N° 138 - Été

En Italie, un patrimoine encombrant

La conservation de l’architecture fasciste préoccupe le Bel paese. Le rationalisme bétonné du régime mussolinien a marqué une époque. Mais restaurés et conservés, ces symboles encore debout font beaucoup parler.

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(Fabio Bascetta)
Le Palais de la civilisation italienne. Le monument emblématique du quartier EUR à Rome construit en 1938.

Puisque la cancel culture avance, que les têtes de certaines statues sont tombées, que les noms de rue se féminisent, faut-il aussi s’insurger contre les constructions symboliques d’une période difficile de l’Italie du XXe siècle pour se sentir enfin affranchis d’un passé comme qui dirait encombrant ?

À l’instar de ces monuments grandioses érigés au nom d’une image que le régime fasciste et les tendances architecturales futuristes et rationalistes exigeaient en 1930, leur raison d’être sur un sol démocratique, une République – on ne sait plus la combientième depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – est compromise. La préoccupation de la conservation de ce patrimoine dans sa matérialité est-elle une contingence ou signe-t-elle l’enterrement de la hache de guerre avec une certaine image ? L’Italie porte ses blessures et aujourd’hui même se cherche, mais se replie sur le seul président qui semble pouvoir la guider vers une sortie lente et progressive de ses carcans.

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Sur la façade du Palazzo delle Poste à Naples, figure encore une inscription rappelant l’ère maudite.
Le Palazzo delle Poste à Naples
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Sur la façade du Palazzo delle Poste à Naples, figure encore une inscription rappelant l’ère maudite.

Historiquement, la Résistance a marqué la fin de la dictature et ses statues, les bustes imités de l’Antiquité, mais il n’a pas été question de détruire, encore, alors que le climat était aux ravages que la lutte contre le Duce avait laissés. Il en reste des centaines, de ces édifices. Pensons au Colisée carré, alias le Palais de la civilisation italienne ou Palais de la civilisation du travail, situé dans le quartier d’affaires EUR (acronyme de l’Esposizione Universale di Roma), aujourd’hui siège romain de la marque Fendi et au mot « DVX » qui se détache sur l’obélisque du Foro Italico lors de chaque événement sportif. Tout comme sur la façade du Palazzo delle Poste à Naples figure encore l’inscription rappelant l’ère maudite « Anno 1936 XIV E. FASCISTA », bien que le bâtiment originel ait été détruit en 1943. D’autres exemples fusent : La Casa del Fascio à Côme par Giuseppe Terragni de 1936, la Caserma Testafochi et le bâtiment des postes et télégraphes à Aoste, les statues sculptées par Eduardo Rubino à Turin. ou encore la place de la Vittoria à Bolzano. Sans oublier le dispensaire pour tuberculeux d’Alessandria, construit en 1936 par Ignazio Gardella qui contribua, dans les années 30, à infléchir le langage de l’architecture rationaliste. Ainsi que la pléthore de réalisations, du nord au sud de la Péninsule, signées notamment par Giuseppe Terragni et le Gruppo 7 fondé en 1926.

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(Alamy)
L’obélisque du Foro Italico et sa dédicace à Mussolini.

PROCHE DE L’AVANT-GARDE

Connu comme « le mouvement pour l’architecture rationnelle » (MIAR), Gruppo 7 préconise le dynamisme dans l’architecture. Officiellement consacré à la construction de l’Italie dans la période de l’entre-deux-guerres, le collectif (Giuseppe Terragni, Ubaldo Castagnoli, Luigi Figini, Guido Frette, Gino Pollini, Sebastiano Larco Silva, et Carlo Enrico Rava) se vouaient au futurisme, ce mouvement théorisé par Filippo Tommaso Marinetti en 1909 pour qui le monde moderne et sa vitesse devaient faire table rase du passé.

