N° 135 - Été 2021

Le monde abstrait des œuvres digitales

C’est de l’art numériques qui s’échangent à prix d’or sous le nom de NFT. Découverte de ces crypto-objets accessibles à tous, mais que la technologie rend aussi uniques. Et qu’une nouvelle génération de collectionneurs plébiscite.

Ils s’appellent NFT, pour non fungible token, et font, en ce moment, beaucoup parler d’eux. Pour faire simple, il s’agit d’un jeton cryptographique qui garantit à celui qui l’achète d’être l’unique propriétaire d’un objet numérique, par définition reproductible à l’infini.

Ces NFT concernent aussi bien la mode (on peut s’acheter une robe parfaitement virtuelle), le basketball, l’immobilier (l’artiste Krista Kim vient de vendre 500’000 dollars une villa qui n’existe pas) ou encore l’horlogerie. Dans le domaine de l’art, les maisons de vente aux enchères telles que Christie’s observaient le phénomène depuis longtemps. Et puis un jour, Beeple (non, ce n’est pas l’alarme de votre smartphone qui retentit) est arrivé !

De son vrai nom Mike Winkelmann, l’artiste était connu du milieu numérique, mais totalement étranger à celui de l’art il y a encore six mois. Le 11 mars 2021, un fichier jpeg qui rassemble 5000 de ses dessins − Beeple a créé chaque jour une nouvelle oeuvre numérique depuis treize ans − était vendu 69,3 millions de dollars par la célèbre maison de ventes aux enchères à un investisseur indien en cryptomonnaie et propriétaire du fonds NFT Metapurse. Selon le New York Times, il s’agissait là du « troisième prix d’enchère le plus élevé jamais atteint par un artiste vivant, après Jeff Koons et David Hockney ». Le prix de départ d’Everyday : the First 5000 days était de 100 dollars. Vingt-deux millions de personnes ont suivi la vente en direct. Ce qui nous pousse à penser. Oui, penser tout court : que l’on vit dans un monde de fous. Ou qu’on a passé l’âge de ce genre d’extravagance : avant, c’était les vignettes Panini qu’on s’arrachait dans les cours d’école, désormais, ce sont les jetons non fongibles qui affolent les super riches de la tech.

#135 – Art – « Everyday : the First 5000 days » l’oeuvre numérique de l’artiste américain Beeple.
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© Christie’s
« Everyday : the First 5000 days » l’oeuvre numérique de l’artiste américain Beeple, estimée 100 dollars et vendue 69,3 millions de dollars chez Christie’s le 11 mars 2021.

SAUT GÉNÉRATIONNEL

« C’est une question générationnelle, observe Garrett Landolt, responsable de la section art moderne et d’après-guerre chez Christie’s à Genève. C’est vrai que c’est quelque chose de très nouveau pour mes collègues et le monde de l’art. La génération X est habituée à ne rien tenir en main et à évoluer dans un univers virtuel. Elle n’en est pas choquée », poursuit l’expert, en expliquant que ce nouveau marché est destiné aux passionnés qui achètent de l’unique, de l’exclusif. Il faut en cela rappeler que les jetons non fongibles sont issus de la même technologie que celle des cryptomonnaies et qu’ils existent donc par eux-mêmes, immuables, impossibles à falsifier, vu qu’ils relèvent du seul domaine digital.

Au moment où la génération des xénnials – celle née entre 1977 et 1983, pile entre les X et les Y – se demande comment les actes notariés sont émis pour justifier de posséder des NFT, Garrett Landolt garantit que « tout est authentifié sur des plateformes dédiées ». L’époque où l’on enfermait le certificat d’authenticité d’une oeuvre dans un coffre à la banque est révolue, les temps changent, il faut suivre. Qu’est-ce qui explique que ces jetons cryptographiques ont à ce point la cote ? « Ils représentent l’unicité, ne s’interchangent pas, mais se revendent. »

