Un escalier mécanique est situé entre la façade est du bâtiment et les galeries.
x
Un escalier mécanique est situé entre la façade est du bâtiment et les galeries. © Alan Karchmer / NMAAHC
N° 129 - Été 2019

David Adjaye et le National Museum of African American History and Culture

L'architecte anglais d'origine ghanéenne David Adjaye signe un nouveau musée dédié aux américains d'origine africaine, au cœur de la capitale des États-Unis.

Portrait de Sir David Adjaye
x
© Ed Reeve / Adjaye Associates
Portrait de Sir David Adjaye

David Adjaye fait figure d’exception dans le monde de l’architecture contemporaine. Né en 1966 à Dar es Salaam (Tanzanie), fils d’un diplomate ghanéen, il fait ses études d’architecture au Royal College of Art (Londres, 1993). Mais avant cette date, il avait acquis une certaine expérience du monde. Avec sa famille, avant l’âge de 11 ans, David Adjaye avait vécu à Dar es Salaam, Kampala, Nairobi, Le Caire, Beyrouth et Accra. Le goût pour le voyage qu’il a acquis très jeune lui est resté, lui qui a passé presque une année sur ses trois ans au Royal College… au Japon, où il a longuement étudié la Villa impériale de Katsura, ou encore les œuvres des architectes japonais alors en vogue – Tadao Ando, Toyo Ito, et Yoshio Taniguchi.

Le jeune Adjaye a retenu l’utilisation soigneuse du béton par Tadao Ando. « Pour Le Corbusier entre autres, dit-il, le béton était un matériau rugueux et brutal. Voilà Ando qui arrive et en fait un matériau de construction aussi lisse que la soie, un nouveau marbre. » Souvent, le parcours d’un jeune architecte offre un aperçu de son avenir, et dans le cas de David Adjaye, sa présence, avant même l’obtention de son master à Londres, dans les équipes de David Chipperfi eld et Eduardo Souto de Moura, en dit long sur les raisons de son arrivée rapide dans la sphère des grands architectes. Avant même la création de sa propre agence à Londres en 2000, David Adjaye avait signé la maison d’un de ses très bons amis, le peintre anglais d’origine nigériane Chris Ofili (Londres, 1999). Adjaye et Ofili avaient certes en commun d’être citoyens anglais d’origine africaine, tous deux diplômés du Royal College of Art, mais ils ont eu aussi très tôt le vent en poupe. Lauréat 1998 du prestigieux Turner Prize, Chris Ofili demeure l’un des artistes anglais les plus reconnus. Quant à David Adjaye, c’est trois années plus tard qu’il termina une deuxième maison pour des « stars » de l’art contemporain – celle de Tim Noble et Sue Webster (Londres, 2002). La « Dirty House », ainsi nommée parce qu’elle est recouverte d’une peinture rugueuse au bitume, apparaît dans les publications du monde entier, et David Adjaye commence déjà à être connu dans les cercles architecturaux au-delà de l’Angleterre.

La muséographie est l'oeuvre de la société new-yorkaise Ralph Appelbaum Associates (RAA). Douze galeries retracent l'histoire, les communautés et la culture des Afro-Américains.
x
© Alan Karchmer / NMAAHC
La muséographie est l'oeuvre de la société new-yorkaise Ralh Appelbaum Associates (RAAA). Douze galeries retracent l'histoire, les communautés et la culture des Afro-Américains.

La culture, au-delà des questions de race

David Adjaye passe très vite de ces maisons qui ont fait sa réputation à l’échelle plus grande de l’architecture publique. En 2005, il inaugure le Centre Nobel de la Paix (Oslo), et l’année suivante, le Bernie Grant Performing Arts Centre (Londres, 2006). Vainqueur d’un concours en 2002, David Adjaye explique, et ses termes sont repris ici, que dans le bâtiment d’Oslo il a opté pour une approche « cinématographique » où les différents éléments de l’architecture se rapprochent davantage de l’art des installations qu’a une logique « XIXe siècle ». « Je cherchais une séquence où les choses sembleraient se heurter par leur proximité », dit-il. Le Centre Bernie Grant, qui porte le nom du premier membre noir du parlement anglais, né dans les Caraïbes, est situé dans Tottenham à Londres, un quartier multiculturel du nord de la ville. Une certaine dureté, sans doute en bon rapport avec la ville, habite ce centre, auquel le designer Morag Myerscough a ajouté des touches de couleur dans l’aménagement intérieur. Un autre bâtiment dédié aux arts, pour les organisations inIVA et Autographe ABP à Rivington Place (Londres, 2007), fut le premier bâtiment public dédié à l’art créé à Londres depuis 1968 (Hayward Gallery).

