L'architecture épouse la nature. La Fondation Louis Vuitton vue du Jardin d'Acclimatation.
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L'architecture épouse la nature. La Fondation Louis Vuitton vue du Jardin d'Acclimatation. © Iwan Bann 2014 & Gehry Partners LLP
N° 122 - Printemps 2017

La Fondation Louis Vuitton, une intense symphonie architecturale

Toutes voiles dehors, tel un nuage de verre et d’acier délicatement posé sur un parterre d’eau limpide, la Fondation Louis Vuitton déploie ses reflets cristallins à l’orée du bois de Boulogne, poumon de verdure bourgeoisement parisien, qui épouse à merveille ce mirage architectural conçu par le célèbre architecte Frank Gehry. Paris se dote d’un lieu incontournable, où l’art contemporain répond à l’ambition d’un mécène collectionneur pour qui rien n’est impossible. Un cocktail explosif d’art et de luxe.

La Fondation Louis Vuitton vue du ciel. Les grands panneaux de verre conçus par l'architecte Frank Gerhy se déploient en forme d'élytre étincelante.
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© Iwan Bann 2014 & Gehry Partners LLP
La Fondation Louis Vuitton vue du ciel. Les grands panneaux de verre conçus par l'architecte Frank Gerhy se déploient en forme d'élytre étincelante.
Prouesse et complexité architecturale. Le verre se marie à l’acier et au bois en reflétant la lumière et en donnant une impression de légèreté.
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© Iwan Bann 2014 & Gehry Partners LLP
Prouesse et complexité architecturale. Le verre se marie à l’acier et au bois en reflétant la lumière et en donnant une impression de légèreté.

Ici, au XIXe siècle, Proust se promenait, émerveillé par l’élégance de ce jardin-promenade de l’ouest parisien où le Tout-Paris venait se montrer, arpentant les allées dessinées par le paysagiste Jean-Pierre Barillet-Deschamps. Nouveau lieu de loisirs et d’agrément voulu par l’empereur Napoléon III et sa femme Eugénie, le Jardin d’Acclimatation ouvre ses portes en 1860 et bénéficie des talents de l’ingénieur Jean-Jacques Alphand et de l’architecte Gabriel Davioud qui l’imaginent à la manière du Hyde Park londonien. Grand, orné de fabriques et bucolique. Bientôt, s’y installe la société zoologique confiée au savant Geoffroy Saint-Hilaire qui y étudie quantité d’espèces de plantes et d’animaux exotiques.

Aujourd’hui, dans la lignée de ces hommes du XIXe siècle, l’architecte Frank Gehry a pensé un bâtiment qui s’intègre au jardin. D’où que l’on soit, ce dernier se reflète dans les élytres de verre de la grande coque contemporaine ou bien, depuis les terrasses, s’offre au regard jusqu’à l’horizon, bordant les tours du quartier d’affaires de la Défense et les silhouettes des toits de Paris. Car Frank Gehry n’a pas souhaité gommer l’histoire du lieu. Bien au contraire. En fervent admirateur de Proust – qu’il avoue lire et relire depuis vingt-cinq ans – il a pour ce lieu une curiosité particulière, attisée par ses années parisiennes, quand, jeune architecte, il vit à Paris, s’imprègne de ses places, de ses bâtiments, de ses bistrots et de son histoire culturelle. L’architecte canadien, qui habite aujourd’hui à Los Angeles, savoure donc sa « madeleine de Proust » lorsque Bernard Arnault, puissant président du groupe LVMH, lui propose de construire l’écrin de sa future fondation d’art.

L’auditorium pensé comme un lieu où l’art fait écho à la musique. Vue de l’installation pérenne d’Ellsworth Kelly, Spectrum VIII, arc-en-ciel de couleurs vibrantes, comme une grande partition de musique.
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© Ellsworth Kelly + Fondation Louis Vuitton, Marc Domage
L’auditorium pensé comme un lieu où l’art fait écho à la musique. Vue de l’installation pérenne d’Ellsworth Kelly, Spectrum VIII, arc-en-ciel de couleurs vibrantes, comme une grande partition de musique.

