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(Studio MK27)
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Casas Exóticas

Dans les années 50, une génération d’architectes impose une vision moderniste du bâti brésilien en donnant au béton un certain lyrisme exotique. Construites quatre-vingts ans plus tard, trois villas contemporaines de São Paulo montrent comment leurs auteurs tendent aujourd’hui à se détacher de cet héritage brutaliste tout en s’en inspirant.

L’histoire de l’architecture moderne et contemporaine du Brésil a activement façonné ses formes actuelles. Bien que Le Corbusier ait participé à la conception du Palácio Gustavo Capanema (minis- tère de la Santé et de l’Éducation, Rio de Janeiro, RJ, 1936-43) avec Lucio Costa et Oscar Niemeyer, ce sont les Brésiliens qui ont ensuite imaginé et construit Brasilia à partir de 1956. Plusieurs autres architectes brésiliens, dont Lina Bo Bardi (1914-92) et Paulo Mendes da Rocha (1928-2021), ont acquis une renommée internationale. L’architecture du Brésil est également une histoire de villes : l’Escola Carioca, basée à Rio et caractérisée par les courbes lyriques des édifices de Niemeyer, a été suivie dans un certain sens par l’Escola Paulista, mouvement ancré à São Paulo et lié à des figures telles que Mendes da Rocha et ses volumes brutalistes en béton.
Apparus bien avant que l’information sur l’architecture contemporaine ne devienne véritablement internationale, Niemeyer et d’autres ont été, dans une certaine mesure, marginalisés en raison de leurs sympathies communistes, avant d’être exilés par la dictature militaire du pays (1964-1985). Le grand rêve – le monde nouveau de Brasilia – s’est évanoui, tandis que les architectes  qui  ont  repris  l’héritage de Niemeyer ont poursuivi leur travail, mais à une échelle plus modeste. Au fil du temps et avec l’évolution des modes de vie du pays, on a assisté à une tendance marquée vers des maisons de plus en plus grandes, construites par l’élite urbaine pour les week-ends et les vacances. Trois de ces maisons, conçues par des architectes contemporains de São Paulo, ont été sélectionnées ici pour souligner l’approche inventive qui caractérise encore aujourd’hui le Brésil, juxtaposant une insertion volontaire dans la nature avec des formes grandioses qui s’étendent à l’horizon. Ces villas pourraient bien avoir été influencées par les structures basses et fon- damentalement géométriques de Brasilia.

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(Studio Arthur Casas)
La Casa AC, comme Arthur Casas son architecte et propriétaire, a été construite dans la forêt tropicale brésilienne de Guarujá.

Arthur Casas est né en 1961 et a obtenu son diplôme d’architecture à l’Université Mackenzie de São Paulo en 1983. Installé dans cette ville, il s’est concentré à la fois sur l’aménagement intérieur et la construction, développant des projets résidentiels et commerciaux avec un vocabulaire formel distinctif. Sa Casa AC (Iporanga, Guarujá, SP, 2022) est un exemple intéressant d’une résidence assez spacieuse (400 m²) construite presque directement dans la forêt tropicale brésilienne. Elle est appelée AC, d’après les initiales de l’architecte, car il s’agit de sa propre maison. Guarujá se trouve à environ 100 kilomètres au sud-est de São Paulo, sur la côte. « Pour moi, la forêt atlantique, la Mata Atlântica est la meilleure représentation du paysage brésilien, par ses proportions, ses formes et sa diversité », déclare l’architecte. Cette concep- tion cherche à « imiter le paysage » dans toute la mesure du possible. Grignotée par l’urbanisation, cette forêt recouvre encore une partie de la côte sud-est du pays sur environ 100’000 mètres carrés.
Il s’agit de deux volumes rectangulaires symétriques encadrant un espace de vie ouvert haut de 11 mètres, côté nord, adjacent à la cuisine et à la salle à manger. Au sud, on trouve une chambre d’amis et un studio au rez-de-chaussée. L’étage supérieur comprend une salle de cinéma et une chambre d’amis du côté nord, ainsi qu’une autre chambre d’amis et la suite parentale du côté sud. Un pont étroit relie ces deux volumes, enjambant le vide central. Au sujet de la « maison de ses rêves », Arthur Casas explique : « J’ai toujours voulu une maison au milieu de la forêt, dans un endroit je pour- rais me ressourcer. » La conception fait largement appel aux surfaces en bois, utilisant du pin autoclave pour l’extérieur, qui a été traité selon  la  technique  japonaise du shou sugi ban, consistant à carboniser les surfaces pour une meilleure résistance à la pourriture et aux parasites. En accord avec son appréciation du cadre naturel, la  terrasse  extérieure  surélevée « sert de belvédère pour profiter des étendues intactes de la forêt atlantique. »