Sévère et sombre, la présence de cette structure relativement massive dans le quartier de Shoreditch rend hommage à l’activiste et théoricien anglais d’origine jamaïquaine Stuart Hall (1932-2014). Par goût mais aussi parce que son nom est désormais associé à de tels projets, David Adjaye revient ici sur le terrain jusqu’alors miné des relations entre les races en Angleterre.

Cette série de réalisations dédiées à la culture trouve en quelque sorte son apogée avec le Musée d’art contemporain de Denver (MCA, Colorado, 2007), son premier bâtiment aux USA. Certifié « Gold » par LEED (Leadership in Energy and Environment Design), le MCA est davantage une « kunsthalle » qu’un musée, car l’institution n’a pas de collection permanente. Avec une consommation d’énergie 40 % en dessous des structures existantes comparables, le MCA fait figure de précurseur sur le plan de l’écologie. L’extérieur de ce musée est revêtu de verre gris, qui évoque, selon son directeur, Cydney Payton, du « lait noir ».

Les galeries dédiées à l'histoire sont en sous-sol, alors que le présent est évoqué en haut du bâtiment.
© Alan Karchmer / NMAAHC
1 / 2
Les galeries dédiées à l'histoire sont en sous-sol, alors que le présent est évoqué en haut du bâtiment.
© Alan Karchmer / NMAAHC
2 / 2

La réputation internationale de l’architecte a pris une autre dimension avec la réalisation du Centre Nobel de la Paix (Oslo, 2005). Situé dans l’ancienne gare de Vestbanen, ce projet met l’accent sur une série d’installations qui se déploient autour du thème du Prix Nobel de la Paix, avec, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, une nouvelle canopée, et dans le Café de la Paix, une œuvre murale de Chris Ofili. Mais dans l’ensemble, cet architecte à peine âgé de 50 ans a déjà rejoint le cercle fermé des « starchitectes » – les architectes de réputation mondiale. Le point commun entre ses réalisations est certainement sa capacité à mélanger l’utile et l’original. Il dit vouloir construire pour « Répondre à un besoin ». « Une grande architecture, dit-il, est une invention, une création qui répond à un besoin. »

Un projet symbolique

En partie parce qu’il occupe le dernier site disponible sur le Mall à Washington D.C., le cœur du fameux plan de la capitale américaine dessiné en 1791 par le Major Pierre-Charles L’Enfant, le nouveau Smithsonian National Museum of African American History and Culture (NMAAHC) doit être considéré comme la réalisation la plus importante de David Adjaye. Inauguré par le président Obama le 24 septembre 2016, le NMAAHC a reçu presque 2,5 millions de visiteurs lors de sa première année d’activité. D’une superficie de plus de 39 000 mètres carrés, le bâtiment a coûté la bagatelle de 540 millions de dollars, dont la moitié environ financée par le gouvernement des États-Unis, et le reste par le Smithsonian et des dons privés. La structure est pour l’essentiel une boîte en acier et en verre. Le tout est revêtu de 3 600 panneaux ajourés en aluminium, enduits de bronze. En réalité, l’architecte souhaitait faire fabriquer ces panneaux en bronze. Il explique que cette solution n’a pas été retenue, car le Smithsonian exigeait une garantie de cinquante ans sur le bâtiment, et en raison du poids du bronze, personne ne voulait garantir sur une aussi longue période la solidité des fixations d’où le choix final de l’aluminium (10 à 20 fois moins lourd) couleur bronze. Il faut souligner, même sur le plan symbolique, que ce choix tranche visiblement avec le marbre blanc qui domine les monuments et les autres bâtiments du Mall.