Une aventure architecturale

Pour Bernard Arnault, l’idée d’une fondation n’est pas récente. Si l’homme d’affaires parle, lors de l’inauguration de la Fondation qui a ouvert ses portes le 27 octobre 2014, d’un « rêve devenu réalité » et d’une « nouvelle aventure culturelle pour Paris », il évoque aussi sa rencontre avec Jean-Claude Claverie en 1991 (alors conseiller du ministre de la Culture Jack Lang) autour d’un déjeuner où les deux hommes s’entretiennent pour la première fois d’un projet de fondation. Jean-Claude Claverie deviendra alors le conseiller du mécène pour mener à bien ce « rêve » où la sensibilité du collectionneur devait s’exprimer intensément. La visite du musée Guggenheim de Bilbao, le 24 novembre 2001, étonnante structure architecturale aux multiples volutes d’acier, est une révélation pour le président de LVMH qui s’empresse de rencontrer Frank Gehry quelques mois plus tard à New York puis à Paris. Aussitôt, profitant des onze heures du vol qui le ramène à Los Angeles, l’architecte noircit spontanément un carnet de croquis entier, réalisant ses premières inspirations pour la Fondation Louis Vuitton dont la première pierre sera posée en 2008. LVMH détient la concession du Jardin d’Acclimatation par la Ville de Paris depuis l’achat qu’en fit le couturier Marcel Boussac dans les années 1950, après sa rencontre avec Christian Dior et la création de sa Maison, acquise ensuite par Bernard Arnault dans les années 1980. Cependant, le permis de construire n’est pas si simple à obtenir, car le site est protégé. Impossible de construire ex nihilo. La seule solution est de détruire de l’existant pour reconstruire, par-dessus, une surface à l’identique. L’occasion se présente lorsqu’est décidée la destruction du vieux bâtiment amianté du Bowling de Paris. La Fondation pourra être érigée à son emplacement, avenue du MahatmaGandhi, à l’endroit même où avaient vu le jour, sous Napoléon III, l’aquarium et le palmarium de Paris, ce dernier consistant en une immense serre de verre semblable à celle du Grand Palais pour lequel Frank Gehry ne cache d’ailleurs pas son admiration. Des structures de verre révolutionnaires du Second Empire à l’architecture visionnaire, voire utopique, du génie de Bilbao, le Jardin d’Acclimatation se renouvelle et se modernise sans perdre l’esprit qui animait sa création d’origine. Certes, bien loin sont les animaux et les plantes exotiques ; bien loin également – fort heureusement – les heures plus sombres de la présentation de « sauvages » comme on disait à l’époque : Indiens, Africains, Lapons ou Cosaques, exhibés derrière des grilles, comme des animaux en cage, à la vue des curieux… Aujourd’hui, la Fondation Vuitton rime avec art contemporain. Et se veut être le cadeau d’un mécène : une des plus riches collections d’art contemporain au monde, celle qui manquait à Paris.

L’auditorium, écrin des œuvres d’Ellsworth Kelly. Color Panels (Red Yellow Blue Green Purple), comme Spectrum VIII, forme un ensemble coloré où le spectateur comprend que la peinture est aussi une musique.
L’auditorium, écrin des œuvres d’Ellsworth Kelly. Color Panels (Red Yellow Blue Green Purple), comme Spectrum VIII, forme un ensemble coloré où le spectateur comprend que la peinture est aussi une musique. © Ellsworth Kelly + Fondation Louis Vuitton, Marc Domage
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Œuvres contemporaines. L’œuvre de Gilbert & George, Class War (1986), est emblématique de l’art provocateur, à thématique sociale, du couple d’artistes (Accrochage 3).
Œuvres contemporaines. L’œuvre de Gilbert & George, Class War (1986), est emblématique de l’art provocateur, à thématique sociale, du couple d’artistes (Accrochage 3). © Fondation Louis Vuitton, Marc Domage + Gilbert & George
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Photographies de Richard Prince et œuvre de Philippe Parenno au plafond de la Fondation. Richard Prince, Untitled (Cowboy), 1994 ; The Blue Cowboys, 1999; Philippe Parenno, Speech Bubbles (black), 2007 (Accrochage 3).
Photographies de Richard Prince et œuvre de Philippe Parenno au plafond de la Fondation. Richard Prince, Untitled (Cowboy), 1994 ; The Blue Cowboys, 1999; Philippe Parenno, Speech Bubbles (black), 2007 (Accrochage 3). © Fondation Louis Vuitton, Marc Domage + Philippe Parenno + Richard Prince
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L’installation pérenne d’Olafur Eliasson, Inside the Horizon. Les jeux de miroir et la couleur jaune créent un étonnant espace multisensoriel.
L’installation pérenne d’Olafur Eliasson, Inside the Horizon. Les jeux de miroir et la couleur jaune créent un étonnant espace multisensoriel. © 2014 Iwan Bann + Olafur Eliasson
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Un pas de plus

