N° 150 - Été 2026

Verner Panton, le design joyeux

Le Vitra Design Museum rend hommage au designer danois, qui vécut longtemps dans la région de Bâle, et aurait eu 100  ans cette année. Et dont les créations pop et ludiques ont surtout mis en avant l’influence positive de la couleur sur l’environnement intérieur.

Simple, fonctionnel, chaleureux, domestiquement stylé, mais discret : voilà ce qui fait la renommée du design scandinave depuis les années 50. Sans oublier l’utilisation systématique du bois, dans une région recouverte de forêts. Sa réputation internationale repose, encore aujourd’hui, sur des figures emblématiques. Arne Jacobsen, Hans J. Wegner, Børge Mogensen, Bruno Mathsson ou Alvar Aalto, qui, tous, malgré leurs différences, vont porter haut cette confiance dans les matériaux naturels, la lisibilité de la construction et une élégance du mobilier sans emphase, quoique mâtinée d’une certaine rigueur.

« Flying chairs ».
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(Keystone/Getty Images)
Verner Panton (à droite) en 1963, couché dans l’une de ses « Flying chairs », ces fauteuils suspendus créés pour permettre de faire le ménage sans être gêné par les pieds du mobilier.

SUSCITER L’IMAGINAIRE

C’est dans ce contexte que débarque une météorite qui va faire des matériaux synthétiques et de la couleur sa marque de fabrique. Au point d’incarner le design pop et sexy des années 60. Né en 1926 à Gamtofte, sur l’île danoise de Fionie, formé à l’Académie royale des beaux-arts de Copenhague, Verner Panton, dont on fête cette année le centenaire de la naissance, commence sa carrière chez Arne Jacobsen. Il reste deux ans, entre 1950 et 1952, dans l’atelier de l’architecte avec qui il participe notamment au développement de la chaise Ant.

Si Jacobsen travaille dans la mesure, la sobriété et l’ajustement, Panton privilégie la sensualité et le débordement contrôlé. La modernité nordique affecte une forme d’ascétisme. Celle de Panton se veut davantage évocatrice et voluptueuse. Pour le designer, l’objet n’a plus seulement pour mission de servir, il doit aussi produire un effet, modifier une perception et susciter l’imaginaire.

Ses premières créations majeures disent déjà cette volonté de marquer sa différence. En 1958, il dessine la Cone Chair pour meubler la maison de vacances de son père. Rapidement, il en propose une version en forme de cœur, produite pour le restaurant Kom Igen (« reviens » en danois) de Copenhague, qui devient immédiatement la star des magazines de décoration. Pièce géométrique et sculpturale, elle s’affranchit de sa logique d’usage. Alors oui, certes, cela reste un fauteuil, mais c’est peut-être aussi une œuvre d’art.

« Cone Chair ».
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(DR)
La version en forme de cœur de la « Cone Chair » dessinée en 1958.

Cette orientation vigoureusement pop trouve son accomplissement avec la Panton Chair, conçue à la fin des années 50 et mise en production en série en 1967 par l’éditeur suisse Vitra, qui conserve à ce jour l’une des plus importantes collections Verner Panton du monde. Première chaise fabriquée selon le procédé de moulage par injection de mousse polyuréthane, son porte-à-faux donne un coup de jeune à la chaise en bois Zig Zag de Gerrit Rietveld de 1934. Plus qu’une prouesse technique, elle incarne la vie moderne d’une époque qui rêve de nouveaux matériaux, d’un habitat plus libre, d’une relation moins conventionnelle entre le corps et l’objet.

Une vision que Verner Panton partage avec une nouvelle génération de designers italiens, eux aussi issus d’une tradition de créateurs géniaux – Gio Ponti, Franco Albini, Giacomo et Achille Castiglioni, Piero Portaluppi – avec laquelle ils cherchent la rupture. Comme Joe Colombo, qui imagine des environnements modulaires, des unités multifonctionnelles, des scénarios domestiques transformés par la technologie. Le futur y prend souvent la forme d’un système rationnel, flexible, presque programmatique. Tandis que chez Panton, il devient plus organique, plus hédoniste et émotionnel. L’Italien conçoit des dispositifs ; le Danois invente des climats.

« Panton Chair ».
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(DR)
La fameuse « Panton Chair » de 1967, première chaise à être moulée par injection de mousse polyuréthane.

