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De De Gaulle à Aznavour

Alphonse Allais m’avait prévenu : « Plus on ira, moins il y aura de gens qui auront connu Napoléon 1er. » Depuis la disparition du génial humoriste honfleurais, que je n’ai approché qu’à travers la lecture de ses œuvres et la visite de la pharmacie paternelle, la liste des témoins qui ne témoigneront plus jamais n’a cessé de s’allonger. L’an passé, on a enterré dans une ultime tranchée le dernier Poilu à s’être battu durant la Grande Guerre. Lorsque je quitterai à mon tour notre vallée de larmes, j’emporterai quelques souvenirs. Sauf si, sans perdre de temps, je les couche sur le papier à l’intention de descendants qui auront sans doute définitivement troqué la lecture contre les jeux vidéo. Que de grands hommes ai-je admirés ! D’abord De Gaulle, auquel je n’ai jamais parlé. Pourtant, on m’a proposé à plusieurs reprises de me présenter à l’Homme du 18 Juin. À chaque fois, aussi apeuré que s’il s’était agi d’un « texte-à-tête » avec le Bon Dieu, j’ai tourné les talons de peur de ne pas bien les claquer. Le peu d’estime qu’il portait aux journalistes m’a également retenu. Je n’ignorais pas que s’il se réjouissait d’en voir autant affluer à ses conférences de presse, il n’envisageait l’audience accordée à un seul que comme un véritable supplice.

Heureusement, mes relations avec un contemporain de son âge furent aussi affectueuses que nombreuses. Il se nommait François André. Petit campagnard de l’Ardèche, il avait abandonné les prairies pour les tapis verts. Pendant trente ans, inlassablement, il avait construit des casinos pour accueillir les gros joueurs, et des palaces pour qu’ils se reposent entre deux bancos avant de se ruiner jusqu’à ne plus pouvoir payer leur note d’hôtel. Avec lui, j’ai découvert ce que pouvait être la classe naturelle : un mélange de bienveillance et d’autorité, un rayonnement personnel qui le mettait à la hauteur – et parfois davantage – des aristocrates et des grandes fortunes. Il m’aimait bien parce que j’avais un demi-siècle de moins que lui, parce que j’étais l’auditeur admiratif de ses confidences et, peut-être surtout, parce que j’appartenais à la rédaction du Figaro, le quotidien qui rameutait ses pratiques.

Encore gamin et sans l’avoir encore rencontré, j’ai été un fan de Pierre Lazareff. Je lui dois, outre une certaine aptitude à enjoliver ou à enlaidir l’actualité, l’habitude d’appeler mes collaborateurs « Coco ». Pour être certain de lui ressembler, j’ai limité ma taille et j’ai été, comme lui, l’un des premiers à disposer d’une ligne de téléphone dans ma voiture. En fait, j’aurais dû travailler à ses côtés, car ma mère était l’une de ses amies d’enfance puisqu’ils avaient grandi tous deux dans le même immeuble de la rue de Maubeuge à Paris, lui sur la rue, elle sur la cour. Mais, lorsqu’elle m’avait emmené un jour à France-Soir alors que j’avais raté trois fois mon bac et m’étais fait exclure du Centre de formation des journalistes, il lui avait conseillé : « Oriente-le plutôt vers le commerce. » Il faut croire qu’il s’en était repenti quand, quelques années plus tard, j’étais devenu l’une des principales signatures du Figaro. Non seulement il m’avait gratifié d’un déjeuner mensuel dont je revenais plein d’enthousiasme et d’idées, mais il m’avait confié le secrétariat général du Théâtre Édouard-VII, qu’il venait d’ajouter à ses activités extra-journalistiques. Vêtu d’un vieux pull-over et de chemises auxquelles il manquait souvent des boutons, Pierrot-les-Bretelles avait un doigt dans chaque tarte : il dirigeait une collection de livres ; il produisait Cinq colonnes à la une ; il était le conseiller politique de Georges Pompidou, alors président de la République. Vous imaginez mon émotion et ma fierté lorsque, en 1987, je m’installai dans son fauteuil rue Réaumur. Mon premier soin fut de poser sur ma table de travail le petit pot recelant les crayons de couleur à l’aide desquels il annotait les articles qu’on lui soumettait. Je dois avouer que mon parcours ne ressembla qu’au début au sien et qu’ensuite, bien que possédant le même nombre de doigts, j’ai grignoté beaucoup moins de tartes.

