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Le style retrouvé de Franco Albini

Du 20 au 26 avril 2026, la foire Alcova, qui se déroule en marge de la Foire internationale du meuble de Milan, ouvrira, pour la première fois au public, les portes de la Villa Pestarini, chef-d’œuvre de l’architecte et designer Franco Albini.

On peut le dire frappé du syndrome Gio Ponti. Comme le maestro milanais du design, Franco Albini, né en 1905 dans la région de Côme, reste davantage connu pour ses meubles que pour son architecture. Même s’il faut reconnaître que, contrairement au premier qui a beaucoup construit, Albini n’est l’auteur que d’une poignée d’édifices. On lui doit notamment le siège des grands magasins la Rinascente à Rome, le seul bâtiment de l’architecte dans la capitale italienne. Sans oublier le réaménagement du Palazzo Bianco, la pinacothèque de Gênes, premier musée construit dans une structure historique en Italie selon les principes du Mouvement moderne. Quatre autres réhabilitations suivront dans la même ville qui imposera Franco Albini comme un expert en muséographie. Et bien sûr la Villa Pestarini, bâtie à Milan entre 1938 et 1939, petit bijou rationaliste fraîchement restauré.
Les organisateurs d’Alcova, foire consacrée à la création design ultracontemporaine en marge du Salon international du meuble de Milan, se faisant fort de dévoiler les pépites modernes enfouies dans la ville à chaque édition de l’événement, sont parvenus à convaincre le propriétaire de la villa d’en ouvrir les portes au public pour la première fois depuis sa construction. Autant dire que les amateurs vont se précipiter à l’intérieur de ce parallélépipède minimaliste dessiné par Albini lorsqu’il avait 33 ans.

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Vues extérieures et intérieures de la Villa Pestarini, construite en 1938 par Franco Albini à Milan.
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À la fin des années 30, Milan encourage la construction de logements sociaux et de maisons bon marché pour les familles. Au-delà du cadran qui marque la frontière en forme de cercle de la cité lombarde, les terrains à bâtir sont généreux. Au fil des ans, Albini s’est ainsi consacré à des projets de logements sociaux, contribuant à la création du quartier Baracca à San Siro en 1932 et développant des zones résidentielles emblématiques telles Fabio Filzi, Gabriele D’Annunzio et Ettore Ponti dans les années 30 et 40. C’est dans ce contexte que les Pestarini se font construire une villa audacieuse avec son mur percé d’un écran de briques de verre pour laisser passer la lumière, sa toute petite cuisine et son escalier aérien, dont les marches en marbre rose mènent aux chambres à l’étage.
La redécouverte de ce bâtiment permet ainsi de saisir l’importance de Franco Albini que les Milanais côtoient quotidiennement sans toujours le savoir en s’accrochant aux célèbres rampes courbées et colorées des lignes 1 et 2 du métro dont il a créé le design en 1964. Une solution pop et élégante qui lui vaudra de remporter l’un des nombreux Compasso d’Oro de sa carrière, ce prix inventé par Gio Ponti pour faire rayonner dans le monde entier le design italien. Le premier, en 1955, venait alors récompenser un fauteuil. Avec sa structure très pure et son dossier qui semble flotter, Luisa, produit par Fabbrica Poggi à Pavie, aujourd’hui édité par la maison Cassina, est le premier succès du designer. Cassina, qui depuis 2011 a récupéré les archives du desi- gner et architecte, produit également le fauteuil Tre Pezzi, siège à trois pieds donc, de 1959, sorte de version moderne de la bergère du XVIIIe siècle dont les attaches des accoudoirs rouge vif en forme de « s » présagent les futures mains courantes du réseau métropolitain milanais. Et aussi la bibliothèque Veliero, meuble génial, qui dévoile le Franco Albini technique, celui de la fin des années 30, alors qu’il se consacre à l’architecture.

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La chaise « Luisa » de 1955 et son dossier qui semble flotter dans les airs.
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Une rampe de la ligne 1 du métro de Milan designée par Franco Albini.

Si elle porte le nom de « voilier », c’est en raison de son système qui rappelle les haubans d’un bateau. Les étagères en verre sont ainsi maintenues suspendues par des câbles raidis par les deux « mâts » centraux. Un objet manifeste et à l’origine expérimentale, le designer et architecte l’ayant développé pour sa résidence milanaise. Sans oublier sa table d’appoint Cigognino avec son manche ressemblant à un cou d’oiseau de 1958 et son fauteuil Margherita de 1951 avec lequel il teste la souplesse du rotin pour créer une assise qui n’est pas sans évoquer un modèle de Gio Ponti, quasi identique, produit dans les années 60 chez le même éditeur, Vittorio Bonacina. Outre ces influences et le fait que son travail d’architecte est passé au second plan, Franco Albini partage un autre point commun avec son illustre contemporain, la diffusion de ses idées à travers une revue. Ponti avait lancé Domus en 1928, magazine dans lequel il faisait la promotion du style italien, aussi bien en design, en architecture et en art qu’en gastronomie. Tandis qu’Albini développera, dans Casabella, ses réflexions autour du rationalisme dont il deviendra le porte-parole.

AFFAIRE DE MÉTHODE

La mémoire du maître disparu en 1977 perdure à travers son travail et ses objets conservés, comme c’est souvent le cas chez les designers et architectes transalpins, au sein d’une fondation. Créée en 2007 par son fils Marco et sa nièce Paola, elle conserve 22’000 dessins, 6’000 photographies et archives écrites inscrits au patrimoine historique national par l’État italien. Installée dans la dernière agence de l’architecte, la fondation, à travers son académie, porte également la « méthode Albini », philosophie établie par ses suiveurs et ses héritiers qui s’inspirent de l’approche que l’architecte et designer a développée tout au long de sa carrière. Elle repose avant tout sur une idée de vérité constructive. Albini refusait tout décor gratuit et cherchait au contraire à exprimer la logique interne du projet à travers des cadres, des câbles, des éléments en acier ou en bois laissés visibles. Cette exigence technique s’accompagnait d’une grande économie de moyens. Chaque détail était ainsi pensé pour sa nécessité, jamais pour l’effet qu’il pouvait produire, ce qui confère à l’architecture du Milanais ce caractère à la fois sobre et extrêmement précis.

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La bibliothèque « Veliero ».

Cette rigueur se double d’une préoccupation constante de légèreté, presque de suspension. Ses meubles et aménagements cherchaient l’aération, la transparence, la finesse : étagères flottantes, vitrines suspendues, structures élancées. L’espace doit respirer et permettre une lecture claire de ce qui s’y passe. Cette conception est directement héritée de son expérience muséographique, où il apprend à organiser le regard du visiteur, à scénographier les objets et à transformer l’architecture en dispositif de lecture. Pour Albini, le contenant devait toujours mettre en valeur le contenu. D’où l’intégration totale de l’architecture, des meubles, des luminaires et jusqu’aux plus petits détails dans ses projets. La combinaison de pièces anciennes, de mobilier industriel moderne et de prototypes spécialement créés, donnant ainsi naissance à des environnements propices où tous les éléments dialoguent entre eux. 

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