C’est dont la rareté qui suscite l’intérêt de cette technologie, non la possession de l’oeuvre. Intégrée à ce jeton sur la blockchain, la signature de l’artiste permet de reconnaître le propriétaire et l’authenticité de l’oeuvre numérique originale. Et comment Christie’s, habituée aux règles classiques de l’art, considère-t-elle ce phénomène ? « Nous voyons cela comme un moment charnière pour l’avenir des nouveaux médias et même pour la pratique de la collection elle-même. Nous sommes convaincus que ce n’est que le début pour les NFT, qui s’insèrent dans ce qu’on peut rapprocher de l’art conceptuel : c’est le concept qui compte, l’idée, et pas sa production. En tant que mécanisme, les NFT permettent d’attribuer de la valeur à l’art numérique, ce qui ouvre la porte à de nombreuses possibilités pour un support sans limites physiques. Il s’agit d’une nouvelle voie pour ce marché. »

#135 – Art – La Mars House.
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© Krista Kim Studio
La Mars House, une maison qui n’existe pas, mais que l’artiste canadienne Krista Kim a réussi à vendre 500’000 dollars.

NOUVEAUX ACTEURS

Garrett Landolt compare ainsi les NFT au wall drawing de l’artiste américain Sol LeWitt dont les dessins peuvent être exécutés par tout le monde à partir des instructions laissées par l’auteur. Ce sont elles qui, par conséquent, font l’oeuvre. De la même manière qu’une image peut être accessible gratuitement partout sur le Net, c’est son jeton, son code, qui en fait une pièce unique. L’art fondé sur la NFT est donc sur le point de devenir la prochaine force ingénieusement perturbatrice sur le marché de l’art. « Christie’s est fière d’être à l’avant-garde de ce mouvement exaltant », s’enthousiasme Garrett Landolt.

Pour savoir quel public ce marché touche, il faut préciser que ses acteurs sont complètement nouveaux (lire encadré). Ce qui pousse certains artistes confirmés comme Jeremy Deller ou Damien Hirst à s’y mettre, ce dernier venant de proposer à la vente The Currency, à savoir, 10’000 images sur lesquelles le britannique travaille depuis cinq ans. Sur le plan sécuritaire, des plateformes spécialisées dans l’art comme MakersPlace, SuperRare ou Rarible représentent des structures fiable pour ces artistes d’un genre nouveau. Elles utilisent le portefeuille numérique des créateurs pour publier et vendre leurs oeuvres à l’aide de la blockchain Ethereum.

#135 – Art – « The Last Day ».
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© Jeremy Deller
« The Last Day » la video avec laquelle l’artiste anglais Jeremy Deller fait son entrée sur le marché des NFT.

EFFET DE MODE ?

Il n’y a pas que l’art qui excite ces nouvelles convoitises. Dans le sport, la NBA a vendu une séquence vidéo montrant le panier du joueur de basketball Lebron James 195’000 francs. Le collectionneur de Miami, Pablo Rodriguez, lui, a acquis une vidéo de dix secondes montrant Donald Trump nu dans un pré tagué d’insultes. Son prix ? 70’000 francs. Il a depuis revendu 6 millions son jeton de propriété.

L’horlogerie se lance aussi. À la fin du mois de mars Jean-Claude Biver, l’ancien patron des montres Hublot, et la société suisse WiseKey ouvraient la voie en annonçant la première mise aux enchères NFT de la première Hublot Bigger Bang All Black Tourbillon Chronograph « Special piece » V2. Ou plutôt de sa version digitale, puisque la montre originale restera propriété de Jean-Claude Biver. La vente a eu lieu le 30 avril avec son certificat d’authenticité sécurisé Open Sea, la plus large plateforme digitale NFT. L’intégralité de la somme récoltée a été reversée à la fondation philantropique Bill & Melinda Gates.

Reste à savoir quel avenir se dessine pour les NFT. Sont-ils le dernier effet à la mode ? Où vont-ils vraiment tout bouleverser ? « Il existe un énorme potentiel pour les NFT sur le marché de l’art et au-delà, répond Garrett Landolt. Elles vont changer la donne et repousser toutes les limites, stimulant la créativité des artistes et perturbant le marché de l’art tel qu’on le connaît. » Le street art venait à peine d’entrer dans nos vies, passant des murs de la rue à nos salons, qu’il est déjà l’heure d’accueillir ces jetons. Garrett Landolt le résume bien : « Toutes les images que l’on voit sur le net sont éphémères. On n’arrive pas à les saisir et leur importance nous échappe. Les NFT sont un moyen de les bloquer dans le temps et de leur donner une vraie valeur. »

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