N° 151 - Automne 2026

Rêve de verre

Fondé en 1983 à l’initiative de Jack Lang, le Cirva est un centre d’art unique au monde où artistes et designers travaillent le verre en collaboration avec des maîtres verriers. L’institution marseillaise expose en ce moment ses œuvres emblématiques au Musée Ariana à Genève. Lequel profite de cette occasion pour inaugurer la nouvelle présentation de sa collection d’objets en verre.

Dans le domaine du design, le verre tient une place particulière. Matière presque aussi ancienne que la céramique – l’historien Pline l’Ancien raconte qu’elle aurait été découverte par hasard par des marchands phéniciens qui auraient allumé un grand feu sur une plage de sable – ses changements d’état fascinent. On pourrait ainsi rester scotché des heures à regarder sur Instagram ces reels de souffleurs sortant du four un bloc en fusion collé à leur canne qu’ils allongent, coupent, courbent et remplissent d’air pour en tirer le plus délicat des vases. Plus que la terre cuite, le verre est en cela une matière vivante dont les dompteurs sont aussi des artistes.

« Planétarium »
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(Jana Sterbak / Photo : Boris Dunand, Musée Ariana)
Un détail du « Planétarium » de verre de l’artiste tchèque Jana Sterbak.

PARENT PAUVRE

Consacré aux arts du feu, le Musée Ariana à Genève conserve un ensemble d’objets en verre, mais qui restait jusqu’à présent peu visible en regard de la place prise par les collections de céramique. « Le verre fait figure de parent pauvre dans l’histoire du musée. On y trouve surtout des objets utilitaires, un peu de sculptures, mais globalement plutôt des petites choses qui ne reflétaient pas forcément l’évolution de la création contemporaine en verre, notamment à travers les propositions d’artistes venant d’autres champs disciplinaires, observe Claire FitzGerald, conservatrice en chef de l’institution. Aujourd’hui, le verre représente environ 10% de la collection, dont nous présentons une nouvelle sélection dans l’une des ailes de l’Ariana. Cette envie de porter une attention particulière au verre nous a naturellement amenés à vouloir l’associer à une première grande exposition. »

« Torno Subito »
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(Collection Cirva/DR)
Avec sa série « Torno Subito », le designer français Pierre Charpin expérimente le cylindre en verre.

Claire FitzGerald regardait du côté du Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva) à Marseille, centre d’art unique au monde qui, depuis 1983 sous l’égide du ministre de la Culture  Jack  Lang, accueille des artistes et des designers pour expérimenter cette matière exigeante en collaboration avec des maîtres verriers. Et à qui le MAMC+, le Musée des beaux-arts de Saint-Étienne, également spécialisé dans le design, vient de consacrer une rétrospective. L’exposition « Le verre, au-delà de la matière » fait donc étape à Genève. « L’histoire du Cirva témoigne de la présence d’artistes et de verriers que nous avons également en commun dans la collection, reprend Claire FitzGerald. C’est le cas de Ján Zoričák, l’une des figures à l’initiative du centre, mais aussi Pierre Charpin, dont les vases-urnes sont exposés dans les salles, de Matteo Gonet, ou encore d’Ettore Sottsass, de Betty Woodman. »

Et aussi de l’artiste Marie Ducaté, dont l’exposition Simultanés se trouve au premier étage de l’Ariana et qui, elle aussi, est passée par Marseille. « Nous conservons 1’800 œuvres, explique Stanislas Colodiet, directeur de ce laboratoire du verre. Ces pièces sont exceptionnelles à plusieurs titres. Fruit d’expériences menées dans nos ateliers, elles ont été conçues dans le cadre de résidences de recherche soutenues par les pouvoirs publics, c’est-à-dire dans un environnement totalement dégagé de la contrainte commerciale, dans un esprit de liberté, d’indépendance et d’ouverture. Et où les artistes et les designers peuvent se concentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire la création. » Ce qui n’empêche pas le Cirva de chercher à lancer des ponts vers l’industrie. À la fin des années 80, le designer italien Gaetano Pesce déposait le brevet de la technique Mistral, qui consiste à pulvériser de la poudre de verre fondu sur un moule à l’aide d’un pistolet à air comprimé. Et qui produit des objets à la consistance rugueuse, texturée et très irrégulière qui tranche avec la perfection lisse du verre soufflé traditionnel.

« Kachina 16 »
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(Collection Cirva/DR)
« Kachina 16 » du designer italien Ettore Sottsass.

DÉCOR VOLCANIQUE

Pour mettre en scène cette matière brillante et transparente, l’Ariana a fait appel à l’agence AA fondée par la théoricienne du design Alexandra Midal et le designer Adrien Rovero. Dans les sous-sols du musée, ils ont imaginé un parcours circulaire tournant autour d’une structure centrale en forme de volcan stylisé, afin d’évoquer les langues de lave pareilles aux masses molles de verre rougi qui sortent du four. Les objets sont également présentés sur des podiums noirs, peints en rouge sur la tranche, jouant à plein la touche chic et Art déco, et des plateaux en aluminium brossé posés sur des supports sur lesquels sont notamment présentées les pièces extravagantes du designer italien Ettore Sottsass, initiateur du groupe Memphis, qui fréquenta régulièrement le Cirva.

Tout comme Pierre Charpin qui y expérimenta la forme du cylindre, un archétype plutôt banal, mais d’une extraordinaire complexité lorsqu’on cherche à en faire des vases colorés parfaitement symétriques avec la technique du verre soufflé à la main.

L’exposition montre aussi que cette matière, lorsqu’elle sert un projet artistique, peut prendre des envergures monumentales. Présentée dans une première salle latérale, l’institution marseillaise expose le Planétarium de l’artiste tchèque Jana Sterback où chaque astre du système solaire est représenté par une sphère géante et fragile.

« Le Petit Ange rouge de Marseille »
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(Boris Dunand, Musée Ariana)
« Le Petit Ange rouge de Marseille », l’œuvre mystérieuse de l’artiste américain James Lee Byars, est composé de 333 sphères en verre rouge vénitien.

ANGE ROUGE

Dans la seconde, Le Petit Ange rouge de Marseille, de James Lee Byars compose un motif d’arabesque à l’aide de 333 boules de verre rouge profond appelé rouge vénitien. Mais cette composition en volutes, certes rubiconde, ne ressemble pas du tout à un ange.

Disparu en 1997, l’artiste américain a gardé pour lui le secret de son titre. « Dès le départ, le projet du Cirva a été d’encourager les artistes à apporter un point de vue nouveau, continue Stanislas Colodiet. Pour qu’ils bouleversent les codes et réinventent un matériau qui, pourtant, est travaillé par l’humanité depuis des millénaires. D’où aussi l’idée que le Cirva réalise l’utopie d’être un lieu de rêve en quête d’exception et d’inédit. » À l’image de ces deux chats en céramique pleurant des fleuves de larmes en verre. L’œuvre de l’artiste israélien Tamar Hirschfeld s’inspire d’une série de contes allemands destinés aux enfants désobéissants. La sienne raconte l’histoire d’une petite fille réduite à un tas de cendres après avoir joué avec des allumettes, ce qui a mis au désespoir les deux félins. Comme une manière de rappeler, explique l’artiste, « que pour travailler le verre il faut jouer avec le feu ».

Les chats pleurant des larmes de verre
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(Collection Cirva/DR)
Les chats pleurant des larmes de verre de l’artiste israélien Tamar Hirschfeld.

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