Pourquoi un cadeau ? Parce que, au-delà de la politique de mécénat culturel menée par LVMH et ses Maisons (on pense notamment aux collaborations déjà fructueuses avec plusieurs artistes contemporains reconnus tels le Japonais Takashi Murakami ou les Américains Richard Prince et Cindy Sherman, appelés à créer des lignes de maroquinerie pour Vuitton), la Fondation Louis Vuitton peut être considérée comme la cristallisation, voire l’aboutissement, de l’ambition et de la passion d’un homme d’affaires doublé d’un commanditaire qui a à cœur de rendre accessible l’art au grand public et d’encourager les artistes. Certains y verront une démarche plus « marketing » qu’artistique. Car il s’agit bien de l’image de LVMH, numéro 1 mondial du luxe. De la même manière que la Fondation Cartier, dessinée par Jean Nouvel, qui vient de fêter ses 30 ans, Vuitton mêle habilement son image de marque et le monde de l’art, car au fond, la clientèle est sensiblement la même. L’idée est loin d’être exceptionnelle – les Médicis n’étaient-ils pas des pionniers en la matière ? Grand joaillier, grand mécène ou grand couturier, ils ont toujours eu recours aux talents des artistes les plus « bankable », pour créer des marchandises de luxe, considérées alors comme des œuvres d’art. La frontière s’efface entre le commercial et l’intemporel. Andy Warhol fera, à partir de cette idée, des icônes de l’art.

La création de la Fondation est basée sur une convention d’occupation de 55 ans signée avec la Ville de Paris, signifiant qu’en 2062, la Fondation et sa collection d’œuvres d’art, inaliénables, reviendront de plein droit, en pleine propriété, à la Ville. L’acte philanthropique est donc abouti et l’œuvre d’art totale, autant dans son architecture que dans ses collections, comme le montrent avec pertinence les commandes passées aux deux artistes américaines Taryn Simon et Sarah Morris qui ont vocation, comme en miroir à l’acte de construction, à garder le souvenir, presque archéologique, du chantier architectural. La première, avec A Polite fiction, dans une visée anthropologique et poétique, a entrepris de dévoiler 400 gestes réalisés par les ouvriers pendant les cinq ans qu’a duré le chantier de la Fondation. La seconde, dans son film Strange Magic, propose une immersion dans le processus créateur de Frank Gehry, depuis son studio de Los Angeles, jusqu’à la naissance du bâtiment. À l’instar d’un travail de documentation, ces performances artistiques entrent en résonance avec l’architecture et ancrent l’acte philanthropique dans une visée plus universelle, celle de durer dans le temps. L’imposant vaisseau culturel de Frank Gehry – d’ailleurs navigateur passionné à ses heures – exprime aujourd’hui à merveille l’alliance entre luxe et art, épousailles clinquantes et symbole du mécénat d’art privé version XXIe siècle.

Œuvres monumentales. Ici, Thomas Schütte, Mann in Matsch, sculpture monumentale et symbolique représentant un sourcier aux pieds embourbés.
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© ADAGP, Paris 2015 + Fondation Louis Vuitton, Marc Domage, 2014
Œuvres monumentales. Ici, Thomas Schütte, Mann in Matsch, sculpture monumentale et symbolique représentant un sourcier aux pieds embourbés.

Des œuvres en harmonie avec l’architecture

Lorsque l’on visite pour la première fois la Fondation, on aime se perdre dans les étages, monter et descendre les escaliers à plusieurs reprises, découvrir des œuvres au détour d’un couloir, s’attarder sur les terrasses pour garder en mémoire les incroyables points de vue sur Paris. Une chose est sûre, le bâtiment a une présence esthétique si forte qu’il tendrait à supplanter les œuvres d’art qu’il abrite. Le défi pour les curateurs de la Fondation, en particulier la directrice Suzanne Pagé, est de définir un parcours artistique où la mise en valeur des œuvres fait écho à l’architecture. Pour cela, les plus grands artistes contemporains sont présents : Gerhard Richter, Thomas Schütte, Pierre Huyghe, Christian Boltanski, Bertrand Lavier, Philippe Parenno, Gilbert & George, Andy Warhol, Richard Prince, Jean-Michel Basquiat, Annette Messager, Maurizio Cattelan, Sigmar Polke, Isa Genzken ou Ed Atkins, parmi tant d’autres. Peintures, films, sculptures, photographies, installations s’intègrent au bâtiment de Gehry comme cette immense sculpture de Thomas Schütte, représentant un sourcier embourbé, figure allégorique de notre société moderne qui n’avance plus mais aussi emblème plus ésotérique de l’artiste qui explore sans cesse et se dépasse. Est-il le gardien « magique » de la Fondation ? À un autre endroit, une surprenante installation de John Giorno (qui fut une des figures de l’underground new-yorkais dans les années 1960) est constituée de quatre téléphones reliés à 200 poèmes enregistrés et déclenchés par hasard. L’architecture résonne, la poésie s’envole et l’art contemporain peut s’exprimer ici au travers de grands espaces blancs baignés de lumière, où l’on se sent, tout à coup, tout petit. L’invitation au voyage ne se refuse pas.

