The Pont Neuf Wrapped, Paris, 1975-85. Le plus ancien pont existant de Paris apparaît ici couvert de polyamide couleur « pierre calcaire dorée », fin septembre 1985, devant le dôme de l’Institut de France et la tour Eiffel.
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The Pont Neuf Wrapped, Paris, 1975-85. Le plus ancien pont existant de Paris apparaît ici couvert de polyamide couleur « pierre calcaire dorée », fin septembre 1985, devant le dôme de l’Institut de France et la tour Eiffel. © 1985 Christo - Photographe : Wolfgang Volz
N° 128 - Printemps 2019

Christo et Jeanne-Claude

Christo et Jeanne-Claude forment l'un des couples le plus connus du monde de l'art contemporain depuis les années 1960.
Si Jeanne-Claude est décédée en 2009, Christo continue à surprendre par son audace.

Les artistes Christo et Jeanne-CLaude
Les artistes Christo et Jeanne-Claude

Christo et Jeanne-Claude ont toujours été des artistes patients, même s’il a fallu plus de vingt ans avant que certains de leurs projets se réalisent. Tel fut le cas pour le Wrapped Reichstag (Berlin, 1971-1995) ou encore pour le Floating Piers, qui était accessible au public en juin 2016 (lac d’Iseo, Italie). Ils ont toujours été méticuleux dans la préparation de ces projets, détaillant avec minutie les besoins matériels engendrés par des œuvres souvent gigantesques. Ainsi pour empaqueter le Reichstag, il a fallu pas moins de 100 000 mètres carrés de polypropylène avec une surface traitée à l’aluminium, ou encore 15 000  mètres de corde en polypropylène bleu d’un diamètre de 3,2 centimètres. Ce genre de statistique est sans doute révélateur d’un état d’esprit, mais ne traduit pas l’émotion que ces artistes, tous deux nés le 13 juin 1935, elle à Casablanca, et lui à Babrovo (Bulgarie), ont pu engendrer à travers le monde. Des installations tels le Wrapped Reichstag ou encore le Wrapped Pont Neuf (1975-1985, Paris) avaient comme but la transformation éphémère de monuments. D’autres réalisations, à l’exemple du Gates Project for Central Park (1979-2005, New York) ont eu plutôt pour cadre un paysage. Selon les artistes, dans le cas de New York, « Les 7 500 portails, hauts de 4,87 mètres et larges de 1,67 mètre à 5,48 mètres ont jalonné les chemins existants du parc sur une distance de 37 kilomètres. » Cette explication, bien que parfaitement juste, ne révèle rien de l’effet presque magique de ces milliers de pans de tissus couleur safran se déployant dans le vent pendant seize jours en février 2005, juste avant le 70e anniversaire des artistes. De tels portails font penser sans doute au torii de la tradition shintoïste au Japon, ou encore à ces toranas hindouistes et bouddhistes censés marquer le passage entre le monde profane et le domaine du sacré. Ainsi le temple Fushimi Inari Taisha, fondé au VIIIe  siècle à Kyoto compte quelque 10 000 torii rouges qui forment presque un tunnel d’une longueur de 4 kilomètres à l’approche du sanctuaire. Dans la tradition bouddhiste, les robes de couleur safran signifient l’ordination monastique. Dans l’Iliade, Eos, déesse de l’aube, déploie ses robes pro-tectrices de couleur safran sur la terre chaque matin. Ces interprétations ne viennent pas en l’occurrence des artistes, mais bien de l’observateur.

The Floating Piers, lac d'Iseo, Italie, 2014-16.Plus de 1,2 million de visiteurs ont marché sur l'oeuvre de Christo pendant seize jours.
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© 2016 Christo - Photographe : Wolfgang Volz
The Floating Piers, lac d'Iseo, Italie, 2014-16.Plus de 1,2 million de visiteurs ont marché sur l'oeuvre de Christo pendant seize jours.

Pour chaque réalisation, Jeanne-Claude (décédée en 2009) et Christo décrivent leurs œuvres avec force détails sur le plan technique, mais ne donnent que très peu d’explications sur la signification et l’interprétation de ces installations, souvent spectaculaires. Ainsi le Wrapped Reichstag, empaqueté avant que Norman Foster ne (re)transforme le bâtiment en parlement allemand, évoquait très certainement une histoire lourde et complexe pour beaucoup d’Allemands et pour des étrangers aussi. Les interventions éphémères des artistes donnent toujours à réfléchir d’une autre manière sur des lieux bien connus, dans la nature ou dans un milieu urbain. Leur art concerne précisément une interaction entre l’architecture et l’art, ou encore, entre l’art et l’espace. Ces œuvres ont toujours été financées par la vente de leurs dessins et collages, qui pour le coup décrivent les installations d’une manière qui s’approche davantage de l’art au sens plus traditionnel du terme et ce, en deux dimensions seulement.