L’inspiration pour le dessin des panneaux provient des travaux décoratifs en ferronnerie d’anciens esclaves à Charleston et à la Nouvelle-Orléans après la Guerre civile (1861-65). Des varia-tions de la densité des ajours créent des éclairages changeants à l’intérieur du musée selon la façade concernée. À partir du sol, le bâtiment trapézoïdal se déploie sur trois niveaux, dont les formes sont inspirées d’une colonne d’un temple yoruba sculptée par l’artiste Olowe d’Ise (1873-1938). Cette colonne représente une divinité avec une triple couronne. « Quelle était l’architecture de l’Afrique au moment où les Africains étaient envoyés en Amérique ? » demande David Adjaye. « Le plus grand empire de l’époque était celui des Yorubas au Nigeria et au Bénin. Ils avaient parmi eux les meilleurs artisans, ils savaient créer d’incroyables sculptures en terre cuite et en bronze et aussi de très beaux temples. Ces temples avaient des colonnes sculptées en bois et une représentation de la triple couronne des divinités, qui est probablement le motif architectural le plus connu dans la région au XVe, XVIe et XVIIe siècles. Alors, je me suis dit : « Pourquoi ne pas commencer par là » ? Encore plus directement, il dit : « J’invente l’image d’une idée classique de l’Amérique africaine, une sorte de racine pour l’avenir ».

Une migration vers la lumière

Le nouveau musée offre intentionnellement des vues des monuments du Mall. Ainsi, une fenêtre en angle encadre le Washington Monument, un geste vis-à-vis du site, mais aussi un clin d’œil au Musée Whitney de New York par Marcel Breuer (1966). La structure de Breuer sur Madison Avenue porte aussi d’autres ressemblances avec le nouveau musée de Washington. À l’époque de son inauguration, un critique a traité ce monument brutaliste de « ziggourat babylonienne inversée », une idée qui pourrait aussi venir à l’esprit pour ce qui concerne la forme, certes plus légère du NMAAHC.

En haut, cette fontaine circulaire, en forme de
x
© Alan Karchmer / NMAAHC
En haut, cette fontaine circulaire, en forme de "halo", est située dans la "Cour contemplative".

L’idée d’un musée consacré aux esclaves et aux Américains d’origine africaine remonte à des réunions des vétérans afro-américains de la Guerre civile à Washington en 1915. En 1929, le président Herbert Hoover a même lancé le projet, pas soutenu à l’époque par le Congrès des États-Unis. De nombreux autres efforts dans le même sens n’ont pas abouti jusqu’à l’initiative plus récente du parlementaire John Lewis. Le National Museum of African American History and Culture Act fut ainsi approuvé par le Congrès et signé par le président George W. Bush en 2003. David Adjaye, associé au Freelon Group – Perkins + Will, Davis Brody Bond et SmithGroupJJR a été choisi pour construire le musée en 2009 à l’issue d’un concours où il y avait parmi les autres sélectionnés de dernière phase Pei Cobb Freed, Diller Scofi dio + Renfro, Antoine Predock, Foster and Partners, et Moshe Safdie. Le nombre d’intervenants dans l’équipe Adjaye souligne l’importance du projet, mais le dessin demeure essentiellement le sien.

David Adjaye insiste sur l’aspect « classique » du musée, afin de mieux éclairer ce qui est manifestement un effort pour créer un lien entre le passé et l’avenir, qui plus est, dans le domaine jusque-là volontairement négligé de la discrimination raciale. Il dit : « Le bâtiment est classique dans son inspiration avec une base et un chapiteau, mais d’un autre côté ce n’est pas classique du tout. Sur le plan des matériaux et des circulations, c’est une structure très contemporaine. On voulait un bâtiment qui ne soit pas seulement contextuel, mais qui soit aussi axé sur l’expérience et la consommation de l’information dans le musée. Je pense à ce bâtiment en trois parties distinctes. Il y a les galeries historiques qui forment une sorte de crypte, un espace souterrain. La deuxième partie concerne la migration depuis le sud vers les grandes villes et les prémices des classes professionnelles. Je voulais que le voyage depuis cette crypte et vers la couronne soit en rapport direct avec l’histoire, une sorte de processus migratoire vers la lumière. Et puis, vous allez vers le niveau le plus haut. J’appelle cet espace «Now», donc ça concerne les arts. C’est donc une structure tripartite et en symbiose avec les trois niveaux de la couronne. C’est un lien symbolique qui se dessine entre la forme et le contenu du musée ».1

L'exposition permanente
x
© Alan Karchmer / NMAAHC
L'exposition permanente "Visual Art and the American Experience" met en avant le rôle des artistes américains d'origine africaine.

