N° 135 - Été 2021

« La cancel culture est avant tout une culture de la censure »

Emmanuel Pierrat est auteur, collectionneur et avocat à Paris. Passionné par les questions de liberté d’expression, il consacre son prochain livre à la « cancel culture » et à son impact dans la société.

#135 – Dossier – Emmanuel Pierrat.
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© Joël Saget / AFP
Emmanuel Pierrat, auteur, collectionneur et avocat à Paris.

Disney qui décide de limiter l’accès de certains de ses dessins animés pour des raisons morales, les livres pour enfant du Dr Seuss qu’on retire des librairies…

Est-ce que pour vous la cancel culture va trop loin ? Évidemment qu’elle va trop loin. Sur le papier, la cause est juste, il s’agit de lutter contre les inégalités et pour une plus grande diversité, mais ce sont les moyens utilisés qui sont délirants. En fait, ils produisent l’effet inverse. À l’arrivée, on cloisonne la culture race par race, genre par genre, origine par origine plutôt que de la rendre universelle. Pour moi le terme cancel culture porte le mot culture de façon très usurpée. Il définit moins la culture de l’annulation que la culture de la censure. Ce qui m’inquiète, c’est que certaines personnes acceptent cette censure même si elles ne l’approuvent pas. Pourquoi ?

Parce qu’il est très difficile de s’opposer à un rouleau compresseur qui vous dit que vous représentez la culture dominante qui se veut supérieure et vous juge immédiatement en tant que colon, mâle, blanc et occidental si vous pensez autrement. À partir de là, tout est récusé, tout argument qui vient du bon sens et de la rationalité est automatiquement taxé de domination masculine, raciale ou de tout ce que vous voulez.

#135 – Dossier – Louis-Ferdinand Céline en 1932.
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© Gallica
Louis-Ferdinand Céline en 1932. L’auteur de « Voyage au bout de la nuit » était ouvertement antisémite.

En France, on n’annule pas Céline, dont certains livres sont ouvertement antisémites, mais on annule Gabriel Matzneff dont vous êtes l’avocat, et dont les écrits sont très explicites quant à son comportement sexuel. Existe-t-il des degrés dans la cancel culture ?

Je pense que, au sujet de Céline, la situation a changé… dans le mauvais sens. Il était l’exemple type sur lequel on pouvait considérer qu’il y avait deux poids, deux mesures dans l’oeuvre. Il y a une nette séparation entre Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit d’un côté et ses trois pamphlets antisémites de l’autre. Il n’existe aucun texte entre les grands romans et ces délires abominables. C’est donc assez facile de circonscrire la tumeur. Mais il y a beaucoup d’auteurs chez qui c’est plus compliqué, plus complexe. Pour autant, Céline est aujourd’hui rattrapé. Gallimard voulait republier les pamphlets en les augmentant d’analyses critiques pour comprendre l’histoire et d’une préface de Pierre Assouline, qui est un auteur insoupçonnable et intellectuellement solidement charpenté. Cela ne sera pas possible face à la polémique. Même si Céline figure toujours dans la Pléiade, il sera de plus en plus difficile à l’avenir de célébrer son oeuvre non critiquable. Il sera peu à peu gagné par cette confusion entre l’homme qu’il a été, l’homme de trois livres épouvantables, et le reste de son oeuvre.

#135 – Dossier – « Les aventures d’Huckleberry Finn »
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© DR
Écrites par Mark Twain, « Les aventures d’Huckleberry Finn » disparaissent des bibliothèques de certaines écoles américaines.
#135 – Dossier – Mark Twain.
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© DR
Écrites par Mark Twain, « Les aventures d’Huckleberry Finn » disparaissent des bibliothèques de certaines écoles américaines.

Cela veut-il dire qu’on ne peut pas distinguer l’auteur de son oeuvre ?

Il faudrait. Mais c’est un exercice que nos contemporains n’arrivent pas à faire. Parce qu’on ne parle pas de critère juridique, mais de comportement moral au sens large. Ce qui inclut le racisme, le sexisme et l’antisémitisme qui sont punissables par la loi, mais aussi des questions telles que : est-ce qu’on s’est bien comporté dans sa vie ? Est-ce qu’on a été un voleur, une canaille, un type sympathique ou un machiste ? Ce qui ne relève plus de la légalité. Si on entre sur ce terrain, alors, d’après moi, aucun créateur ne tient la route. Beaucoup, parmi les peintres, les écrivains et les sculpteurs ont leur petite part d’ombre. Je ne connais pas beaucoup de biographies de grands auteurs, homme ou femme, dans lesquelles n’apparaît pas à un moment une petite page vacharde sur sa vie privée, ses amours ou ses convictions politiques. Si on ne sépare pas l’auteur de l’oeuvre, on peut vider toutes les bibliothèques, ne pas rouvrir les cinémas et tout jeter… où à peu de choses près !

Aux États-Unis, on considère que la cancel culture vient de la gauche radicale. Est-ce que c’est aussi le cas en Europe ?