L’exposition Contact (17 décembre 2014 - 23 février 2015) consacrée à Olafur Eliasson. Map for unthought thoughts : le visiteur, plongé dans le noir, a l’impression de marcher sur la Lune ou d’être dans un espace cosmique.
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© 2014 Iwan Bann + Olafur Eliasson
L’exposition Contact (17 décembre 2014 - 23 février 2015) consacrée à Olafur Eliasson. Map for unthought thoughts : le visiteur, plongé dans le noir, a l’impression de marcher sur la Lune ou d’être dans un espace cosmique.

« Un voyage en création »

La déambulation dans cet espace ultra-contemporain nous fait revisiter l’histoire de l’art du XXe siècle : « La Fondation se consacrera avant tout à l’art en mouvement, à la création d’aujourd’hui, en perspective avec l’art du XXe siècle », déclare Bernard Arnaud. Le principe choisi est de relayer les accrochages au cours de l’année, pour dévoiler petit à petit la collection, en se basant sur les grands thèmes qui l’incarnent : l’axe contemplatif, l’axe expressionniste subjectif et l’axe popiste et musique/son. Parallèlement, de grandes expositions temporaires sont organisées, dont la première, inaugurale, conçue par le Danois Olafur Eliasson, a fait découvrir cet artiste au public français et a lancé la notion de voyage artistique multi-sensoriel chère à Bernard Arnault. En effet, Olafur Eliasson est un des maîtres des installations expérimentales où le public se retrouve dans une déambulation, entre ombre et lumière, qui l’immerge dans un espace presque lunaire qui lui donne le vertige. La seconde exposition, Les Clefs d’une passion, répondait, elle, à l’exigence de dialogue entre art moderne et art contemporain en présentant une série d’œuvres majeures de la première moitié du XXe siècle. De la même manière, l’actualité du printemps 2016 était focalisée sur la jeune génération chinoise, tandis qu’une grande exposition à l’automne (jusqu’au 5 mars 2017) présentait la célèbre collection du Russe Sergueï Chtchoukine conservée au musée Pouchkine de Moscou et à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Encore une fois, l’art moderne (Cézanne, Matisse, Gauguin, Van Gogh…) était l’invité d’honneur de la Fondation et faisait sens avec le manteau contemporain du Bilbao parisien. L’architecture se transforme alors en un réceptacle inédit pour une intense symphonie artistique, d’autant plus lorsque l’on sait que Bernard Arnault est un mélomane averti, dont les œuvres collectionnées font souvent référence à la musique. Particulièrement dans les commandes passées à sept artistes, dont la plus évocatrice est sans doute celle d’Ellsworth Kelly qui a habillé l’auditorium d’un rideau de scène pictural dont les couleurs monochromes suggèrent des vibrations musicales. Tandis qu’un lustre de verre de Cerith Wyn Evans, composé de 20 flûtes transparentes en ellipse qui jouent chacune une note, est comme un hymne à l’architecture. Le voyage en création, pour reprendre le slogan de la Fondation, a commencé avec une représentation exceptionnelle du pianiste prodige Lang Lang à l’inauguration et se poursuit chaque jour entre les miroirs lumineux d’Olafur Elliasson, installés en bas du bâtiment, le long du bassin, dans le Grotto. Toujours plus branchée, plus labyrinthique, plus artistique… la Fondation Vuitton fait chavirer nos sens, multiplie les superlatifs et suscite, inévitablement, le désir.

Le jeu des voiles de verre qui donnent sur le bassin d’eau en contrebas. L’architecture donne l’impression d’un bateau, toutes voiles dehors, en partance.
Le jeu des voiles de verre qui donnent sur le bassin d’eau en contrebas. L’architecture donne l’impression d’un bateau, toutes voiles dehors, en partance. © Iwan Bann 2014 & Gehry Partners LLP
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Maquette de Frank Gehry. Présentation de la Fondation.
Maquette de Frank Gehry. Présentation de la Fondation. © Fondation Louis Vuitton, Martin Argyroglo
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Maquette de Frank Gehry. Présentation de la Fondation.
Maquette de Frank Gehry. Présentation de la Fondation. © Fondation Louis Vuitton, Martin Argyroglo
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