le chrome, autant que par l’idée de l’individualité.

Durant deux ans, les Bouroullec effectuent de fréquents allers-retours entre la France et la Suisse pour, au final, aboutir à la conception de Joyn, un système de bureaux qu’on considère alors révolutionnaire, car s’inscrivant dans le contexte actuel de l’évolution permanente de la culture du travail. Le meuble dépasse sa fonction pour devenir un véritable instrument de management, réunissant toute une variété de fonctions spatiales sur un seul et même niveau : celui de la plateforme. Mobile et modulaire, sa structure s’adapte spontanément à l’évolution des besoins et des technologies. Elle traduit bien la dynamique des bureaux modernes, puisque l’espace alloué à chaque poste de travail est fondamentalement flexible. Reposant sur ce principe de base, Joyn ouvre de nouvelles perspectives en matière de planification professionnelle. Une seule et même configuration peut aussi bien se prêter à une densité d’utilisation intensive que modérée. L’aboutissement du projet marque le début d’un partenariat de longue durée avec Vitra, qui donnera naissance à d’autres réalisations, dont les Algues, futur best-seller, l’Alcove Sofa, la Worknest, la Vegetal Chair, L’Oiseau, le système micro-architectural Workbays ou, plus récemment, la collection de chaises et de tables de bistrot Belleville – un clin d’œil au nom du quartier où les deux frères ont leur atelier. Entrés dans la cour des grands, les Bouroullec se lient avec d’autres éditeurs de renom, nouant avec la plupart d’entre eux des relations privilégiées. En 2004, ils dessinent pour Magis deux collections de meubles : Striped et Steelwood. Leur collaboration avec Kvadrat donne naissance aux tuiles textiles North Tiles. En 2006, ils réalisent sur mandat, en collaboration avec les architectes navals Denis Daversin et Jean-Marie Finot, la Maison Flottante, un projet atypique pour célébrer les dix ans du Centre national de l’estampe et de l’art imprimé. Amarrée sur les berges de l’île des Impressionnistes à Chatou, dans les Yvelines, elle a pour vocation d’accueillir des artistes, écrivains ou musiciens pour de courts séjours. D’une superficie de 100 mètres carrés, elle propose deux chambres, un espace atelier, une cuisine, une salle de bains et deux terrasses.

Le « Lit Clos » est sans doute l’un des objets les plus singuliers produits par les frères Bouroullec. Fabriqué en douze exemplaires seulement, il n’a jamais été commercialisé, ce qui ne l’a pas empêché de devenir une icône.
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© Studio Bouroullec
Le « Lit Clos » est sans doute l’un des objets les plus singuliers produits par les frères Bouroullec. Fabriqué en douze exemplaires seulement, il n’a jamais été commercialisé, ce qui ne l’a pas empêché de devenir une icône.
Des meubles qui fonctionnent à la maison comme au bureau. À l’instar du canapé « Alcove », de nombreuses pièces produites par les Bouroullec se retrouvent dans des appartements privés aussi bien que dans des espaces de travail.
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© Studio Bouroullec
Des meubles qui fonctionnent à la maison comme au bureau. À l’instar du canapé « Alcove », de nombreuses pièces produites par les Bouroullec se retrouvent dans des appartements privés aussi bien que dans des espaces de travail.

Expérimentations muséographiques

Les musées ne tardent pas à tomber sous le charme de ces deux frères talentueux, à qui tout semble réussir. En 2000, ils débutent une collaboration avec la Galerie Kreo, qui leur dédie, un an plus tard, une première exposition personnelle. En 2002, leur travail est présenté au Musée du Design de Londres. Suivront, dans la foulée, Los Angeles, Metz, Tokyo ou encore Chicago. Intitulée Momentané, la rétrospective organisée au Musée des Arts Décoratifs de Paris en 2013 est sans doute l’une des plus belles, et confirme une nouvelle fois l’habileté des frères Bouroullec à moduler l’espace avec des sols en carrelage, des matelas géants, des murs flottants, des tuiles de feutre ou encore des cloisons. S’ils sont à l’origine pensés pour s’intégrer à des intérieurs d’appartements ou à des espaces de travail, ces éléments acquièrent une dimension onirique lorsqu’ils sont mis bout à bout, reliés ou entrelacés à large échelle, transportant le spectateur dans des univers complètement nouveaux.