Oui, c’est aussi beaucoup le fait de la gauche radicale. Elle est passée de l’université à l’enseignement, puis aux journalistes et sur certains réseaux sociaux où elle est devenue majoritaire. Elle a ensuite entraîné de façon générale une presse qui n’est pas celle de la gauche radicale, mais dans laquelle il existe un conflit générationnel. Je le vois dans le cadre du quotidien Le Monde. Il y a quelque temps, le journal s’est excusé d’avoir publié un dessin sur l’inceste du dessinateur Xavier Gorce. L’un des rédacteurs en chef m’a raconté le clivage générationnel qu’a suscité cette affaire au sein de la rédaction. Les plus de 45-50 ans ont trouvé scandaleux que Le Monde s’excuse publiquement tandis que les plus jeunes trouvaient cela normal, voire indispensable. Et Gorce a fini par démissionner.

On a l’impression que les jeunes sont plus réactifs et plus concernés face à ces questions de cancel culture.

C’est le cas, même si quelques anciens théorisent et soufflent sur les braises, notamment dans les universités américaines, où les plus âgés donnent le la. En France, ce clivage générationnel s’observe dans les sondages qui s’intéressent à la sensibilité des plus jeunes sur la laïcité, la religion et la place qu’elle prend dans l’espace public. À ce sujet, je constate un décalage très fort entre moi qui ai 52 ans et des gens qui en ont 20, voire 15.

#135 – Dossier – L’acteur Gregory Peck et l’écrivaine Harper Lee en 1962.
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© DR
L’acteur Gregory Peck et l’écrivaine Harper Lee en 1962 sur le tournage de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Le roman est aujourd’hui accusé d’être raciste.

Comment l’expliquer ?

À cause d’une perte de repères dans l’histoire de ce que sont les valeurs, la transmission et la formation de nos démocraties. Beaucoup de choses ont été oubliées, balayées au nom du vivre-ensemble. Ne rien dire, ne rien publier de problématique, j’entends par là rien qui fasse réfléchir, est la meilleure façon de ne heurter personne. Il ne faut surtout pas aborder la religion, par exemple, qui est un sujet qui dérange. Ce qui est aussi une manière d’éradiquer le présent. Cette perte des bases de la culture fait que nous relisons les oeuvres du passé avec des lunettes contemporaines, sans plus aucune mise en perspective. C’est frappant dans le cas des statues qu’on veut déboulonner, mais aussi dans la relecture de certains classiques. Aux États-Unis, des bibliothèques et des écoles ont retiré de leurs rayons Les Aventures d’Huckleberry Finn de Mark Twain et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee qui est un roman magnifique et terrible sur la lutte raciale dans une petite ville de l’Alabama. Alors oui, les personnages y tiennent des propos racistes, de la même manière que les esclavagistes chez Mark Twain parlent comme des esclavagistes. Ces discours sont désormais inaudibles dans la majorité des États américains parce que les enfants et leurs enseignants sont incapables de comprendre que ces livres reflètent l’époque où les Blancs utilisaient le mot Nègre. Au lieu d’amener à une pédagogie critique et intelligente de ce qu’a été et est le racisme, on arrive à une pédagogie contre les auteurs. Ce glissement très rapide m’effraie.

Avez-vous l’impression que cette génération s’est moralisée ?

Je la trouve non seulement très morale, mais aussi très rigide. J’ai deux filles, dont l’une est adolescente. Je suis fasciné par le discours qu’elle tient ou par la pudibonderie dont elle est capable en ayant été éduquée par des parents, je pense, ouverts non pas à tout et à n’importe quoi, mais au moins à la liberté en général et au droit de disposer de son propre corps, qui sont quand même des progrès fondamentaux au XXIe siècle.

#135 – Dossier – Les caricatures publiées par «Charlie Hebdo».
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© DR
En 2015, les caricatures publiées par «Charlie Hebdo» déclanchaient une vague d’attentats.

À quoi est due, selon vous, cette crispation ?

Je suis né en 1968. Notre génération a peut-être été défaillante. Je pense que l’école l’est un peu aussi. En fait, c’est dû à un ensemble de choses, à un climat ambiant. Ni vous, ni moi, ni les professeurs ne sommes malheureusement armés contre TikTok et tous les moyens actuels de transmission des idées. À partir du moment où la diffusion d’une pensée s’effectue en moins de trente secondes ou par un clip de deux minutes, on est forcément perdants. Nos discours qui sont longs, élaborés et nuancés, ne font pas le poids face à des messages qui sont marketés, qui fonctionnent à coup d’algorithmes et sont transmis par les 300 amies de ma fille sur Instagram. Je lutte contre les copines, la cour de récréation et les réseaux sociaux et ce n’est pas facile. Je le vois sur des questions très sensibles. On a eu des débats au sujet de Charlie Hebdo avec mes proches. Moi qui ai été l’avocat et l’ami du dessinateur Cabu, j’en arrive à avoir des discussions avec mes filles qui sont lunaires. Au point d’avoir l’impression de ne pas avoir éduqué les mêmes personnes en face de moi.

