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Une coïncidence, dites-vous ?

En temps normal, chez un être sain, le corps aspire à vivre. Tous nos mécanismes internes, tous nos fonctionnements physiologiques ont pour seul but commun de survivre le plus longtemps possible. Certains jours, il nous arrive de traverser des instants au cours desquels le corps veut survivre, mais pas l’inconscient. Or, lorsque l’inconscient rend les armes, le corps ne gouverne plus rien. Je ne parle pas ici de l’inconscient réduit par le célèbre Sigmund Freud à une dimension « strictement individuelle », mais de ce que son disciple, le psychiatre suisse Carl Jung, a baptisé « l’inconscient collectif ». C’est-à-dire un niveau d’inconscient beaucoup plus profond. Il postule l’existence d’un « second système psychique de nature impersonnelle et universelle », et considère qu’il est constitué de formes de pensée pré-existantes, nommées « archétypes », donnant forme à un certain matériel psychique qui pénètre alors le conscient.

Qu’est-ce qu’un archétype ? Pour faire simple, il s’agit d’un trésor d’images originelles incrusté au tréfonds de nous et qui n’est pas issu de notre expérience personnelle. On ne peut pas l’acquérir. Chacun de nous vient au monde avec une part de ce « dépôt » originel qui nous parle à travers la forme de langage la plus archaïque et la plus naïve : le rêve.

Reconnaissons que si tout se déroulait strictement selon nos plans, notre vie serait plutôt insipide et nous ne connaîtrions jamais ces émotions, ces bouleversements qui nous font grandir. Il n’y a pas d’existence totalement programmée. Survient toujours un moment où nous rencontrons quelqu’un, où nous sommes confrontés à un événement, où nous croisons la maladie, et notre vie jusque-là si organisée s’engage sur une nouvelle voie qui fera à l’arrivée toute la différence.

Chacun de nous sait la définition du mot coïncidence : « Événements qui arrivent ensemble, par hasard. »

On annonce le crash d’un avion et l’on apprend que parmi les victimes se trouvait un ami ou un parent. Ou bien, nous pensons à quelqu’un. Le téléphone sonne. C’est précisément la personne à qui l’on pensait. La liste est longue de ces faits qui parsèment notre quotidien.

En revanche, le phénomène de « synchronicité », terme forgé par Carl Jung, diffère de la coïncidence « classique » ou plutôt la complète. La synchronicité, ce sont des coïncidences reliées par un sens, plutôt que par un enchaînement de cause à effet. Pour Jung, il y aurait donc, entre la psyché (l’âme) et la matière, une relation très étroite, une « rencontre signifiante », porteuse d’un sens privilégié et qui, indirectement ou non, va influer sur le destin de ceux qui la vivent.

Exemple. Vous avez branché votre réveil en prévision d’un départ matinal. Pour une raison inexpliquée, l’alarme ne s’est pas déclenchée. Vous ratez votre avion. Quelques heures plus tard, vous apprenez que cet avion s’est écrasé. Ce qui aurait pu n’être qu’une simple coïncidence est devenu synchronicité. L’événement qui s’est produit (la panne de réveil) a joué un rôle déterminant dans votre destin puisqu’il vous a permis d’échapper à la mort. Il s’agirait donc là d’un phénomène qui aurait des conséquences incalculables sur notre vision de l’univers et démontrerait que les choses, les événements ne sont pas uniquement régis par la causalité ou un hasard aveugle, mais qu’ils sont véritablement reliés par un fil invisible. La synchronicité serait donc une sorte de « hasard créateur ».

Jung avait nourri très tôt l’intuition d’un tel concept. En 1897, à 22 ans, et avant même de connaître quoi que ce soit de la psychanalyse, il déclarait déjà que « l’âme pouvait être conçue comme une intelligence indépendante du temps et de l’espace ». C’est, en grande partie, grâce à ses expériences personnelles qu’il élabora sa théorie avec la complicité d’un physicien, Wolfgang Pauli, enfant prodige et Prix Nobel de Physique. Chose curieuse, dès que le physicien apparaissait quelque part, sa seule présence déclenchait des événements de type psychokinétique1 en particulier dans les laboratoires.

