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Divins écrins

Le bruit au-dehors, le calme au-dedans. L’agitation temporelle d’un côté, la sérénité spirituelle de l’autre. Tout finit par se mélanger : autrefois sanctuaires, de nombreux sites religieux et églises sont réemployés à d’autres fins, plus matérielles, parfois triviales. Passage en revue de dépositions, du céleste au terrestre.

Devant des rangées parfois clairsemées, au micro d’une chaire désincarnée, plusieurs membres du clergé décident de donner une nouvelle foi à leurs églises. Face à la désaffection des fidèles, la réaffec- tation devient la solution. Bars, marchés, logements, restaurants, mais aussi salles de danse… les sacrés volumes offrent bien des possibles. « On nous avait réservé une petite surprise », raconte Abou Lagraa, chorégraphe installé à Annonay. Dans ce village de 15’000 âmes en Ardèche, le maire est venu voir l’artiste et sa femme Nawal Aït Benalla, pour leur faire visiter plusieurs sites afin d’y poser les valises de leur compagnie La Baraka. « On a fini par une vieille bâtisse du XVIIe siècle, la chapelle Sainte-Marie, alors mal isolée, pas chauffée, aux toiles défraîchies, mais tellement belle et si inspirante. Nous avons tout de suite dit oui. »

DE LA MESSE À LA DANSE

Après d’importants travaux financés par la commune, la région, l’État et sous l’œil rigoureux des services du patrimoine, l’église désacralisée a été prise en main par l’équipe Looking for architecture (LFA) habituée à l’exer- cice. Plancher indépendant surélevé, coiffé d’un tapis de danse, gril technique au- dessus pour l’éclairage, chauffage vapeur pour occuper les 10 mètres de hauteur, tout a été pensé pour le confort des danseurs. En 2018, la chapelle devenait scène chorégraphique, résidence et lieu pour les actions culturelles de La Baraka. « Les artistes viennent du monde entier pour répéter ou jouer ici, d’Afrique et d’Europe pour se confronter à différents types, du contemporain au hip- hop sans oublier la danse classique. Une sorte de scène géopolitique comme j’aime à le dire, qui a jeté beaucoup de ponts », explique Abou Lagraa. Directeur de la maison de la Danse à Lyon, Tiago Guedes est d’ailleurs passé voir la chapelle, qu’il a qualifiée de « plus beau studio de danse d’Europe ».

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(CieLaBaraka / Kevin Dolmaire)
Le studio de danse de la compagnie La Baraka dans le décor baroque de la Chapelle Sainte-Marie du XVIIe siècle, en Ardèche.

Les exemples de ce genre de conversion de bâtiments autrefois sacrés, transformés en temples culturels, sont pléthoriques. Ainsi à Londres, dans le très chic quartier de Mayfair, le Mercato Metropolitano a installé ses stalles en mode street food dans l’ancienne St Mark’s Church, à deux pas de Hyde Park. Piatti trendy, food court haut de gamme, l’adresse donne le tournis. On s’attable dans la nef encadrée de colonnes de pierre et coiffée d’une haute charpente en chêne, après avoir trouvé son vin dans la crypte voûtée de briques. Même le promenoir supérieur est accessible et permet d’apprécier les vitraux au plus près, entre un cocktail branché et les tesselles des mosaïques. On remplace la grâce par l’ivresse.
« Cool, mais cher », résume une cliente passée par là. À l’est du Canada, dans la ville de Québec, un vaisseau spatial spirituel est revenu pour un rôle plus terrestre. Bâtie en 1963, l’église en voiles conçue par Jean- Marie Roy rappelle le mythique terminal TWA de l’aéropor t JFK à New York signé du designer et architecte danois Eero Saarinen. À ceci près que les volumes sont réalisés en bois lamellé-collé et non en béton. Ces lignes blanches coiffant l’édifice font aussi penser à la Cité des sciences et des arts de Valence de Santiago Calatrava. Abandonnée depuis plusieurs années, l’église de banlieue Saint- Denys- du-Plateau a été rachetée par la Ville, qui en 2025, en a fait la bibliothèque Monique-Corriveau. Malgré les rénovations nécessaires à sa nouvelle vocation, le bâtiment a gardé ses principales qualités architecturales, notamment l’éclairage zénithal naturel et les grands volumes.
Entre Liège et Louvain, à Saint- Trond, le bureau Klaarchitectuur a posé ses planches à dessin dans une chapelle. Dans cette nef défraîchie aux ouvertures très simples, des volumes épurés ont pris place, comme dans une maison de poupée. Ici le comptoir en laiton brossé d’un seul tenant, là une salle de réunion flottante en parois de verre. L’ensemble conçu par Gregory Nijs doit encourager le travail, la réflexion et le partage, par le biais d’expositions publiques. Par ses interventions, il a permis de transformer ce bâtiment classé en augmentant la surface d’un tiers. Chaque fois un dialogue subtil s’engage, où la simplicité apparente déploie une réelle expressivité plastique.