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(Jacobsen Arquitetura)
Projet de l’agence Jacobsen Arquitetura, la Casa RDJ se trouve au coeur d’un vaste ensemble résidentiel et hôtelier de 750 hectares construit sur le domaine de Fazenda Boa Vista.

L’agence Bernardes + Jacobsen a été fondée en 1980 par Claudio Bernardes et Paulo Jacobsen. Né en 1954 à Rio, ce dernier a étudié la photographie à Londres avant d’obtenir son diplôme du Bennett Methodist Institute en 1979. Bernardo Jacobsen est né en 1980 et a rejoint l’entreprise en 2007, après avoir obtenu son diplôme de l’Université fédérale de Rio de Janeiro et travaillé dans les bureaux de Christian de Portzamparc et de Shigeru Ban à Paris. L’agence s’est scindée en 2011, donnant naissance à Jacobsen Arquitetura (Bernardo et Paulo Jacobsen) à São Paulo et Bernardes Arquitetura.

LUXE, CALME ET VOLUPTÉ

La Casa RDJ (Porto Feliz, SP, 2023) de Jacobsen Arquitetura se trouve sur le domaine Fazenda Boa Vista, une propriété résidentielle et hôtelière de 750 hectares, située à 132 kilomètres au nord-ouest de São Paulo. Elle compte plusieurs résidences privées spacieuses, dont la Casa RDJ. Avec un terrain de 1,7 hectare et une superficie au sol de près de 4’000 m², elle s’inscrit dans la tendance des maisons de campagne situées près des grandes villes pour les week-ends et les réunions familiales. Construite sur un terrain en pente, cette villa a été conçue dans le but de faire « se dévoiler lentement » ses espaces généreux à mesure que l’on descend, après la première impression à l’entrée, qui est celle d’une résidence de plain-pied, alors qu’il y a en fait deux étages principaux.
Les espaces communs se trouvent au rez-de-chaussée, notamment la salle à manger et le salon. De grandes baies vitrées s’ouvrent sur une piscine, une pelouse et une vue sur le site boisé. Un toit plat et de généreux avant-toits permettent aux résidents d’effacer presque complètement la distinction entre l’intérieur et l’extérieur. Avec ses terrasses légèrement surélevées par rapport au niveau de la piscine, l’ensemble de la structure fait l’effet, sous certains angles, de flotter sur l’eau. Les architectes, qui ont également conçu le design intérieur, ont utilisé du marbre travertin et du bois naturel pour revêtir la plupart des surfaces, bien que la structure principale soit en métal. Une aile en angle comprend des chambres à coucher avec des volets pliants en bois gris qui peuvent être fermés la nuit, culminant dans la chambre principale en porte-à- faux avec une vue à 180 degrés. Des escaliers mènent au niveau inférieur qui comprend une salle de cinéma, une salle de sport et des chambres d’amis. Les architectes expliquent : « Plutôt qu’architectural, le sous-sol revêt un aspect plus tectonique, avec des pierres et de petites ouvertures sur la façade, contrastant avec les panneaux de verre du rez-de-chaussée. » Un chemin extérieur relie la maison principale à un bâtiment plus petit abritant un bureau et un spa. L’un des espaces les plus surprenants de la propriété reste à découvrir plus bas sur la pente, où une structure en bois lamellé soutient un immense auvent de 4,5 mètres de haut qui protège le terrain de tennis extérieur. Les murs en béton apparent du court sont enfoncés dans le sol afin de réduire la hauteur apparente de l’édifice.