Les musées . En 2013, les frères Bouroullec ont investi le Musée des Arts Décoratifs de Paris avec une gigantesque installation de près de 1 000 mètres carrés qui abordait toutes les facettes de leur production.
Les musées . En 2013, les frères Bouroullec ont investi le Musée des Arts Décoratifs de Paris avec une gigantesque installation de près de 1 000 mètres carrés qui abordait toutes les facettes de leur production. © Studio Bouroullec
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Les musées . En 2013, les frères Bouroullec ont investi le Musée des Arts Décoratifs de Paris avec une gigantesque installation de près de 1 000 mètres carrés qui abordait toutes les facettes de leur production.
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Les musées . En 2013, les frères Bouroullec ont investi le Musée des Arts Décoratifs de Paris avec une gigantesque installation de près de 1 000 mètres carrés qui abordait toutes les facettes de leur production.
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En 2016, les deux créateurs vont encore plus loin dans l’exposition Rêveries urbaines, présentée d’abord à Rennes, dans leur Bretagne natale, puis reprise au Musée Vitra, à Weil am Rhein. Cette fois, ils se donnent pour mission de réenchanter la ville. Leurs rêveries, précisent-ils, ne sont pas le fait d’urbanistes ou d’architectes mais bien celles de designers qui parviennent, en une vingtaine de tableaux, à redessiner complètement une ville à coups de formes inédites, aisément transposables. Les maquettes mettent en scène des personnages et des animaux miniatures, des végétaux véritables ou des lichens. Visionnaires, les propositions donnent à voir des rivières-toboggans, des parasols végétaux, des systèmes permettant de réintégrer les animaux dans les métropoles ou encore de grands feux de joie autour desquels les citadins peuvent se retrouver.

Prendre le temps

En marge de ces projets singuliers, qui leur permettent de s’exprimer de façon très personnelle, Ronan et Erwan Bouroullec continuent d’explorer de nouveaux horizons. Ils réalisent Ovale, une collection complète d’art de la table avec Alessi, une collection de salles de bains avec Axor Hansgrohe, les lampes Piani et Aim pour Flos, les tapis Losanges et Lattice pour Nani Marquina, la collection Osso pour Mattiazzi, les collections de carreaux en céramique Pico et Rombini pour Mutina, les vases Ruutu en verre soufflé pour Iittala, la collection de bureaux et assises en verre Diapositive et le très esthétique miroir Palanco pour Glas Italia, la chaise Stampa pour Kettal. Sans oublier une collection complète de mobilier pour l’Université de Copenhague, produite par la marque danoise Hay. Cette collaboration se poursuivra au travers de projets tels que la collection Palissade ou le canapé Can. En 2015, ils commencent à travailler avec Artek, marque finlandaise fondée par Alvar et Aino Aalto, et avec laquelle ils développent le système d’étagères Kaari.

Des meubles conçus pour structurer l’espace. Tous produits pour Vitra, la table « Joyn », le canapé « Alcove » et les chaises « Vegetal » sont trois objets emblématiques de leur longue collaboration avec l’éditeur suisse dont les débuts remontent à l’an 2000.
Des meubles conçus pour structurer l’espace. Tous produits pour Vitra, la table « Joyn », le canapé « Alcove » et les chaises « Vegetal » sont trois objets emblématiques de leur longue collaboration avec l’éditeur suisse dont les débuts remontent à l’an 2000. © Studio Bouroullec
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Des meubles conçus pour structurer l’espace. Tous produits pour Vitra, la table « Joyn », le canapé « Alcove » et les chaises « Vegetal » sont trois objets emblématiques de leur longue collaboration avec l’éditeur suisse dont les débuts remontent à l’an 2000.
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Des meubles conçus pour structurer l’espace. Tous produits pour Vitra, la table « Joyn », le canapé « Alcove » et les chaises « Vegetal » sont trois objets emblématiques de leur longue collaboration avec l’éditeur suisse dont les débuts remontent à l’an 2000.
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Les frères Bouroullec et l’architecture. Inaugurée en 2007, la « Maison Flottante » est une résidence d’artistes réalisée pour célébrer les dix ans du Centre national de l’estampe et de l’art imprimé, à Chatou, dans les Yvelines.
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© Studio Bouroullec
Les frères Bouroullec et l’architecture. Inaugurée en 2007, la « Maison Flottante » est une résidence d’artistes réalisée pour célébrer les dix ans du Centre national de l’estampe et de l’art imprimé, à Chatou, dans les Yvelines.

