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Lorsque le patrimoine devient mondial

Si en Europe, la préservation du patrimoine est rarement une question, ailleurs dans le monde elle apparaît comme un nouveau défi. Entre initiatives propagandistes et authentiques prises de conscience, les projets de préservation des sites culturels en Afrique, en Chine et en Amérique latine se multiplient.

Nos voisins français ont bien des soucis. Quand ce n’est pas Notre-Dame de Paris qui brûle, c’est le Louvre qu’on cambriole. Dans un cas, la restauration de la prestigieuse cathédrale, loin d’être terminée malgré sa réouverture au public fin 2024, nécessitera encore 140 millions d’euros de dons, quand 840 ont déjà été perçus. Dans l’autre, il faudra prévoir des millions d’euros pour sécuriser le plus beau musée du monde.

RÉVEIL DE L’AFRIQUE

Dans les deux affaires, l’argent finira par être trouvé, et les moyens technologiques ne manquent pas. En France (54 biens inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, contre 13 pour la Suisse, 60 pour la Chine, 61 pour l’Italie), l’État gère une grande partie du patrimoine, tout comme en Suisse la Commission fédérale des monuments historiques. La CFMH a ainsi publié depuis 2001 de nombreux documents dont ses Principes pour la conservation du patrimoine culturel bâti en Suisse, qui dictent les règles du jeu. « Par leur présence concrète et leur diversité, les monuments historiques façonnent l’environnement aménagé et construit, précise la Commission fédérale. Leur entretien, leur réfection et leur transformation font partie de notre culture. Les monuments sont donc aussi une production contemporaine et des témoins de la société actuelle. »
Qu’en est-il ailleurs dans le monde quand les ressources financières, les conditions climatiques et géologiques diffèrent de celles que l’on connaît en Europe ? Quand la politique, les rapports de force s’en mêlent, comment gère-t-on le patrimoine ? L’Afrique compte ainsi 113 sites classés à l’UNESCO qui parle d’une « richesse extraordinaire de patrimoine naturel et culturel, comprenant des sites et lieux historiques époustouflants, des traditions vibrantes, des paysages iconiques, ainsi que des sites d’importance mondiale qui façonnent son identité et inspirent le monde. » Cependant, le continent fait face à de nombreux défis.

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Le Fundidora Park à Monterrey au Mexique. Ou comment un patrimoine sidérurgique est devenu un lieu hautement touristique.

À partir de 2022, l’agence des Nations Unies a aug- menté la représentation de l’Afrique sur la liste du patrimoine mondial et aidé à former la prochaine génération de professionnels du patrimoine. L’Éthiopie, le Congo, le Bénin et le Togo, Madagascar, la Tunisie et le Rwanda se sont portés candidats pour la protection de leurs trésors nationaux. Onze sites sont entrés sous la protection de l’UNESCO. Selon Souayibou Varissou, directeur général de l’African World Heritage Fund, un des principaux fonds chargés d’encourager une meilleure préservation du patrimoine africain, « la reconnaissance de la valeur universelle exceptionnelle de ces endroits est aussi un outil pour le développement et le tourisme durable. Il existe de nombreux exemples de sites l’inscription sur la liste du patrimoine mondial a généré plus de visites de touristes locaux et internationaux et a pu stimuler le développement d’infrastructures. »
Un tiers des sites naturels du patrimoine mondial est menacé de disparition en raison du réchauffement climatique. Mais aussi à cause des conflits qui frappent l’Afrique plus qu’ailleurs. Parce que l’argent demeure le nerf de la guerre, le Maroc, l’une des puissances montantes du continent, a été appelé à la rescousse. Fin 2022, le royaume et Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO, signaient un accord pour la protection du patrimoine africain. Le Maroc, histoire aussi de renforcer son influence, a proposé de mettre son expertise à la disposition d’autres pays d’Afrique, particulièrement dans le domaine du patrimoine mondial, de la lutte contre le trafic illicite des biens culturels et pour la promotion du rôle des musées en Afrique. No- tamment via l’envoi d’experts dans les pays bénéficiaires.

ACIÉRIE RECONVERTIE

Ailleurs, on a recourt aux financements privés pour sauvegar- der des lieux historiques qui, sans ces fonds, disparaîtraient. À Monterrey, ville de 1,1 million d’habitants située dans le nord-est du Mexique, la sidérurgie a longtemps fait la fierté des habitants. Le site abritait depuis le début du XXe siècle la première aciérie d’Amérique latine, produisant du métal brut pendant plus de huit décennies. En 1986, l’usine ferme. Deux ans plus tard, elle rouvre après avoir été transformée en lieu de tourisme et d’expositions. Des visites guidées expliquent le fonctionnement des machines et montrent comment le charbon et le minerai de fer se transformaient en acier. Fundidora Park est devenu un lieu de promenades avec des allées, des lacs artificiels, des pelouses au pied des hauts fourneaux, des cheminées et des halles d’usine restaurés. Les week-ends, le lieu, construit en 1900 par les Américains, est noir de monde. Classé site archéologique industriel en 2001, il a reçu un prix d’American Express pour soutenir les travaux de conservation de sa fonderie. Cette somme a également permis de financer une campagne de sensibilisation visant à préserver la place centrale du parc au sein de la communauté de Monterrey.

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Le Taj Lake Palace à Udaipur en Inde. Démis de leurs privilèges en 1971, les maharajas ont rapidement trouvé les moyens d’entretenir leurs somptueuses demeures en les transformant en établissements de luxe.