La visite du musée commence donc par les sous-sols et monte, dans un ordre chronologique, vers le haut de la structure, symbolisant chemin des Afro-américains depuis l’esclavage et l’in-justice jusqu’au présent. Trois mille objets qui font partie d’une collection qui en compte 40 000 sont exposés dans le musée. L’architecte a expliqué au New York Times.

C’est le projet clé de ma carrière, dit David Adjaye. « J’ai commencé avec des bibliothèques et d’autres bâtiments qui s’efforcent de communiquer des idées sur notre façon de faire face au monde actuel. Je n’aurais jamais osé imaginer que je construirais un jour sur le Mall à Washington. À bien des égards, c’est l’espace public le plus important du monde, mais je pense que je suis quelque part programmé pour comprendre ce bâtiment. J’ai une vraie expérience de l’histoire africaine et j’ai appris qu’il est presque impossible de comprendre l’histoire de l’Amérique sans saisir l’importance de l’esclavage et de la Guerre civile. Ce bâtiment, arrivant sur le Mall d’une façon que la plupart des gens n’auraient jamais pu imaginer, est la preuve que l’Amérique, même avec toutes ses difficultés, est surprenante par sa capacité à affronter ses problèmes traumatiques et à chercher des solutions. Le mouvement américain pour les droits civiques fut l’élément déclencheur de l’avancée vers l’indépendance en Afrique. J’estime que ce bâtiment peut servir de modèle pour l’Afrique par rapport à la complexité de l’histoire. Certaines choses arrivent quand le moment est venu, même s’il nous semble qu’elles ont pris du retard. » 2

L'auditorium de 370 places s'appelle le Théâtre Opra Winfrey, du nom de la personnalité télévisuelle qui a donné $13 millions au musée (Fischer Dachs Associates).
© Alan Karchmer / NMAAHC
1 / 4
Une vue de la cérémonie d'inauguration le 24 septembre 2016, où le président Barack Obama a fait un discours.
© Alan Karchmer / NMAAHC
2 / 4
Le revêtement extérieur en panneaux ajourés en alimunium enduits de bronze filtre la lumière du jour et crée un jeu complexe d'ombres à l'intérieur.
© Alan Karchmer / NMAAHC
3 / 4
Depuis le musée, une vue vers le sud-est à travers le Mall, avec le capitol au centre et le célèbre Castle du Smithsonian Institution visible à droite.
© Alan Karchmer / NMAAHC
4 / 4

L’Afrique, monde nouveau de l’architecture

L’engagement de David Adjaye vis-à-vis de l’Afrique continue à prendre forme. Entre 2000 et 2010, il a entrepris des visites de chacun des 54 pays africains « postcoloniaux ». Fasciné par l’architecture de ces pays, il a pris des photos lors de chaque visite et en a fait un livre sous le titre Adjaye Africa Architecture ainsi qu’une exposition au Design Museum de Londres (Urban Africa, 2010). En 2015, il a inauguré l’Alara Concept Store à Lagos, une grande structure rectangulaire en béton haute de 9 mètres et ornée de motifs tribaux. Il travaille actuellement sur un bâtiment pour la Fondation Sylvia Bongo Ondimba à Libreville, et le Cape Coast Slavery Museum au Ghana, où le Cape Coast Castle fut l’un des points de départ des esclaves africains vers l’Amérique. Avec le National Museum of African American History and Culture, David Adjaye prend place parmi les architectes les plus influents du moment. À cet emplacement et pour cette utilisation, le NMAAHC restera sans doute bien au-delà de la garantie de 50 ans exigée par le client. Aussi, un peu comme Zaha Hadid avant lui, Adjaye, de par ses origines et ses engagements, brise un peu plus le monopole des architectes mâles d’origine européenne qui ont si longtemps dominé la scène contemporaine. Son engagement vis-à-vis de l’Afrique et de ses diasporas est emblématique d’une période nouvelle, où la créativité, reconnue en tant que telle n’est pas du seul ressort des hommes blancs. Surprenants, faisant souvent appel à des matériaux inattendus, jouant souvent sur un mélange complexe d’opacité et de transparence, mais sans style prédéterminé, les bâtiments de David Adjaye sont désormais bien acceptés au cœur de l’architecture contemporaine.

Footnotes

Rubriques
Art & Architecture

Continuer votre lecture