Si la production du duo est prolifique, chaque projet est mûri et exécuté dans un temps sur lequel les échéances de la production ne semblent pas avoir de prise. La chaise Papyrus, éditée par Kartell, a ainsi nécessité deux ans de développement et occupé durant six mois un des assistants du studio en vue de sa modélisation en trois dimensions. Développé avec Vitra, le fauteuil Slow a eu une période de gestation encore plus longue. Il a en effet fallu cinq ans pour mettre au point le logiciel capable de fabriquer la maille spéciale tricotée d’un seul tenant avec sa ganse et dans laquelle vient se glisser la structure métallique du siège – l’idée leur était venue après avoir observé un principe de tricotage numérique chez Issey Miyake, avec lequel ils ont collaboré en 2000.

Garder un esprit d’indépendance

Revendiquant le désir de conserver la liberté et la légèreté d’une petite structure malgré un succès devenu planétaire, les frères Bouroullec ont décliné la plupart des propositions qui les auraient obligés à augmenter sensiblement la taille de l’équipe, composée seulement d’une dizaine de personnes. D’une certaine manière, leur façon de travailler les rapproche des sculpteurs, qui cherchent à enlever de la matière à une idée ou à une forme plutôt que d’en ajouter. En phase de création, tous les projets sont systématiquement questionnés, critiqués voire attaqués, jusqu’à ce que l’essentiel se cristallise. Les deux designers aiment se projeter dans les interactions que leurs productions auront ensuite avec leurs futurs propriétaires. Les différents types de parois ou de cloisons, que ce soient les Nuages, les Algues ou les North Tiles, peuvent tous être combinés à l’envi. À chacun de se les approprier en jouant au gré de sa fantaisie avec les formes ou la disposition des pièces. C’est d’autant plus facile que la plupart de ces systèmes ne nécessitent quasiment pas d’outils pour être montés, encore moins de compétences techniques.

Chez les frères Bouroullec, le goût de la modularité est une marque de fabrique. Conçues à l’origine pour le showroom de la marque Kvadrat, à Stockholm, les « North Tiles » figurent aujourd’hui dans les collections des plus grands musées.
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© Studio Bouroullec
Chez les frères Bouroullec, le goût de la modularité est une marque de fabrique. Conçues à l’origine pour le showroom de la marque Kvadrat, à Stockholm, les « North Tiles » figurent aujourd’hui dans les collections des plus grands musées.

L’originalité de leur regard a valu aux frères Bouroullec nombre de récompenses. Élus Créateurs de l’année au Salon du Meuble en 2002 et Créateurs de l’année Maison & Objet Now ! en 2011, ils ont également reçu le Grand Prix du Design de la Ville de Paris en 1998, le New Designer Award de l’International Contemporary Furniture Fair de New York en 1999 et le Finn Juhl Prize de Copenhague en 2008. Par ailleurs, leur collection Facett, le canapé Ploum, produits pour Ligne Roset, ainsi que la chaise de bureau Worknest, éditée par Vitra, ont remporté la distinction Best of the Best du Red Dot Award respectivement en 2005, 2011 et 2008. La chaise Vegetal, toujours chez Vitra, a quant à elle gagné un prix ICFF en 2009 et la chaise Steelwood, produite par Magis, le prestigieux Compasso d’Oro en 2011. Last but not least : en 2015, les deux frères sont nommés Honorary Royal Designers for Industry, une distinction de la Royal Society of Arts britannique, et en 2016 la revue Wallpaper les élit Designers of the Year. Autant de récompenses venant couronner le travail de ces créateurs qui ont grandement contribué à faire évoluer notre rapport à l’ameublement et à la décoration. Inventeurs d’une nouvelle modularité à même de transformer les pièces aussi sûrement mais plus légèrement que l’architecture d’intérieur, ils continuent de proposer des objets dont la fonction peut être définie par l’utilisateur. D’apparence simple, directe, leur pratique du design à quatre mains est néanmoins ludique et porteuse d’émerveillement. Dans le monde austère du design, rêver et faire rêver est en soi un exploit.

Des débuts remarqués chez Cappellini. Les frères Bouroullec ont été repérés très jeunes par l’éditeur italien, qu’ils ont séduit par leur approche résolument innovante du design. Ils ont produit pour lui notamment la « Spring Chair », qui se décline en plusieurs versions.
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Des débuts remarqués chez Cappellini. Les frères Bouroullec ont été repérés très jeunes par l’éditeur italien, qu’ils ont séduit par leur approche résolument innovante du design. Ils ont produit pour lui notamment la « Spring Chair », qui se décline en plusieurs versions.

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