D’autres fascinations ont contribué à me façonner. Des chefs d’État que je n’avais pas craint d’approcher. Le bon René Coty et Germaine, son épouse, avec lesquels je partageai leur premier dîner à l’Élysée. Pendant cinq ans, ils avaient humanisé la magistrature suprême. Puis, René Coty s’était laissé persuader de céder le pouvoir au Général. Mais avant qu’il tienne sa promesse, son entourage l’avait convaincu de reprendre sa démission. Choisi pour rendre publique cette annonce, j’avais résumé ses propos dans ce que je considère toujours comme mon meilleur article. Un article qui ne parut jamais car il aurait risqué de partager la France en deux. Responsabilité que Pierre Brisson, qui préféra garder mon petit chef-d’œuvre dans un tiroir, refusa de prendre. Pierre Brisson tirait également bien des ficelles. Il faisait et défaisait les gouvernements ; il planifiait les élections à l’Académie française dont il ne fit jamais partie ; il proposait à la grande Chancellerie des nominations ou des promotions dans l’ordre de la Légion d’honneur qui se concrétisaient le plus souvent. Grand timide, il intimidait tout le monde. Un quart d’heure avant son arrivée au journal, le concierge bloquait l’ascenseur qui devait le déposer devant son bureau. On identifiait sa présence à l’odeur de parfum musqué qu’il laissait dans son sillage. Il avait une très noble idée d’une moralité professionnelle qu’il n’hésitait pas à qualifier d’éthique. Une légende veut que je sois entré dans ses bonnes grâces en me postant à côté de la vasque où, chaque soir à la même heure, il avait coutume de satisfaire un besoin naturel. Ce n’est pas une légende. C’est pour que je n’aie pas l’air de lui voler ses chemises que mon monogramme est passé de PB à PhB. Je sais que je serai un jour son voisin au cimetière Montmartre. Alexandre de Marenches fut certainement le dernier mousquetaire. Il tutoyait les grands espions du monde entier. Il imitait à la perfection nos chefs d’État, y compris Giscard, dont les analyses ne correspondaient pas aux siennes et qui refusa très vite de le recevoir alors qu’il eut dû être le plus assidu de ses interlocuteurs. Chez Mitterrand, j’ai apprécié le goût pour la littérature en général et sa mémorisation des meilleures pages de Jules Renard en particulier. Je conserve le meilleur souvenir de Jacques Chirac. De sa simplicité qui était réelle, de sa cordialité qui n’était pas feinte, d’une humanité qui ne s’était jamais manifestée à un tel sommet. Chez Sarkozy, j’ai été sensible à sa rapidité intellectuelle sans faille, à une éloquence qui le faisait grandir soudainement de plusieurs centimètres lorsqu’il apparaissait sur l’estrade d’une réunion publique et à une passion commune pour le chocolat au lait.

Sans doute en dehors d’un talent qui pouvait confiner au génie, ai-je aimé Brassens et Aznavour. Sans que leurs personnages se ressemblassent. Le premier sous-louait toujours une chambre chez Jeanne et avait choisi d’habiter Montparnasse parce qu’il pouvait aller à pied à Bobino. Le second, réincarnation du marquis de Carabas, achetait des maisons un peu partout. Enfin, j’ai été impressionné par quatre écrivains qui n’avaient pas d’autres points communs que leur inventivité romanesque. Simenon, que j’ai vu vivre au quotidien dans son bunker d’Épalinges entre bloc opératoire et cellule de travail où on lui servait ses repas par un guichet, puis dans son ultime refuge de Lausanne où il vivait avec Thérésa, sa femme de ménage. Jean Dutourd, qui m’appelait « Poupounet », le surnom dont m’avait gratifié Alice Sapritch, fut à la fois la bonne conscience culturelle des Grosses Têtes et l’homme dont l’amitié m’a rendu le plus fier. Jean d’Ormesson a su mériter tout ce qu’il avait reçu en héritage ou acquis durant sa jeunesse : la noblesse et la philosophie. Personne n’a parlé aussi bien de politique et avec autant d’humour. Ce n’est pas son moindre paradoxe que Marcel Pagnol, ancien professeur d’anglais, soit devenu « riche comme un sorcier » avec une dramaturgie strictement méridionale. Chez lui, à La Gaude, il trouvait des sources et cherchait à reconstituer le mouvement perpétuel. Voilà, la visite de mon petit panthéon est terminée. Vous pouvez oublier le guide.

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