Après des études à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia (1953-56), Christo s’est établi à Paris, où il a rencontré Jeanne-Claude en 1958. En Bulgarie, à travers ses parents entre autres, Christo s’est familiarisé avec l’art de l’avant-garde soviétique et en particulier avec les fêtes de l’Agitprop conçues par les artistes. Aussi, pendant son séjour à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia, il a travaillé sur des projets en lien avec les paysages sur le parcours de l’Orient Express.

Son rapport avec l’art sur une grande échelle et en lien avec la nature date certainement de cette période.

Dès 1961, ayant déjà commencé à entourer des objets de moindre taille de tissus, ils imaginaient empaqueter un immeuble public dès 1968, et l’année suivante un site naturel, le Wrapped Coast, Little Bay, One Million Square Feet (Sydney, Australie). Ont succédé à ces œuvres, les Wrapped Monuments, des sculptures empaquetées à Milan (1970). C’est avec Valley Curtain (Rifle, Colorado, USA, 1970-72) et Running Fence (Californie, USA, 1972-76) qu’ils attirent vraiment l’attention du public, Travaillant de façon continue sur des projets qui se sont réalisés par la suite, comme The Gates, ils réalisèrent au début des années 1980 deux œuvres spectaculaires – à Miami, les Surrounded Islands (1980-83) et à Paris, le Wrapped Pont Neuf.

The Wrapped Reichstag, Berlin 1971-95. The Wrapped Reichstag, l'ancien (et futur) parlement allemand empaqueté de tissu argenté, a attiré plus de 5 millions de visiteurs en deux semaines en juin 1995.
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© 1995 Christo - Photographe : WolfgangVolz
The Wrapped Reichstag, Berlin 1971-95. The Wrapped Reichstag, l'ancien (et futur) parlement allemand empaqueté de tissu argenté, a attiré plus de 5 millions de visiteurs en deux semaines en juin 1995.
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© 1995 Christo - Photographe : WolfgangVolz
The Wrapped Reichstag, Berlin 1971-95. The Wrapped Reichstag, l'ancien (et futur) parlement allemand empaqueté de tissu argenté, a attiré plus de 5 millions de visiteurs en deux semaines en juin 1995.

Terminé le 7 mai 1983, Surrounded Islands avait pour cadre la Baie de Biscayne au large de Miami. Les artistes ont entouré 11 petites îles avec pas moins de 673 873 mètres carrés de polypropylène de couleur rose. Pendant deux semaines, cette œuvre était visible depuis les rives et routes de Miami à proximité de l’eau ou encore depuis les bateaux et les avions. Loin d’ignorer l’aspect écologique de leur travail, les artistes ont attentivement consulté des spécialistes de la vie marine, ou des ornithologues avant de déployer leurs nuages flottants. Comme à l’accoutumée ils ont aussi et surtout obtenu toutes les permissions officielles nécessaires. Leur travail est aussi un commentaire sur le rapport entre l’art public et la bureaucratie.

En raison de son emplacement au cœur de Paris, le Wrapped Pont Neuf est l’une des œuvres les plus « populaires » de Christo et Jeanne-Claude avec pas moins de 2 millions de visiteurs. Terminée le 22 septembre 1985, l’œuvre est restée en place jusqu’au 7 octobre de la même année. Recouvrant le Pont Neuf de plus de 41 000 mètres carrés de polyamide couleur « pierre calcaire dorée », l’installation de Christo et Jeanne-Claude avait cette grâce transformatrice qui ne touche l’art contemporain que rarement. Dans ce cas précis, les artistes ont insisté sur l’histoire de ce pont, féconde en métamorphoses mais aussi sur sa riche modénature. L’empaquetage du Pont Neuf offrait au public l’occasion de regarder à neuf (sans jeu de mots) l’ancien, de se rendre compte de ce que les passages quotidiens avaient fait presque oublier.

The Wrapped Reichstag, Berlin 1971-95. The Wrapped Reichstag, l'ancien (et futur) parlement allemand empaqueté de tissu argenté, a attiré plus de 5 millions de visiteurs en deux semaines en juin 1995.
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© 1995 Christo - Photographe : WolfgangVolz
The Wrapped Reichstag, Berlin 1971-95. The Wrapped Reichstag, l'ancien (et futur) parlement allemand empaqueté de tissu argenté, a attiré plus de 5 millions de visiteurs en deux semaines en juin 1995.