On accuse les réseaux sociaux d’enflammer les esprits, de prendre le rôle de tribunal expéditif et populaire. Qu’en pensez-vous, vous qui êtes un grand utilisateur de Twitter ?

L’emballement sur les réseaux sociaux est en effet redoutable. Et le plus redoutable de tous aujourd’hui c’est bien Twitter. C’est l’instrument de la réduction de la pensée en 280 signes. C’est la prime à l’invective et aux raccourcis intellectuels, à la phrase la plus scandaleuse et la plus choquante. C’est aussi la prime à écourter les oeuvres. À partir du moment où vous publiez un extrait de deux lignes seulement d’un auteur, il est très facile d’omettre une part qui servirait à la compréhension générale de son travail. Le problème des réseaux sociaux, et du téléphone portable en général, c’est que les utilisateurs de Twitter ne sont pas tous avertis. Vous leur mettez sous le nez des textes, des peintures, des extraits de films sans explications, sans cette éducation complexe qui s’apprend à l’école et qui permet de comprendre ce qu’est une oeuvre. Le problème, ce n’est pas d’être choqué par elle, c’est de savoir si elle vous porte vraiment atteinte, si elle préjudicie notre capacité à vivre ensemble, ce que je ne crois pas. Ceux qui attaquent notre possibilité de vivre ensemble sont ceux qui se servent des réseaux sociaux pour attiser la haine, pour susciter la controverse et la vindicte contre certains artistes.

APRÈS AVOIR ÉTÉ PRIVATISÉE PAR LES EXTRÉMISMES POLITIQUES ET RELIGIEUX, LA CENSURE EST DÉSORMAIS L’OEUVRE DE LA BIEN-PENSANCE.

Quelle serait la solution au-delà des efforts pédagogiques ? Réclamer un meilleur contrôle de la part des réseaux sociaux ? Mais se pose alors la question de la censure…

Le paradoxe, c’est que les réseaux sociaux sont à la fois les premiers à demander la censure des oeuvres et des auteurs en encourageant des hashtags comme « #balanceton… », et les premiers à ne supporter aucune censure. Le meilleur exemple étant le cas de Twitter qui a fermé le compte de Donald Trump du jour au lendemain. Ce qui était la pire des solutions. Car en réalité cela signifie que l’entreprise a laissé prospérer un discours de haine pendant des années, et puis d’un seul coup a décidé de lui couper le sifflet. On passe du déversoir en toute impunité à l’arrêt complet. Très sincèrement, je pense que la limitation intelligente à certaines choses ne serait pas totalement absurde, elle serait meilleure à prendre qu’une censure brutale. Je trouve en cela phénoménal que Twitter ne coopère toujours pas avec les justices européennes sur des problèmes vraiment fondamentaux, de haine raciale ou de délire antisémite, sexiste et homophobe qui sont d’une violence inouïe. Alors qu’il promeut des discours visant à éradiquer tels ou tels dessins animés ou les oeuvres de tel ou tel cinéaste. Combattre l’imbécilité sur Twitter est très difficile. En tant qu’utilisateur régulier je peux aussi me faire des reproches, mais quand je vois que les dirigeants de nos démocraties s’y expriment, je me dis que pour nous simples citoyens la bataille est loin d’être gagnée.

Vous avez été président du PEN Club français et êtes toujours président du Comité des écrivains pour la paix du PEN International dont la vocation est de « rassembler des écrivains de tous pays attachés aux valeurs de paix, de tolérance et de liberté dans lesquelles la création devient impossible ». Vu le climat actuel, avez-vous l’impression que cette liberté créative est en danger ?

Oui clairement. À l’origine, les membres du PEN Club se battaient contre les dictatures, contre la Birmanie d’aujourd’hui, contre des pays dans lesquels les gens sont manifestement arrêtés pour leurs opinions, leurs idées et leurs écrits. Désormais, il faut qu’ils soient doublement vigilants en étant très scrupuleux aussi sur ce qui se passe dans nos démocraties. Parce que le danger nous cerne. En regard de ce qui se passe en République populaire de Chine, en Arabie saoudite ou ailleurs, nous jouissons encore d’une immense liberté d’expression ici en Suisse ou en France. Nous appartenons à ces pays qui profitent de ce privilège qu’il faut absolument préserver. C’est pourquoi il faut être particulièrement attentif à toutes les encoches, à toutes les attaques qui se multiplient chaque jour contre lui. J’ai été très vigilant pendant de nombreuses années sur le nombre de nouvelles lois qui incitent à la censure autour de nous de la part de nos gouvernants pour lutter contre le tabac, l’alcool, en ne montrant plus aucune image de gens qui fument ou qui boivent. Aujourd’hui, ce ne sont plus tellement les lois, mais le comportement de nos concitoyens qui appelle à la censure des autres. Après avoir a été privatisée, il y a quelques années, par les extrémismes politiques et religieux, la censure est désormais l’oeuvre de la bien-pensance. La lutte contre la haine raciale, le sexisme, le machisme et l’homophobie deviennent ainsi aussi violents que sous le maccarthysme ou les Khmers rouges.

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