L’architecture fasciste italienne serait-elle issue de l’avant-garde ? « On peut en effet se demander si la philosophie futuriste a été dévoyée par le fascisme, analyse Colette Vallat, professeure à l’Université Paris 10, qui travaille sur les villes italiennes, l’urbanisation informelle et les mobilités dans le bassin méditerranéen en tant que conseillère scientifique auprès de la directrice générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle (DGESIP) pour le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Pour étayer cette thèse, rappelons que Sant’Elia a quitté le mouvement à cause de son trop grand rapprochement avec les idées fascistes quand Piacentini ou Mazzoni adhéraient pleinement au mouvement et à ce qu’il véhiculait. De manière générale, l’architecture fasciste s’est déployée dans un contexte où l’esthétique était radicalement renouvelée, et ce partout en Europe, mais en dépit du développement des formes modernes. Il ne faut pas oublier qu’au même moment, en Allemagne, le Bauhaus était « laminé » par les nazis. »

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(Keystone-France)
Benito Mussolini à Turin en 1939. Un sens de la mise en scène pour évoquer la grandeur de l’héritage antique.

POIDS DE L’HÉRITAGE

Mais que faire aujourd’hui de ce patrimoine ? « Pendant le régime, l’architecture rationaliste a produit de véritables chefs-d’œuvre qui ont inspiré des noms illustres comme Le Corbusier », rappelle Fulvio Irace, professeur d’histoire de l’architecture dans un article du Monde. La conservation semble donc nécessaire dans la mesure où la dictature froide a profité du style rationaliste qui subsiste à travers toute la Péninsule, parallèlement au futurisme, qui jusque dans les années 20 avait tenté de déplacer l’attention de l’homme sur l’homme à sa position dans l’espace, à sa vibration énergétique. Et puis tout change. En 1937, Mussolini rencontre Hitler à Berlin et décide dans la foulée de la construction du site de l’EUR. S’inspirant de l’architecture nazie, le Duce est gagné par la mégalomanie. Il ouvre des chantiers exaltant la grandeur de son idéologie, comme le Colisée carré en 1939 ou les studios de Cinecittà la même année. « Il faut rappeler le processus historique qui a conduit à la situation actuelle, expliquait Mario Serio, directeur général du ministère des Biens culturels, lors d’une conférence en août 2020 sur la conservation du patrimoine italien. Les années 30 étaient une époque de réformes majeures qui portaient clairement l’empreinte du fascisme. Ce serait une erreur de les rejeter, car sous ce régime, la culture italienne a continué ses propres développements qui sont en partie liés à l’Italie libérale. En ce qui concerne l’organisation, l’empreinte négative du fascisme est plus forte, car il présente un modèle centraliste, configure les surintendants comme préfets du pouvoir central et ignore complètement toute cette grande variété des cultures locales qui existe en Italie, une variété qui émerge maintenant péniblement après avoir été contrainte pendant un siècle. Après l’unification du pays, un modèle centralisateur a prévalu et les échecs produits par le fascisme sont évidents. »

PENDANT LE RÉGIME, L’ARCHITECTURE RATIONALISTE A PRODUIT DE VÉRITABLES CHEFS-D’ŒUVRE QUI ONT INSPIRÉ DES NOMS ILLUSTRES COMME LE CORBUSIER

Fulvio Irace, historien de l’architecture

D’UN FASCISME À L’AUTRE

Un certain héritage historique doit ainsi être pris en considération, comme le rappelle l’architecte lausannois Philippe Rahm qui vit entre Rome et Paris : « En ce qui concerne l’architecture de la période fasciste, il y a deux phases à distinguer. La première est la promotion de l’architecture rationaliste moderne de Giuseppe Terragni qui s’inscrit dans la tendance internationale proche du Bauhaus et de ce qui a influencé par la suite Le Corbusier et les Américains des années 20 et 30. Ce qui a été alors construit en Italie ne peut être associé au fascisme, car les architectes suivaient les formes et non les idéologies. Dans un deuxième temps c’est sous l’influence de Hitler et de son architecte Albert Speer que Mussolini fait de l’architecture fasciste, à savoir avec de grandes perspectives, de grandes avenues, des colonnades en vue d’une reconstruction hypothétique de la grandeur de l’Empire romain dont il serait l’empereur. »