Le design italien des années 60 et 70, de Joe Colombo à Gaetano Pesce, jusqu’aux groupes radicaux Superstudio ou Archizoom, développe un rapport polémique face au modernisme. Une volonté de critiquer, à travers la production de formes et d’espaces, la société de consommation, les conventions bourgeoises et le bon goût fonctionnel que Panton aborde parfois, mais de manière marginale. Lui, laisse l’idéologie à ses confrères transalpins. Son utopie passe d’abord par les sens, notamment visuel, et la couleur.

NOUVELLES POSITIONS

On aurait tort de résumer cette exubérance à une simple fantaisie. La couleur n’est ni un supplément décoratif ni un effet de mode. Elle est un principe structurant. « Le choix des couleurs ne devrait pas être un pari. Il devrait être une décision consciente. Les couleurs ont un sens et une fonction », explique celui pour qui la couleur agit sur l’espace, la lumière, l’état intérieur de celui qui habite ou traverse un lieu. Panton réhabilite la dimension psychologique de l’environnement abandonnée par les modernes au profit du décor.

Cette logique trouve son point culminant dans les environnements Visiona, réalisés pour l’entreprise Bayer à la fin des années  60, et plus particulièrement dans Visiona II en 1970. Sur un bateau d’exposition amarré à Cologne pendant le Salon du meuble, Panton conçoit une suite d’espaces où murs, sols, plafonds, mobilier, textiles et lumière participent d’un même continuum. Le visiteur n’y découvre pas une collection d’objets, mais un univers de mobilier aux formes molles où le visiteur adopte de nouvelles positions, davantage horizontales que verticales.

« Visiona II ».
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(Verner Panton Design AG)
« Visiona II ». En 1970, Verner Panton présente un environnement où le mobilier constitue une sorte de paysage apaisant qui pousse les visiteurs à adopter de nouvelles positions.

Avec Visiona, Panton substitue à la conception traditionnelle de l’intérieur, qui additionne des meubles, des fonctions et des zones distinctes, une pensée immersive. L’espace devient paysage. Les assises ressemblent parfois à des formations organiques ; la lumière colore l’air ; les textiles enveloppent. On a souvent retenu le caractère psychédélique de ces installations. Leur véritable radicalité tient à autre chose dans l’idée que le design ne consiste plus à disposer des objets dans une pièce, mais à proposer une expérience. L’une des dernières productions du Danois – disparu en 1998 –, qui vécut longtemps à Bâle, sera la chaise Vibert produite à 4’000 exemplaires et distribuée par IKEA en 1994 : quatre planches de couleurs vives qui s’assemblent comme par magie et rappellent le design joyeux du courant Memphis.

Longtemps, Verner Panton a incarné un excès daté : trop de plastique, trop de rouge, trop de violet, trop  de courbes, trop de futur naïf. À l’heure où le minimalisme globalisé a produit ses propres stéréotypes et les réseaux sociaux débordent d’idées décoratives pour conjurer le malaise de notre époque, son œuvre revient dans l’actualité. Elle rappelle le rapport essentiel que chacun entretient avec son intérieur et son importance dans l’équilibre personnel. Comme le prouve le succès de Flowerpot, lampe super ludique lancée en 1968, et désormais disponible dans toutes les couleurs et dans toutes les configurations, de la suspension géante à la petite veilleuse sans fil. Ou encore celui de son luminaire Panthella, lui aussi de retour en production ces dernières années.

« Flowerpot ».
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(DR)
La suspension « Flowerpot » sortie en 1968 et désormais déclinée dans toutes les configurations.

FIGURE CHARNIÈRE

Cent ans après sa naissance, Verner Panton apparaît comme une figure charnière du design européen. Trop danois pour être purement absorbé par le récit du radicalisme international, trop indiscipliné pour demeurer dans le cadre rassurant du design scandinave, trop inventeur d’espaces pour n’être qu’un dessinateur de meubles, il aura déplacé la modernité sur un terrain que beaucoup de ses contemporains n’avaient exploré qu’en partie : celui de la sensation. Sa véritable audace est peut-être là. Avoir compris que l’avenir du design ne se jouerait pas seulement dans la rationalité des formes, mais dans la mise en scène des perceptions. Avoir substitué à la morale de l’objet juste une poétique de l’environnement total. Et avoir montré, sans renoncer à la rigueur, qu’un intérieur pouvait être non seulement habitable, mais aussi euphorisant.

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