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Changement de décor

Petit tour du monde de ces lieux patrimoniaux qui se métamorphosent et traversent le temps sous une nouvelle forme.

Voyager aujourd’hui, c’est aussi traverser un monde de bâtiments qui ont changé d’affectation. Dans les villes comme dans les territoires plus reculés, le patrimoine bâti connaît une seconde existence, parfois discrète, ou radicale. Cette notion de réaffectation est devenue l’un des grands récits contemporains de l’architecture, révélant à la fois des besoins fonctionnels, des préoccupations écologiques et des désirs culturels en filigrane. Derrière chaque transformation se joue une négociation fragile entre mémoire, usage et projection, relatant ce que l’édifice a été et ce que la société attend désormais qu’il soit.
En Europe, la reconversion des prisons figure parmi les exemples les plus emblématiques. À travers le continent, ces architectures de contrainte se transforment en hôtels, souvent recherchés pour leur caractère atypique. Les cellules deviennent des chambres, les cours de promenade des patios, les murs épais des ornements. Cette transformation fonctionne parce qu’elle joue sur une ambiguïté assumée : le visiteur fait l’expérience d’un lieu chargé d’histoire, tout en bénéficiant d’un confort contemporain. Cette réussite apparente soulève une question plus profonde : que reste-t-il de la mémoire du lieu lorsque toute aspérité est lissée, lorsque le passé carcéral devient un simple décor ? La prison, en changeant d’usage, risque parfois de perdre sa dimension critique pour devenir une expérience consommable.
À Venise, la transformation d’un cinéma en supermarché offre un contrepoint saisissant. Sous le décor Art nouveau des voûtes du Teatro Italia où les Vénitiens voyaient des films depuis 1916, les rayonnages de produits  alimentaires  redéfinissent  brutalement le rapport au beau. Ici, la question n’est pas tant celle de la qualité architecturale de l’intervention que celle de la symbolique consumériste de cette nouvelle fonction. Le choc culturel suscita de vives critiques lors de la réouverture en 2018 de ce petit bijou néogothique de l’architecte Giovanni Sardi.

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(DR)
Les rayons de surgelés ont remplacé les films que projetait le Teatro Italia à Venise.

Plus au nord, les anciens gazomètres de Vienne incarnent une approche plus optimiste de la réaffectation. Ces gigantesques infrastructures industrielles ont été transformées en ensembles mixtes accueil- lant logements, commerces et équipements cultu- rels. Leur enveloppe monumentale a été conservée, tandis que de nouvelles structures contemporaines imaginées par les architectes Jean Nouvel, Coop Himmelb(l)au ou encore Manfred Wehdorn ont été insérées. Le projet assume pleinement la confrontation entre  héritage  industriel  et  architecture  actuelle.
Ici, la réhabilitation devient un acte de recyclage urbain, révélant le potentiel spatial et énergétique de  l’existant.  Le bâtiment  ne devient pas un décor, mais une infrastructure habitée, réactivée. Cette approche trouve un écho fort aux États-Unis, où la reconversion du patrimoine industriel a profondément marqué les paysages urbains. À New York, la High Line, ancienne voie ferrée aérienne  transformée  en  parc linéaire, est devenue un symbole mondial de métamorphose réussie. À Chicago, d’anciens entrepôts et silos à grains ont été convertis en lofts, en hôtels ou en espaces culturels, valorisant des volumes et des structures que la démolition aurait effacés. Dans ces projets, la réaffectation devient un moteur de transformation urbaine, capable de redonner une identité à des quartiers entiers. Ailleurs dans le pays, certaines églises ont été transformées en bibliothèques, en salles de concert, parfois même en salles de sport ou en clubs. Ces transformations, souvent acceptées sans polémique majeure, montrent à quel point la relation au patrimoine religieux diffère selon les cultures. Le bâtiment est perçu avant tout comme une ressource spatiale, un volume à investir, plutôt que comme un objet sacralisé intouchable.

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(DR)
À New York, la High Line, l’ancienne voie ferrée aérienne, est devenue un parc urbain et un lieu de culture.