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(Ville de Québec)
Bâtie en 1963 à Québec, l’église Saint-Denys-du-Plateau conçue par l’architecte Jean-Marie Roy était abandonnée depuis plusieurs années. Elle abrite désormais la bibliothèque Monique-Corriveau.

Alors certes, une église baroque métamorphosée en night-club, ce n’est pas complètement banal. Mais cette relation entre la religion et l’art, l’architecture et la liesse populaire ne date pas d’hier. Des maçons aux grands peintres – on pense tout de suite au Caravage – nombreux sont les créateurs à y avoir développé leur talent. À Venise, par exemple, la Chiesetta della Misericordia a été déconsa- crée en 1973. Typique du baroque vénitien, avec sa façade de pierre et ses murs de briques – on cherche à réduire le poids – l’église a servi de lieu de tournage au Nosferatu avec Klaus Kinski… et à Moonraker, un James Bond époque Roger Moore. Elle sert d’écrin divin à la Mostra, le festival de cinéma de la Séré- nissime, la Biennale d’art ayant, de son côté, invité en 2015 l’artiste suisse Christoph Büchel, qui en fit la première mosquée, éphémère, de Venise.
Autre lieu d’exposition, la Bar- füsserkirche à Bâle, qui accueille depuis 1984 le musée d’histoire de la cité rhénane. Littéralement baptisé « l’église des pieds nus » en hommage aux Franciscains, le lieu a été tour à tour marché au beurre, mont- de-piété, salle des ventes, grenier à céréales, magasin à sels. On peut notamment y voir en ce moment l’exposition « Sanglier et salade » (si, si !) sur la faïence de Strasbourg.

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(DR)
Désacralisée en 1973, la Chiesetta della Misericordia à Venise sert d’écrin à la Mostra.

Voilà pour les édifices catholiques. Et pour ceux d’obédience protestante ? La question ne se pose pas vraiment, en tous cas pas en ces termes. Dans l’Église réformée genevoise, on revendique un usage mixte et depuis longtemps. « Les Églises issues de la Réforme ont toujours entretenu un rapport au lieu qui les différencie de certaines autres confessions, explique Stefan Keller, secrétaire général de l’Église protestante de Genève, haut lieu du protestantisme tendance calvinienne en Europe. Dès le XVIe siècle, il s’agit pour elles d’éviter la dévotion aux objets ceux- ci sont d’ailleurs retirés et il n’y a pas de sacralité des temples, bien qu’ils remplissent des fonctions essentielles comme lieu de prière, de prédication et de vie communautaire. Ce qui est sacré, c’est la vie, et l’action inspirée par Dieu, qu’elle se trouve finalement. Nos lieux ne sont pas consacrés, contrairement par exemple à ceux de l’Église catholique. L’attachement est donc assez différent. »
On pourrait ainsi s’attarder sur des activités communautaires ou ludiques, comme le crochet-thé (sic), mais il existe un important volet d’assistance : « Les temples jouent un rôle social, par exemple l’Espace Solidarité au temple de la Servette à Genève, qui vient en aide à une population précarisée et migrante et qui comptabilise quelque 40’000 passages par an. » Quant à la musique, loin du cliché sur les protestants rétifs à cet art, on peut rappeler que le premier concert de la Cathédrale Saint-Pierre s’est tenu… il y a 236 ans ! 

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