Pauli entra en contact avec Jung et durant toute leur relation, ils n’eurent de cesse d’essayer de prouver qu’il existait une passerelle entre la physique fondamentale et la psychologie, convaincus que « la psyché et la matière sont régies par des principes communs, neutres, qui ne sont pas, en soi, identifiables ». Jung précisait : « J’ai souvent rencontré les phénomènes en question, et j’ai pu me convaincre de l’importance de ces expériences. Dans la plupart des cas, ce sont des choses dont on ne parle pas de peur de les exposer à des ricanements sans réflexion. J’ai été étonné de constater combien de gens ont eu des expériences de ce genre, et avec quelles précautions le secret en est gardé. »

Jusqu’au début du XXe siècle, certains, comme l’astronome Camille Flammarion, collectionnaient les coïncidences – comme d’autres les timbres-poste ou les papillons –, confectionnant des catalogues bourrés d’anecdotes personnelles et de coupures de journaux. Peut-être le faisaient-ils pour prouver que ces événements étranges « signifiaient quelque chose », ou pour se sentir moins coupables de pécher contre les lois de la rationalité ? Flammarion est en tout cas le premier à avoir établi un rapport des événements problématiques et des informations « télépathiques » sur la mort, auxquels il s’intéressait en ce temps-là.

Il raconte ainsi que, travaillant à son ouvrage sur l’atmosphère, il en était au chapitre sur la force des vents, lorsqu’un coup de vent violent et soudain balaya son bureau et emporta par la fenêtre les feuillets manuscrits qu’il venait d’écrire. Il renonça à les récupérer. Quelques jours plus tard, à son grand étonnement, il reçut de son éditeur les épreuves complètes du chapitre en question, y compris les pages envolées. Le vent avait éparpillé les papiers sur l’avenue au moment même où passait le coursier de l’éditeur. Celui-ci, pensant avoir perdu les feuilles, les avait ramassées et remises à l’éditeur !

Que penser de cet incroyable épisode, rapporté par l’écrivain-poète Wilhelm von Scholz ?

Nous sommes en 1914. À la veille de la Première Guerre mondiale. Une mère qui a pris dans la Forêt-Noire une photographie de son fils, un bambin de 4 ans, donne la pellicule à développer à Strasbourg. Quarante-huit heures plus tard, la guerre éclate. La maman, ne pouvant plus récupérer les photos développées, les considère tout naturellement comme perdues. Deux ans passent. En 1916, elle achète à Francfort-sur-le-Main une autre pellicule pour prendre une photographie de la petite fille qu’elle a eue entre-temps. Et là, nous sommes à nouveau confrontés à l’inexplicable : parmi les photos développées, il y a celle qu’elle avait prise en 1914, dans la Forêt-Noire, et sur laquelle figure son fils. Ce qui signifierait que la pellicule a été exposée deux fois ; la première exposition ayant eu lieu lors de la photographie du fils, prise en… 1914. La vieille pellicule, non développée, aurait donc fini on ne sait comment dans un lot de pellicules neuves, et remise en vente. Wilhelm von Scholz conclut par cette hypothèse : « Cet enchaînement d’événements aurait été organisé comme s’il émanait d’une conscience supérieure, plus vaste, inconnaissable. »

Coïncidence étrange, on en conviendra, et qu’un romancier aurait hésité à imaginer tellement elle semble peu plausible.

En conclusion, il semble que rien de ce qui fait la vie ne soit isolé. Chaque pierre, chaque parcelle de l’univers est en perpétuelle interaction. Ce n’est pas une réalité scientifique, j’en conviens, mais se limiter à cette seule réalité, c’est priver notre existence d’une richesse non négligeable.

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