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L’homme qui fait parler les morts

Philippe Charlier est anthropologue, médecin légiste et directeur de la recherche et de l'enseignement au musée du Quai Branly. Auteur de plusieurs ouvrages dans lesquels il raconte ses trouvailles en paléopathologie, il embarquera, le 12 mai 2026, le public du musée Barbier-Mueller dans un voyage avec les esprits du vaudou.

On connaît Philippe Charlier, professeur et médecin légiste, auteur pléthorique d’ouvrages à succès qui tentent de résoudre les énigmes de la mort de personnages historiques grâce à la paléopathologie, soit le fait d’appliquer à l’archéologie les techniques modernes de la médecine légale.

Sur invitation de la Fondation culturelle Barbier-Mueller, le chercheur se coiffera de son autre casquette : celle d’anthropologue pointu capable de parler aussi bien de la foudre justicière au Bénin que du vaudou, sujet de sa conférence qu’il donnera le 12 mai 2026 au Musée Barbier-Mueller. Pour dire aussi que celui que la presse a surnommé « l’Indiana Jones des cimetières » travaille au croisement de plusieurs mondes : la médecine, l’histoire, l’archéologie et l’étude des rituels.

LE VISAGE D’AGNÈS SOREL

Le grand public l’a découvert à travers ses enquêtes sur les dépouilles célèbres. Celle de Lucy, notre ancêtre à tous, dont on suppose qu’elle serait morte en tombant d’un arbre. Mais peut-être aussi des suites d’une attaque de crocodiles ou d’un glissement de terrain. Difficile de faire parler une australopithèque morte il y a 3,2 millions d’années ! Parmi ces cold cases séculaires, il y a aussi celui d’Henri IV, dont Philippe Charlier a dirigé l’étude de la tête momifiée attribuée au roi, dans un dossier qui a passionné bien au-delà du cercle des historiens. Diane de Poitiers aussi, dont il a contribué à montrer qu’elle avait probablement été victime d’une intoxication à l’or, avalé dans l’espoir insensé de conserver jeunesse et éclat. Agnès Sorel encore, considérée comme la plus belle femme de son époque et dont l’étude du crâne a pu donner un visage. Mais aussi ravivé l’hypothèse d’un empoisonnement massif au mercure juste avant sa mort en 1450. Sans pour autant déterminer si la favorite de Charles VII avait succombé à un traitement médical administré juste après son quatrième accouchement, d’un assassinat – on parle souvent du dauphin, le futur roi Louis XI, comme commanditaire – ou d’un suicide. Plus récemment, Philippe Charlier a également participé à l’examen des restes attribués à Hitler, poursuivant cette même ambition : faire de la médecine légale une machine à relire l’histoire.

Agnès Sorel (1422-1450)
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(wikimedia commons)
Agnès Sorel (1422-1450), la favorite du roi Charles VII, ici représentée sous les traits d’une Vierge à l’enfant par le peintre Jean Fouquet. Elle était alors considérée comme la plus belle femme du royaume.

INITIÉ AU VAUDOU

Réduire l’anthropologue à un Sherlock Holmes historique équivaudrait à passer à côté de ce qui fait sa singularité. Car son œuvre, foisonnante, déborde largement l’autopsie au sens classique. Il a publié Vaudou. L’homme, la nature et les dieux (Éd. Belin, 2020), Comment faire l’amour à un fantôme (Éd. Cerf, 2021) ou encore Picasso sorcier (Éd. Gallimard, 2022). Une bibliographie qui dit assez que son territoire se prolonge au-delà du corps en touchant aussi aux survivances des récits, des peurs et des figures invisibles. C’est là que le vaudou apparaît. À partir de 2000 et pendant quinze ans, il va se passionner pour ce rituel, notamment au Bénin. Au point de finir par y être initié dans un petit village près d’Abomey, dans le sud du pays. « C’est bien d’être autant que possible des deux côtés pour comprendre une religion, une culture. Être tantôt observateur, tantôt celui qui ressent et vit les choses. Sortir du cadre de pensée occidental m’aura d’ailleurs aidé à mieux appréhender d’autres religions, comme le shinto japonais ou le chamanisme des Taïnos, aux Antilles, expliquait-il au journal Le Monde. Il existe une frontière entre ce que l’on peut chercher, étudier, tenter de mieux comprendre, et ce qui restera à jamais un mystère. Mon initiation au vaudou est une ouverture d’esprit supplémentaire, mais ne se substitue pas à mon travail de chercheur. »

Philippe Charlier
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(DR)
À partir de 2000 et pendant quinze ans, Philippe Charlier se passionne pour le vaudou, notamment au Bénin. Au point de finir par y être initié dans un petit village près d’Abomey, dans le sud du pays.

À l’approche de sa conférence au Musée Barbier-Mueller, Philippe Charlier apparaît ainsi pour ce qu’il est vraiment : moins un aventurier des tombes qu’un passeur entre les disciplines et les siècles, entre les mondes du savoir et ceux du sacré. Un chercheur passionnant qui sait qu’un os, une mèche de cheveux, un reliquaire, un fétiche ou un masque ne sont jamais seulement des objets, mais des condensés de vies, de croyances et de pouvoirs. Si son travail fascine tant, c’est peut-être parce qu’il réintroduit de l’épaisseur et du vivant dans des domaines que la modernité vouait au classement cartésien. Avec lui, les morts cessent d’être silencieux et redeviennent des interlocuteurs.

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