The Umbrellas, Japan-USA (1984-91), inauguré le 9 octobre 1991, faisait un lien entre 1 340 parasols bleus installés dans la Préfecture d’Ibaraki (Japon) et 1 760 parasols jaunes plantés en Californie aux États-Unis. La mise en place de ces parasols, installés sur les terres de plus de 500 propriétaires, a nécessité l’emploi de 500 personnes et a coûté, selon les artistes plus de 26 millions de dollars. Le lien à travers l’océan qui est à la base de cette œuvre révélait, selon les artistes un lien entre l’Amérique et le Japon, mais aussi une façon différente de percevoir le paysage de part et d’autre du Pacifique. Bien loin des méthodes pratiquées par d’autres artistes, Christo et Jeanne-Claude ont toujours refusé le «sponsoring» de leur travail, malgré le coût considérable de certaines réalisations. Ils ont estimé en 1995 avoir payé eux-mêmes, financés par la vente des dessins et collages, un total de plus de 60 millions de dollars pour la réalisation de leurs projets.

La même année que la réalisation du Wrapped Reichstag, 1995, le couple a reçu le prestigieux Praemium Imperiale au Japon. En accordant le Praemium Imperiale à Christo et Jeanne-Claude dans la catégorie « sculpture », les Japonais ont précisé : « Au cours des années, Christo et Jeanne-Claude ont bouleversé l’idée même de la sculpture avec une série d’œuvres qui sont remarquables non seulement sur le plan visuel, mais aussi dans la mesure où elles évoquent de façon symbolique les forces économiques et sociales qui ont joué un rôle dans leur création. » Selon le critique d’art Edward Lucie Smith, « la technique de l’empaquetage est significative parce qu’elle recouvre les objets ou les bâtiments pour mieux les faire voir, les réduisant à leur essence poétique. Cette façon de procéder relie l’œuvre de Christo et Jeanne-Claude à l’art pop avec son insistance sur l’ordinaire et le quotidien, ainsi que sur la simplification. »

Le siècle finissant, Christo et Jeanne-Claude ont réalisé une œuvre en Suisse, lieu de prédilection puisqu’au début de leur carrière, ils avaient déjà, et ce pour la première fois, empaqueté un bâtiment (Wrapped Kunsthalle, Berne, 1967-68) à l’occasion du 50e anniversaire du musée, alors dirigé par Harald Szeemann. C’est à partir du 13 novembre 1998 que Christo et Jeanne-Claude ont créé leur Wrapped Trees, dans le parc de la Fondation Beyeler à Bâle. Ici, ils ont utilisé le même polyester que les Japonais emploient pour protéger des arbres en hiver, sur un total de 178 arbres. Cette réalisation est aussi typique de l’inscription dans la durée des projets de Christo et Jeanne-Claude. Ils avaient déjà proposé des œuvres similaires au musée d’art de Saint Louis (USA, 1966) ou à la Ville de Paris pour les Champs-Élysées (1969).

Le projet parisien a rencontré l’interdiction de Maurice Papon alors préfet de la capitale française – ce même Maurice Papon condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité lors de la Deuxième Guerre mondiale.

D’aucuns diraient qu’ils ont toujours procédé de la même façon, empaquetant des lieux avec des variantes sur le polypropylène, et invitant un public (toujours nombreux) à profiter de leur travail gratuitement. Mais comme leur site web (www.christojeanneclaude.net) le souligne, il y a sou-vent des liens plus marqués entre telle ou telle œuvre. Ainsi la récente installation sur le lac d’Iseo rappelle une pièce bien plus terrestre, les Wrapped Walkways (Kansas City, Missouri, USA, 1978) où un nylon couleur safran (jaune) fut utilisé pour recouvrir 4,4 kilomètres de chemins pédestres dans le parc Jacob Loose. Un tel chemin jaune à Kansas City rap-pelait alors pour tous le célèbre chemin en briques jaunes décrit dans Le Magicien d’Oz, un fi lm culte aux États-Unis avec Judy Garland dans le rôle de la petite fille Dorothy (The Wizard of Oz, 1939). Le chemin en briques jaunes reste symbolique aux USA de la route vers une vie meilleure. Quelque part, ces chemins du quotidien ont été transformés par les artistes en voies magiques, menant vers un endroit où l’art et l’ordinaire se retrouvent.