Et de l’autre côté du monde ? La transformation  du  patrimoine, en Asie, prend des formes très contrastées. En Chine, d’anciennes usines ont été converties en centres artistiques, comme le 798 Art District à Pékin, où les structures industrielles maoïstes accueillent aujourd’hui galeries, cafés et ateliers. À Tokyo, certaines maisons traditionnelles, devenues obsolètes face aux normes contemporaines, sont transformées en cafés, en hôtels ou en espaces culturels, prolongeant leur existence dans un contexte urbain extrêmement dense. Ces projets témoignent d’une capacité à absorber le changement sans effacer tota- lement l’identité du lieu. Tandis qu’en Afrique, la question de la réaffectation se mêle souvent à celle de la réparation urbaine. À Cape Town ou à Johannesburg, d’anciens bâtiments administratifs ou entrepôts ont été transformés en musées, marchés ou logements, participant à la requalification de quartiers entiers. Le Zeitz MOCAA, installé dans un ancien silo à grains, illustre cette approche : une intervention architecturale radicale à l’intérieur d’une enveloppe existante, qui transforme une infrastructure industrielle en institution culturelle internationale. Ici, la réaffectation devient un acte politique, un moyen de reprogram- mer des lieux hérités d’une histoire complexe.

RISQUE DE PASTICHE

Dans les territoires alpins suisses, à l’inverse, cer- tains projets de transformation soulèvent de fortes réserves. Les chalets d’alpage, conçus pour des usages agricoles saisonniers, sont parfois démontés puis reconstruits sous forme de résidences de luxe. Derrière une apparence patrimoniale soigneusement reconstituée,  l’architecture  d’origine  disparaît au profit d’un objet standardisé, technologiquement performant, mais symboliquement vidé. La réaffectation glisse alors vers le pastiche, révélant un décalage entre image et substance. À l’opposé, les anciennes usines transformées en logements, notamment dans les villes européennes, offrent sou- vent des espaces d’une grande qualité spatiale. Les hauteurs sous plafond, la lumière, la générosité des volumes produisent des formes d’habitat très recherchées. Ces projets rappellent que réhabiliter, c’est aussi valoriser l’énergie grise déjà investie dans le bâtiment, réduire l’impact environnemental et limiter l’artificialisation des sols.
À travers ces exemples dispersés sur plusieurs continents, une même question revient sans cesse : que choisit-on de préserver ? La forme, la matière, l’usage, la mémoire ou simplement l’image ? Trop souvent, la réaffectation se contente de conserver une façade, transformant l’intérieur sans cohérence avec la logique architecturale d’origine. Or, l’architecture réside précisément dans la relation entre enveloppe et espace, entre structure et usage.

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(Zeitz MOCAA)
L’intérieur du Zeitz MOCAA de Johannesburg par l’architecte Thomas Heatherwick. Installé dans un silo à grain désaffecté, le musée d’art contemporain reprend la structure alvéolaire du maïs.

La question écologique renforce aujourd’hui de manière décisive l’intérêt porté à la réaffectation du patrimoine bâti. Longtemps perçue comme une solution complexe, la transformation apparaît désormais comme une alternative crédible,  et  souvent  préférable, à la démolition suivie d’une construction neuve. Cela implique d’accepter les contraintes du bâti existant – ses dimensions, ses  imperfections,  ses  limites techniques – mais aussi d’en valoriser les ressources. La structure  porteuse,  les  fondations, les volumes, parfois même les matériaux peuvent être conservés, adaptés et réinterprétés. Ce geste de transformation, moins spectaculaire que la tabula rasa, inscrit l’architecture dans une logique de continuité plutôt que de rupture.
Transformer plutôt que détruire suppose enfin un changement de regard. Il ne s’agit plus de proje- ter un idéal abstrait sur un terrain vierge, mais de dialoguer avec une réalité construite, chargée d’histoire et de difficultés. Cette posture, à la fois écologique et culturelle, redéfinit profondément le rôle de l’architecte : non plus créateur ex nihilo, mais interprète, médiateur et transformateur de ce qui est déjà là.
La réaffectation du patrimoine n’est, en cela, jamais neutre. Elle révèle nos valeurs, nos contradictions et nos aspirations. À travers la prison devenue hôtel, le cinéma transformé en super- marché, le gazomètre reconverti en logements ou le silo devenu musée se dessine une géographie sensible du monde contemporain. Une cartographie où les bâtiments racontent, mieux que tous les discours, la manière dont nos sociétés négocient avec leur passé pour inventer de nouvelles manières de vivre et d’habiter. 

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