Ces deux tendances architecturales s’opposent. L’architecture rationaliste est plutôt révolutionnaire et communiste, tout l’inverse de la seconde qui prône le retour à l’ordre et symbolise le poids de l’autorité. « Avec sa Doctrine du fascisme qu’il coécrit avec Giovanni Gentile en 1932, Mussolini s’oppose à Marx dans la mesure où, pour lui, la société doit naître de l’idéologie afin de transformer le monde tandis que le communiste préconise le matérialisme, le concret, les conditions objectives qui font le monde. Chez Marx, le bâtiment doit prendre en compte les conditions extérieures que sont l’air, la lumière, la ventilation. Il milite pour des édifices construits selon des principes modernes : des grands balcons pour s’oxygéner et des vitres bien éclairées pour prévenir les maladies comme la tuberculose. »

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La Casa del Fascio, construite à Côme en 1936 par Giuseppe Terragni. L’architecte s’inscrit dans cette tendance rationaliste, proche du Bauhaus, qui influencera Le Corbusier.

NOSTALGIE ANTIQUE

Le fascisme, lui, comme le corrobore l’ancien architecte et urbaniste adjoint au maire de la ville de Venise, Roberto D’Agostino, « impose des idées sans notions matérielles, sans utilité concrète. La totale subjectivité s’éloigne de la fonction, raison d’être première de l’architecture. Mussolini n’a pas eu le temps d’en imposer plus en raison du fracas du régime pendant qu’éclatait le second conflit mondial. » Colette Vallat abonde : « Mussolini a plutôt exploité des opportunités, car sa politique de curetage de la ville avait un objectif spécifiquement politique, à savoir, rebattre les cartes de la distribution de la population sur le territoire ; il fallait bien exploiter les larges déchirures urbaines laissées par l’application d’une telle politique. Cependant, continue la géographe, il y avait toujours en arrière-plan l’idée de retrouver la grandeur de l’Antiquité, celle qui guidait toute reconstruction. Les bâtiments nouveaux en « singeant » les ordres anciens, sont la preuve de cette volonté, comme le Colisée carré et la place de l’exèdre à l’EUR avec leurs plaquages de marbre. »

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(Fabio Bascetta)
Abandonné pendant quarante ans, l’ancien Palais de la civilisation italienne abrite le siège social de la maison de mode Fendi depuis 2015.

EN PAIX AVEC LE PASSÉ

Il semblerait ainsi que l’Italie gère son patrimoine architectural fasciste par opportunisme. Contrairement à l’Allemagne où certains édifices emblématiques du fascisme seront discrètement réaffectés après la guerre, la Péninsule va conserver leurs fonctions. C’est dans le quartier EUR que les Jeux olympiques de 1960 se dérouleront et que des colonies de vacances y seront organisées pour les petits Italiens jusqu’en 1965. Tout comme des stations balnéaires entières fondées sous la dictature, comme Latina ou Sabaudia, continueront de se déployer dans une croissance urbaine désordonnée. « Lorsque, en 2015, la présidente de la Chambre des députés, Laura Boldrini, a proposé d’effacer le nom « Mussolini » du monolithe du stade olympique, on l’a accusée de vouloir défigurer un chef-d’œuvre », relate la journaliste Margherita Nasi dans Le Monde. L’Italie serait donc en paix avec ses démons, dans la mesure où, comme l’urbaniste vénitien Roberto D’Agostino le rappelle : « Il y a des réalisations faites pendant la période fasciste qui n’ont rien à voir avec le fascisme en tant qu’idéologie, si ce n’est que le fascisme dans le domaine des réalisations urbaines et architecturales a fait sienne sa continuité avec la tradition culturelle italienne et l’élaboration novatrice et internationaliste du rationalisme. Les produits, ou du moins les meilleurs produits, de cet événement historique sont donc devenus partie intégrante de notre patrimoine culturel et ne peuvent certainement pas être confondus avec la persistance de symboles fascistes, comme le serait le titre d’une rue baptisée au nom du maréchal Pétain. »

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