Surrounded Islands, Baie de Biscayne, Miami, Floride, 1980-83. En mai 1983, Christo et Jeanne-Claude ont entouré 11 petites îles inhabitées au large de Miami avec du polypropylène de couleur rose.
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© 1983 Christo - Photographe : Wolfgang Volz
Surrounded Islands, Baie de Biscayne, Miami, Floride, 1980-83. En mai 1983, Christo et Jeanne-Claude ont entouré 11 petites îles inhabitées au large de Miami avec du polypropylène de couleur rose.
Wrapped Coast, One Million Square Feet, Little Bay, Sydney, Australie, 1968-69. Le titre de cette oeuvre, aussi parmi les toutes premières réalisations des artistes, fait référence à la superficie du tissu employé.
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© 1969 Christo - Photgraphe : Harry Shunk
Wrapped Coast, One Million Square Feet, Little Bay, Sydney, Australie, 1968-69. Le titre de cette oeuvre, aussi parmi les toutes premières réalisations des artistes, fait référence à la superficie du tissu employé.

Cette logique s’applique clairement à la plus récente œuvre de Christo et Jeanne-Claude, les Floating Piers (Iseo, Italie) conçue par les artistes en 1970. Cette première grande réalisation depuis le décès de Jeanne-Claude et depuis les Gates à New York en 2005 restera parmi les plus réussies de leurs installations. Les Floating Piers ont attiré pas moins de 1,2  million de personnes entre le 18 juin et le 3 juillet 2016. Bien moins que les 5 millions de personnes qui sont venues voir le Wrapped Reichstag, cette nouvelle œuvre était située dans un lieu relativement peu habité, pas loin de la ville de Brescia.

Dans ce cas, un système soigneusement étudié de 220 000 cubes en polyéthylène recouverts de tissus orange et formant une voie large de 16 mètres traversait le lac en zigzag, entourant une petite île privée (appartenant à la famille des armes Beretta) et surtout donnant au public une possibilité de marcher sur l’eau, de marcher sur une œuvre d’art flottante, sans payer de droit d’entrée, sans barrière aucune. Lorsqu’un journaliste un peu facétieux a demandé à l’artiste s’il n’avait pas eu envie de marcher sur l’eau comme son presque homonyme Le Christ, l’artiste a simplement répondu que « toutes les interprétations sont légitimes ».

Vus de près avec les cou-leurs du tissu changeant selon l’angle du soleil ou vus de loin, offrant le spectacle surprenant d’une foule marchant à même le lac, les Floating Piers avait bien cet aspect « magique » qui habite presque toutes les œuvres de Christo et Jeanne-Claude. Et aussi, ils réussissent ainsi à rendre l’art accessible au plus grand nombre.

Sans la moindre connotation politique, les artistes créent un lien avec l’art du rêve soviétique – cet « art pour le peuple finalement détourné par les mêmes régimes totalitaires que Christo a dû fuir en Bulgarie. Mais le rêve de cet art pour tous n’a rien de péjoratif ou de rédhibitoire entre les mains de ce couple génial. Au contraire, en évitant tout commentaire (« Toutes les interprétations sont légitimes »), Christo laisse l’entière responsabilité de l’analyse de l’œuvre aux spectateurs. Opérant à échelle gigantesque, de façon éphémère et sur-tout gratuite, Christo tisse bien un lien avec le grand public, réussite que très peu d’artistes contemporains peuvent pré-tendre égaliser. Qui plus est, il rapproche l’art de l’archi-tecture et de la nature, deux autres préoccupations de l’art moderne rarement portées aussi loin que par lui.

Running Fence, comtés de Sonoma et Marin, Californie, 972-76. Haute de 5,5 mètres et longue de 39,4 kilomètres, cette oeuvre, située au nord de San Francisco, fut inaugurée le 10 septembre 1976.
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© 1976 Christo - Photographe : Wolfgang Volz
Running Fence, comtés de Sonoma et Marin, Californie, 972-76. Haute de 5,5 mètres et longue de 39,4 kilomètres, cette oeuvre, située au nord de San Francisco, fut inaugurée le 10 septembre 1976.

Fidèle à son engagement artistique avec son épouse, Jeanne-Claude, Christo cherche encore et toujours à réaliser au moins deux œuvres planifiées du vivant de sa femme. Over the River est une sorte de voile longue (en plusieurs parties) de presque 10 kilomètres, qui sera tendue au-dessus de la rivière Arkansas au Colorado. Conçue dès 1992, cette pièce a fait l’objet de nombreuses complications juridiques que l’artiste semble, à force d’insister, pouvoir en-fin surmonter. Enfin, ce qui pourrait être la dernière œuvre de Christo est en gestation depuis 1977. Formée de 410 000 barils pour le pétrole, le Mastaba sera la seule œuvre permanente du couple, et la plus grande sculpture au monde. Cette œuvre sera érigée dans l’émirat d’Abu Dhabi à 160 kilomètres au sud de la ville du même nom, près de l’oasis de Liwa.

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Art & Architecture

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