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(Jacobsen Arquitetura)
Avec ses terrasses légèrement surélevées par rapport au niveau de la piscine, l’ensemble de la structure fait l’effet, sous certains angles, de flotter sur l’eau.

L’un des architectes contemporains les plus connus du Brésil est Marcio Kogan, qui a créé son propre cabinet à São Paulo à la fin des années 70, le baptisant Studio MK27 en 2001. Né en 1952, il a obtenu son diplôme en 1976 à la FAU-Mackenzie de São Paulo. Il a conçu de nombreuses maisons et autres bâtiments avant de travailler avec Isay Weinfeld sur l’hôtel Fasano à São Paulo (2001-2003) et de participer, toujours avec lui, à la 25e Biennale de São Paulo (2002) en présentant le projet d’une ville hypothétique nommée Happyland. Sa Casa Vista (Trancoso, BA, 2019) est une résidence de 843 m² construite sur un terrain généreux de 1573 m² près d’une falaise haute de 46 mètres qui plonge dans l’Atlantique.
La maison se trouve à Porto Seguro, dans l’État de Bahia, à plus de 1800 kilomètres au sud de l’équateur. « Vu d’en haut, le volume allongé vise à encadrer le paysage comme un objectif grand angle », observe l’architecte. La structure basse mesure pas moins de 60 mètres de long, avec la suite parentale et la cuisine de part et d’autre. Presque aussi surprenant que la taille même de la structure, le vide de 45 mètres de long permet aux espaces sociaux de s’épanouir en offrant une véranda ouverte. On trouve également ici une boîte blanche plus basse, entourée de Viroc (panneaux composites fabriqués à partir d’un mélange de particules de bois et de ciment), abritée sous le toit, qui reçoit trois chambres, un salon et une salle de séjour. Les surfaces extérieures qui restent fermées, près de l’extrémité, sont recouvertes de lattes d’eucalyptus qui rappellent les branches locales de biribá (Annona mucosa). Le toit est habillé de tuiles en bois recyclé faites à la main. « De manière équilibrée, la Casa Vista embrasse les contrastes, reprend Marcio Kogan. Les matériaux et le mobilier locaux dialoguent avec une structure audacieuse et des fini- tions techniques. Les couleurs vives de la nature sont filtrées et encadrées par une palette de tons neutres. Les volumes fermés s’ouvrent sur des terrasses et des couloirs en plein air. Les frontières précises sont finalement diluées par ce mode de vie perméable. » L’horizontalité même de cette maison à la fois simple et audacieuse la rapproche étroitement d’une grande partie du modernisme brésilien, bien qu’elle utilise des matériaux différents et plus organiques.

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(Studio MK27)
Projet de l’architecte Marcio Kogan, la Casa Vista a été construite à Porto Seguro, dans l’État de Bahia, près d’une falaise de 46 mètres qui plonge dans l’Atlantique.

Comme le montrent ces exemples, les architectes de São Paulo ont en partie abandonné les volumes imposants en béton qui caractérisaient l’Escola Paulista. Aujourd’hui, il n’existe plus de mouvement de changement aussi puis- sant dans l’architecture que celui mené par Niemeyer et d’autres dans les années 50. Soutenue à l’époque par Juscelino Kubitschek, président du Brésil de 1956 à 1961, la génération de Niemeyer a laissé une empreinte durable qui définit encore aujourd’hui l’architecture du Brésil. Ce n’est pas seulement le préjugé politique de l’époque qui tendait à condamner les idéologies communistes de personnalités telles qu’Oscar Niemeyer et Lina Bo Bardi, c’est aussi la nature vaste et séparée par la langue dans l’espace du pays qui a donné naissance à une capacité d’invention indigène. Niemeyer lui-même a fait valoir que ses courbes lyriques avaient influencé les travaux tardifs de Le Corbusier, ce qui tend à prouver que le Brésil a longtemps été une source d’inspiration architecturales contemporaines plutôt qu’un terrain d’essai pour les concepts européens et américains. 

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