En Inde, on a compris depuis longtemps les bénéfices à tirer des splendides et extravagants palais des maharajas. En 1971, leurs privilèges ayant été abolis par le gouvernement, ces princes se sont retrouvés dans l’incapacité d’entretenir leur somptueuses demeures. Beaucoup ont ainsi été transformées en hôtels de luxe, offrant une expérience royale, avec des exemples célèbres comme le Rambagh Palace à Jaipur (Taj Rambagh Palace) et le Udaivilas à Udaipur (Taj Lake Palace), mais aussi des joyaux comme le Nimrana Fort Palace, le Samode Palace, ou le Raj Palace à Jaipur, où les hôtes vivent dans l’opulence d’antan, entre histoire et architecture spectaculaire.
Le Japon connaît d’autres problématiques. Ultramoderne, l’archipel a vu son patrimoine détruit, au fil des siècles, par des incendies ravageurs, des tsunamis, des tremblements de terre ou des guerres, notamment les bombardements américains de 1945. Vingt-cinq sites ont été inscrits sur la liste du patrimoine mondial. Auxquels s’ajoutent cinq biens du patrimoine naturel, dans le but de protéger des animaux, des plantes, des régions de forêts naturelles primaires de grande superficie, des formations géologiques et des minéraux. Pour Soizik Bechetoille-Kaczorowski, historienne, architecte et chercheuse à l’Institut français du Proche-Orient, « la conservation physique des objets architecturaux est passée, au début du XXe siècle, par l’usage d’une technologie occidentale visant à améliorer la longévité et à stabiliser la structure à préserver, écrit-elle dans la revue Pierre d’angle. Une deuxième vague de restaurations et de réparations, issue de la période de l’immédiat après-guerre, a inversé le mouvement et préconisé un retour à des pratiques de construction purement traditionnelles. »

MÉTHODES ARTISANALES

Depuis lors, les interventions proposent de suivre, si possible, des moyens coutumiers. Ainsi au Japon, le charpentier est un artisan hautement qualifié dont le rôle dépasse largement la seule construction des charpentes. Il a la responsabilité du chantier, de l’ossature en bois du bâtiment et de ses finitions, aussi bien sur le plan de la réalisation que de la conception. Il travaille en équipe avec les architectes et les ouvriers du bâtiment, comme lors de la reconstruction du temple Senso-ji, le plus vieux de Tokyo, dont le pavillon principal date seulement de 1958 après avoir été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale. Ou à Nagoya où le château, datant de 1609, mais grandement dégradé pendant la guerre, a été reconstruit en béton armé. Les citoyens souhaitaient que le symbole de la ville ne soit plus jamais démoli.

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La Pousada de São Tiago à Macao, une ancienne forteresse de 1629 devenue un hôtel cinq étoiles où s’arrêtent les joueurs de baccara.

La Chine voisine et rivale est aujourd’hui le deuxième pays par le nombre de sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial. Si Mao cherchait à se détacher du passé impérial du pays, Xi Jinping valorise les prestigieux vestiges et palais des dynasties Ming et Qing pour renforcer la fierté nationale. « Plus personne, même en Chine, ne croit en l’idée que le pays est toujours communiste, affirme Gilles Guiheux, professeur à l’Université Paris-Cité et membre de l’Institut universitaire de France. Le parti communiste est devenu un parti nationaliste. Il se présente comme celui susceptible de porter les intérêts de l’ensemble de la nation chinoise, et de contribuer à la renaissance de la Chine ›, pour citer Xi Jinping. Dans cette perspective, la refabrication et la célébration d’une histoire millénaire sont nécessaires. »
Lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin en 2008, on louait les grandes inventions de la Chine : la poudre, la soie, la Grande Muraille. Une histoire glorieuse dont les autorités chinoises prennent aujourd’hui soin pour des raisons de patrimoine, mais aussi politiques. Professeur à l’Institut Catholique de Paris et chercheur associé à l’IRIS, Emmanuel Lincot ajoute que « hiérar- chiser et sélectionner les mémoires et le patrimoine des époques impériales renvoie à l’ère glorieuse des Routes de la soie, qui permet à la Chine de se présenter comme une civilisation ouverte sur le reste du monde. »

FIÈVRE DU JEU

Le réseau de routes du corridor de Chang’an-Tian-shan fait justement partie des sites classés dont les Chinois se sont récemment préoccupés face à leur dégradation due à l’urbanisation, l’impact des activités touristiques et le développement des infrastructures de transport. Même la fameuse Grande Muraille est fragilisée, elle aussi, par le tourisme de masse, des projets de grands travaux tels que le train à grande vitesse reliant Pékin et Zhangjiakou, et même des effondrements partiels. À Macao, rendu par le Portugal à la Chine en 1999 après plus de 400 ans de domination coloniale, Pékin n’a pas perdu de temps pour remodeler la ville. Elle a rénové, fusionné deux îles et créé d’extravagants complexes hôteliers. Certes, l’idée était de mettre en valeur les églises et la gastronomie centenaires. Mais aussi d’attirer toujours plus de visiteurs et surtout d’amateurs de jeu. En 2024, cette « région administrative spéciale» chinoise a engrangé près de 25 milliards d’euros de recettes, presque exclusivement grâce au baccara, le jeu de cartes préféré des parieurs de la Chine continentale. Un patrimoine immatériel qui rapporte gros. 

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